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Vierzonitude

Le blog dont tout le monde parle mais que personne ne lit


La rentrée littéraire se fera donc (encore) sans moi

Publié par vierzonitude sur 17 Août 2016, 12:00pm

La rentrée littéraire se fera donc (encore) sans moi

Cette année encore, la rentrée littéraire écartera ses bras chargés sans moi. Pourtant, j'avais tout préparé : j'avais des réponses lumineuses aux obscures questions des spécialistes, j'avais échafaudé des théories ensoleillées sur la contre-partie littéraire du sur-moi qui exauce inconsciemment les vœux d'écriture du moi superficiel, j'avais pêché des lignes de force pour l'avenir tout en ramenant à la surface les lourds filets de mon passé, j'avais une histoire absolue, un récit sans altération, des pages remplies d'intelligentes suggestions sur le monde tel que l'on ne le vivra jamais, bref, j'étais prêt. Sauf un détail, ultime : je n'ai pas terminé le livre de ma vie. Et dans un monde qui commercialise le fini, proposer à l'édition un livre infini, par essence, qui n'est pas terminé, pourrait, un tant soit peu, désorienté le lecteur.

La rentrée littéraire se fera donc sans moi, par fainéantise, par manque évident de talent ou par insouciance, par manque de croyance au psyché littéraire, par lenteur toxique envers mes propres envies de me décupler, car qu'est-ce que l'écriture sinon un prolongement de soi-même? D'ailleurs, dans mon scénario parfait, j'avais décidé de refuser de parler de moi-même, l’ego étant le seul rempart contre le nihilisme, et j'avais tout misé sur l’œuvre elle-même sachant que l’œuvre transpirerait de ma propre essence. Indirectement, parler de ce que j'avais créé par l'écrit revenait à lire entre les lignes de moi-même. « Moi », c'est d'ailleurs le titre génial que j'avais trouvé pour entrer de plain-pied dans la carrière avec mes aînés, ou plutôt, avec la fine fleur du benjamisme littéraire, car être mûr sur le papier ne signifie plus être mûr au fond de ses propres rides inspirées. Mais, voilà, je n'ai rien terminé. Je suis une limace qui se nourrit de la propre substance baveuse qu'elle laisse sur son parcours. J'ai des récits débutés qui se noient dans des relectures infinies au relent d'onanisme et dont la fin fantasmée s'écarte dans des imaginaires oraux, en clair, je parle dans ma tête plus que je n'écris sur le papier.

La rentrée littéraire se passera donc de ma production marginale qui, par l'éclat de son existence, suffirait à magnifier les théories les plus inabouties sur le talent. En fait, j'avais imaginé que cette rentrée littéraire balayerait, dans une manchette d'un journal à grand tirage, cette question existentielle : « la rentrée littéraire se fait sans lui ». Dans une logique qui dépasse l'entendement, ma seule absence à toute rentrée littéraire justifierait que les suivantes ne sont que de pâles copies d'elles-mêmes. Imaginez que l'on puisse un instant désirer une présence pour la seule raison que ne résonne que l'absence profonde, depuis toujours. Je serais le seul auteur sans écrit à être désiré pour l'absence même de sa production. Le vide appelerait ainsi le plein littéraire et, dès que la jaquette, témoin de ce voeu le plus cher qui est le mien d'offrir mon bien le plus précieux aux regards les plus avides, sera visible, je ne serais plus le désir de lire mais la réalité de lire. Franchement, quel fantasme non ? Le manque de talent, béquille de ma propre fainéantise m'oblige à ne pas aller plus loin que des débuts d'histoire. Mais, à la vitesse où se lisent les livres, comment ne pas être découragé par l'entreprise de les écrire ? Car écrire peut prendre une vie entière, moins peut-être, en tous cas, il est clair qu'un livre se lit plus vite qu'il ne s'écrit. Mon syndrome du fainéant cachant mon manque de génie est le meilleur allié de ma condition de non-écrivain.

Comment d'ailleurs un non-écrivain pourrait prétendre à une rentrée littéraire ? Encore faudrait-il que ce soit une non-rentrée littéraire, voilà la solution, je suis un non-auteur dans une non-rentrée littéraire. Pourtant, j'ai le désir plus fort que les mots et les mots plus durs que les phrases. Parfois les phrases allument la lumière sans électricité, des bougies sans feu comme il existe des orages sans pluie. La rentrée littéraire est à marée haute et je suis à marée basse, plumitif noyé sur l'estran d'un manque de tout. Il ne suffit pas de se déclarer écrivain pour écrire, il ne suffit pas non plus d'écrire pour être écrivain. C'est une condition difficile que le besoin d'être publié rend officiel : il y a beaucoup de premiers romans, mais combien y-a-t-il de premiers écrivains, de ces écrivains du silence, de ces romanciers du manuscrit ? L'édition donne la vie à l'écrivain. Je n'ai pas inscrit mon propre génome dans l'ADN de cette rentrée littéraire et je suis exclu des 607 romans qui vont se pavaner sur les rayons des librairies. Ma propre frustration mériterait d'être un roman que j'ai déjà commencé sans l'avoir fini. Je vais être, une fois de plus, un prédateur, le dernier maillon de la chaîne littéraire, à dévorer tout cru la production des autres, car incapable de m'inscrire dans la logique inéluctable des écrivains : produire.

La rentrée littéraire se fera donc sans moi, sans cet appel d'air roulé de modestie, de talent en suspend, de cette histoire invariable, nichée au creux de l'inédit dont la presse spécialisée va s'enticher, si un jour je croise le génie, le génie et le courage de n'être plus vraiment moi pour parvenir à ce moi réel que serait un roman. En attendant, je vais lire les plus de six cents romans des plus chanceux que moi. Plus de six cents romans à lire, comment voulez-vous avoir le temps d'écrire après ?

L'écriture n'est pas un acte divin, pas plus que l'inspiration n'est un modèle breveté. L'écriture arrive comme les bonnes nouvelles et les mauvaises, dans le matin clair d'une vie que l'on croyait rangée. Ce n'est que plus tard que s'installe la servitude littéraire, avec plus de principes que l'on peut imaginer, et l'hommage, mille fois pensé, de son ego à la grâce de ses doigts agiles sur les touches moelleuses d'un écran relié au monde.Ecrire n'est pas un acte surnaturel. Si tel était le cas, pourquoi lire ne le serait-il pas puisque le processus de l'imagination du lecteur a autant de mérite que celui de l'auteur ? Ce qui différencie l'écrivain du non-écrivain, n'est autre qu'une action linéaire qui déverse, d'une façon invisible, une épaisse bouillie de ce monde, dans les veines d'un homme commun. Il se réveille au beau milieu d'une envie, une envie d'écrire, plus forte que les marées tirées comme des couvertures par des mains lunaires, et le voilà épris, à jamais, d'une irrépressible envie de repenser le monde à sa façon et de le soumettre à celles et ceux dont ce n'est pas le vertu.

Décrire le monde n'est pas suffisant, devenir l'axe d'un monde à soi fait pour les autres est beaucoup plus séduisant.Ecrire est un geste mécanique qui, dans la douleur ou le bonheur, possède la vertu de toutes les vertus : l'écriture est une production humaine, donc limitée aux actions humaines et, attachée aux ressorts du fini. Les auteurs ont toujours à voir avec leurs personnages. Ce qui est irritant, dans certaines déclarations de certains écrivains, c'est de les voir parler de leurs personnages comme des êtres détachés d'eux-mêmes. C'est faux. Les actions, les lieux, les gens, les situations, les histoires, tout ce magma magnétique vient d'une seule source : l'écrivain. Il est le seul comptable de ses situations, de la moindre virgule, du bouton sur le nez du commun des mortels qu'il relie au monde par la magie des pages. Ecrire est aussi facile que de peindre pour celui qui sait peindre ou chanter pour celui qui sait chanter. Mais l'écriture a toutes les dimensions requises pour faire d'un être humain un sur-être humain, c'est le seul univers où tout est possible, où tout le devient en tout cas, sans le frottement de l'air sur la matière ou le scellement du liquide sur une peau nue.

L'écriture file à la vitesse de la lumière et traverse des galaxies de lecteurs dont le bonheur est annexé au talent de ce qu'ils lisent. Le talent est la relativité autour de laquelle varient les meilleurs récits et les plus petits morceaux d'histoire banale qui peuvent très vite devenir des chefs d'oeuvre. Il n'y a pas de petits sujets, il n'y a que de piètres auteurs. Dès lors, la mécanique de l'écriture ne peut s'exonérer, malgré ce qu'ils en pensent, de l’ego de chacun. Un roman arraché au vide, au silence et à la virgnité, est une partie intégrante de l’ego de l'écrivain. Il a beau, sous sa barbe de trois jours, évacué cette occurrence, l'écrivain reste et restera toujours l'arbre de son livre, la sève de sa production., la galaxie de ses propres étoiles. Il n'est rien de moins désobligeant que d'entendre un auteur marcher à côté de son récit. Ce qu'il produit est le résultat de ses propres croyances, de sa foi même, de ses rêves, de ses vies rêvées, de ses mots fantasmés, de ses peurs, de son envie à faire partager sa vision aux autres. Il n'y a pas plus égocentrique qu'un auteur. Imaginez un instant (pour les non-écrivains) que du jour au lendemain, des milliers, des dizaines de milliers, des centaines de milliers de gens se régalent d'une partie de vous, pensez-vous que votre égo sera intact ? Indifférent à l'effet que vous produisez sur les foules ?

La littérature est remplie d'egos démesurés, d'orgueil étouffé pour ne pas exploser en plein vol. Bien sûr que l'écriture est un acte égocentrique, le plus égocentrique qui soit, car il mêle à la réalité du lecteur, la fiction à laquelle nous aspirons tous. Si le livre existe, alors l'histoire qui en sort existe aussi. A partir du moment que l'imaginaire se durcit en récit, il existe. Toutes les histoires du monde existent car tous les auteurs du monde les font exister. L'écriture est un big-bang chaque fois renouvelé, chaque fois quelque chose naît de rien et s'étend dans l'univers parallèle de la littérature, créant sa propre matière et son propre espace-temps. Ecrire c'est exiler le monde au-delà de ses propres torsions. Lire, c'est activer le processus de l'écriture. L'écriture sans la lecture, c'est mourir. C'est un avis de non-écrivain, purement imaginé. Un non-écrivain purulent de frustration.

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