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Vierzonitude

Le blog que personne ne lit... mais dont tout le monde parle


Le livre vierzonnais Contrechamps ressort en librairie

Publié par vierzonitude sur 6 Novembre 2015, 17:00pm

Le livre vierzonnais Contrechamps ressort en librairie

Je suis né à Vierzon, ville excusée d'être ce qu'elle est devenue. Ville excusée, surtout, de ne pas être restée ce qu'elle fût. Je suis né sans savoir la vraie tournure des choses. Je sais juste Vierzon, Vierzon, deux minutes d'arrêt...Correspondances pour.... Correspondances pour l'ensemble du monde. Voie B. Veuillez emprunter le passage souterrain... La gare était ma voisine d'en face. Une dame sympathique aux allures de concierge.

Ce qui est formidable, ici, c'est la pesanteur de l'ordinaire. Cet état confère à cette contrée nombriliste pour être au Centre de la France, un soupçon d'extraordinaire. C'est le carrefour de tous les néants, (comme toutes ces villes moyennes repliées sur elles-mêmes, sans mer, ni montagne, sans relief apparent), ville corsetée de sombre, pailletée d'un soleil peu exigeant, vidée de ses industries, à la traîne, genre apnée limite coma. Sans rien qui ne puisse, positivement, la hisser trente secondes, et pour une très bonne raison, à la une des journaux télévisés.

Un jour, dans le maillage exubérant des routes nationales françaises, c'est sûr, vous êtes tombé sur cette ville. Vous l'avez traversé comme un fantôme, de part en part. Comme on traverse une matière sans saveur, sans couleur, sans texture. Vous êtes arrivé de Bourges pour rejoindre Tours ou bifurquer en direction du soleil du Sud. Vous avez suivi une longue ligne droite qui n'en finit pas de couler pour parvenir à un résultat décevant : un centre-ville dans un mouchoir de poche, à la sortie d'un goulot d’étranglement formé par des immeubles hauts.

C'est Vierzon ! On se dit qu'avec autant d'efforts pour mettre la main sur le centre-ville, le plaisir d'arriver doit être proportionnel au degré d'excitation de l'attente pour l'atteindre. Pas du tout. Et encore, vous avez oublié cette sombre rue, juste avant de déboucher dans le centre. Cette sombre rue où l'on a l'impression gênante que les murs qui la bordent vont se replier comme une boîte. Et là, pan ! Un feu tricolore vous emprisonne entre ces façades menaçantes. Vous vous êtes dis : "et bien, je n'habiterais pas là." Pourtant, je suis né là, en série, en chaîne, dans le langage de l'Usine.

Pendant que le feu tricolore s'étirait dans sa teinte vermillon (le vermillon est une tradition bien ancrée à l'opposée de ma couleur verte), vous murmuriez Vierzon, Vierzon... En pensant très fort à une chanson connue de Jacques Brel. Comment c'est déjà.... D'un coup, la chanson vous a sauté à la tête comme une rupture d'anévrisme. Vous avez tenté de retrouver les paroles "T'as voulu voir Vierzon et on a vu Vierzon..." Tout arrive en cascade : la ligne de démarcation, les bouchons mémorables des années 1960 et 1970, le chemin de fer, la Nationale 20, la Nationale 76, le communisme viscéral, les tracteurs de la Société-Française...

Là, c'est moi : trac-teur-de-la-So-cié-té-Fran-çai-se, c'est moi ! Vous tirez le fil de la pelote. Vous ne savez pas pourquoi, mais le bruit de ce tracteur vous revient de loin. Un souvenir d'enfance, du père, du grand-père, un souvenir enfoui déterré à la lumière de Vierzon. Vous esquissez un sourire tendre car cette ville réveille des souvenirs, pas n'importe lesquels, des souvenirs atypiques de bruits de tracteurs comme un rythme infini.

Avec un peu de chance, vous êtes passé rue Karl Marx, devenue la rue de la Société Française, l'adresse de mon état-civil, celle de la grande Usine de la Société Française. Elle occupait plusieurs rues, plusieurs pâtés de bâtiments. Elle étirait sa carcasse de fer sur sept hectares, avec, souvenez-vous, des passerelles rouges au-dessus de la route. Mais si, vous êtes forcément passés dessous, un jour, avant qu'elle ne soit descendue, dans les années 1990.

Cette ville, devenue un nom de tracteur, est un pays ordinaire si extraordinaire. Pavée de clichés au lieu de bonnes intentions. Vierzon a cette particularité du langage qui fait qu'en la prononçant, on Zozote son avenir. Vierzon, zon zon.

Voilà mon horizon. Une cité parmi d'autres. Au confluent de l'inexplicable. Au C.V sans saveur. Dotée d'une expérience hors pair. Punaisée au milieu de la France comme on accroche son imper au porte manteau. On y passe. On y transite. On peine à s'y arrêter. Pourtant j'y suis bien né.

Quand ma boule a chauffé pour la première fois, Vierzon était encore (un peu), la capitale du machinisme agricole. Le Général (de Gaulle) l'avait dit, lors d'une visite sur un salon agricole : “Vierzon est et restera la capitale du machinisme agricole.” Elle le fût oui, mais elle ne l'est plus. J'en suis un fringant vestige. Passé du statut d'outil de travail à objet de collection. Je parade. Je frime.

Le jour décline gentiment sur Vierzon. La nuit abaisse la limite du couvercle jusqu'à l'extinction totale des feux. C'est ici comme partout ailleurs. Là-dessus, Vierzon ne déroge à aucune règle. Je vois le ciel à travers les verrières de l'Usine, celle dont je suis sorti avec d'autres, dans un ordre audacieux. J'ai semé suffisamment de cailloux derrière moi pour retrouver mon chemin si, derechef, je décidais de revenir en arrière pour aller ailleurs. Je suis un tracteur Vierzonnais pur sucre. Comme on peut être un vrai quelque chose. Un vrai con. Un vrai pro. Un vrai tout ce que vous voudrez, du moment que le label "vrai"précède le pedigree. Sacré appellation d'origine contrôlée : vrai. Vierzonnais.

Mon univers n'existe plus : en 1958, la Société Française devient l'Usine Case, sous monopole américain. En 1990, l'Usine ferme. Les locaux figés dans la stupeur résonnent toujours du vide qui le remplit. Le salarié est devenu chômeur. L'outil de travail, du patrimoine. Moi-même, j'ai du céder aux injonctions de la modernité : je suis, moi aussi, un morceau de patrimoine. Un tracteur de la Société Française. Mais comme la Société Française n'existe plus, je suis son seul représentant.

Réédition de Contrechamps, tracteurs, batteuses et vieilles ferrailles de Rémy Beurion, photos Yolaine Valler, dessins Michel Janvier et Franck Lemort, 192 pages, 29 euros. Auteurs présents au salon du livre de Vierzon le 14 novembre au centre de congrès.

Le livre vierzonnais Contrechamps ressort en librairie
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