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Vierzonitude

Le blog que personne ne lit... mais dont tout le monde parle


Loin de nos trajets d'enfants et de nos éclats de rire collés au bitume

Publié par vierzonitude sur 3 Novembre 2019, 07:30am

Photo Yolaine Vallet

Photo Yolaine Vallet

Un instant inattention et personne ne se souvient qui conduisait. Personne ne se rappelle qui enserrait, parfois d'une façon nerveuse, souvent d'une façon ferme, toujours d'une manière tendre, le volant en bakélite noir. 

    Il y en a eu des rires échappés des fenêtres ouvertes, à trois devant, sur le chaos du bitume et dans l'archaïsme de l'habitacle. Finalement, le bonheur n'a pas besoin de sophistication outrancière. La rusticité, a postériori, lui suffit. Mais, bon sang, que nos rires étaient francs, que nos sourires étaient doux; il fallait les voir se briser sur les arêtes de la tôle, éclater en mille morceaux de sourires distincts et s'envoler, à l'arrière, de la voiture; tomber au sol et rouler en boules dans les fossés. 

    Parfois, on s'arrêtait pour les entendre encore. Ils étaient presque inaudibles mais ils semblaient piailler comme des milliers de moineaux tombés du nid. Ils tressaient un bruit discontinu qui s'évanouissait dans la danse du moteur en marche. Nous remontions pour traverser le bois. Fenêtres ouvertes sur le vent compact qui poussait nos mains en arrière quand elles se posaient sur son front. Et insistaient pour que l'un des deux recule. C'était toujours nos mains, évidemment, qui abandonnaient en route, surtout lorsqu'un insecte, gros comme un hélicoptère, s'écrasait dans nos paumes et étalaient le contenu de sa gangue corporelle dans une éclaboussure brutale. 

    Une musique de ferraille tintait dans le sillage de la voiture, vague signe de reconnaissance d'une enfance qui n'a jamais passer que trois vitesses. Le volant concentrait les terminaisons nerveuses, on dansait autour comme autour d'un feu de joie; tendrement, on posait une main dessus pour être au centre de l'événement; on alternait avec le levier de vitesse dans lequel les vibrations passaient de la voiture à nos corps. On arrivait, même, parfois, à force de persuasion usante, à ce que le conducteur nous laisse passer une vitesse, dans un craquement infernal pour nous persuader que nous n'étions pas capables de cette manoeuvre et pour nous dissuader de toutes demandes futures. 

    En vain. Nos mains buvaient les bruits, les tremblements, et nos rires passaient de plus belle dans les ouvertures des portes. Invisibles bien sûr, on savait qu'ils tapissaient le bitume, entraient dans le sous-sol et qu'au passage d'autres voitures, ils se tortillaient dans d'étranges circonvolutions bruyantes qui faisaient, finalement, que les voitures ne traversaient jamais le silence. La nôtre bringuebalait nos enfances mécaniques et nous imaginions qu'un fantôme sympathique mais un fantôme quand même nous servait de chauffeur. 

    Pour cela, nous fermions les yeux et ouvrions nos corps aux vibrations de la voiture, un vague haut-le-coeur nous les ouvraient très vite et ainsi de suite, comme si la route devant nous, n'était qu'un pointillé de lumière et d'obscurité. La vitesse n'avait pas d'importance puisque de toute façon, la certitude qui nous habitait, était simple : nous ne pouvions pas aller plus vite.  Nous étions dans l'engin le plus rapide du monde. Et sans moyen de comparaison, nous étions satisfaits de nos rêves. Satisfaits de nos rires, de plus en plus compacts, de plus en plus cassants sur la route. 

    Le rétroviseur, côté passager, ne reflétait pas la réalité. Il se contentait de murmurer le passé proche avec nos bouts de rires dans le fuselage du véhicule. L'air doux habitait l'habitacle et une fois le bois traversé, nous arrivions à destination : un chemin de poussière au bout duquel un parfum de foin piétiné nous prenait à la gorge. Les portes claquaient comme des orages de soirée et nos jambes engourdies portaient nos corps d'enfants dans de longues foulées. 

    L'étable habitait nos poumons, odeurs de bêtes, de lait, odeurs âcres d'urine et de bouses généreuses qui enflaient dans nos narines. C'était l'heure du lait. Du transvasement délicat et moussu, des vases communicants et tièdes adaptés à nos besoins presque journaliers. La voiture devenait silencieuse et portes ouvertes sur l'été ascendant, nos rires se mélangeaient au foin souillé, aux parfums épicés, à la douce habitude de ce retrait en liquide qui nous ouvrait les portes sur un voyage fantastique. 

    Au retour, alourdie du lait domestique, la voiture reprenait le sens de sa démarche en roulant sans remords sur nos éclats de rires de l'aller, recouverts par d'autres du retour; nos mains collantes au volant; au levier de vitesse; aux vibrations familières; au vent toujours puissant sur nos paumes fragiles. Au bois dans le sens inverse. 

    Nos sourires brillaient sur le pare-brise et le traversaient sans dégât. La voiture tremblait un peu et nous tremblions avec elle. Des dizaines et des dizaines d'aller-retours ont patiné le trajet et les pneumatiques ont maquillé le goudron d'une fine couche de nous-mêmes, comme pour attester que nous étions bien passé ici. Dans un sens, dans l'autre. Avec le lait en retour. Que nous buvions dans des verres d'habitude en ayant à l'esprit, les odeurs d'où il provenait.

    La voiture est morte. Clouée au rebut des véhicules devenus subitement non-utilitaires. Encombrement de matières longuement investies par le sens de la dérision. J'ai posé ma main sur le volant trop sec. A l'arrêt, comme maintenant, nous investissions la place du conducteur. Nous avons parcouru beaucoup plus de kilomètres imaginaires que de kilomètres réels. Mais qui conduisait donc ? Et qui l'a conduit là ? Loin de nos trajets d'enfants et de nos éclats de rire collés au bitume.

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chat noir 10/11/2015 13:13

Nous aurons du pain
Doré comme les filles
Sous les soleils d'or
Nous aurons du vin
De celui qui pétille
Même quand il dort
Nous aurons du sang
Dedans nos veines blanches
Et le plus souvent
Lundi sera dimanche
Mais notre âge alors
Sera l'âge d'or

Nous aurons des lits
Creusés comme des filles
Dans le sable fin
Nous aurons des fruits
Les mêmes qu'on grappille
Dand le champ voisin


Nous aurons bien sûr
Dedans nos maisons blêmes
Tous les becs d'azur
Qui là-haut se promènent
Mais notre âge alors
Sera l'âge d'or

Nous aurons la mer
A deux pas de l'étoile
Les jours de grand vent
Nous aurons l'hiver
Avec une cigale
Dans ses cheveux blancs
Nous aurons l'amour
Dedans tous nos problèmes
Et tous les discours
Finiront par je t'aime
Vienne vienne alors
Vienne l'âge d'or
Leo

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