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Vierzonitude

Le blog dont tout le monde parle mais que personne ne lit


Le polar de Vierzonitude : Cadavres en vitrines, rue Joffre (partie 1)

Publié par vierzonitude sur 22 Février 2017, 16:00pm

Le polar de Vierzonitude : Cadavres en vitrines, rue Joffre (partie 1)

1) Dargel frappe, un coup sec, du plat de la main sur la vitre de ce putain de distributeur qui éclaire, comme un réverbère, la salle de repos du commissariat de Vierzon. A croire que la machine le déteste pour rechigner, avec autant de régularité, à lui octroyer son dû. Fondu de chocolat, Dargel en avale des kilos chaque jour et sans ce précieux carburant, il le sait, il ne serait pas un homme efficace. Dans la cellule de garde à vue, un loquedu gueule son grammage alcoolique qui serpente dans ses veines et fait pencher son cerveau du mauvais côté. La prise n'est pas transcendante, une conduite en état d'ivresse, bon d'accord le taux dépasse les trois grammes, de la petite bière quand même qui génère plus de bruit que d'efficacité réelle contre la délinquance routière : pour la énième fois, le trentenaire conduisait en état de légitime offense, chargé comme une bonbonne de TNT. A la vue d'une paire de bleus, vitre ouverte, il sort son majeur, dressé en direction de l'irrespect pour l'uniforme. Et accélère comme un taré, dans l'espoir de les semer, jusqu'à perdre le contrôle de lui-même, un peu plus loin, contre le mur du cimetière. Sonné mais pas vaincu, il hurle sa hargne contre l'ordre établi. Son addiction le tient par les couilles, comme les serres d'un rapace sur sa proie. Et le voilà, miteux, qui termine entre quatre murs à maugréer la planche en bois lui servant de pieu. Ça sent la pisse et le vomi, ça sent la sueur et la désespérance, la folie un peu et le bordel psychologique beaucoup, ça sent aussi l'humain dans tous ses états, un samedi soir sur la terre, comme le chanterait Cabrel.
S'il ne vomit pas, s'il ne se jette pas contre les parois pouilleuses, s'il ne déchire pas ses vêtements, s'il arrête d'insulter les flics, la soirée devrait être sertie d'un calme relatif. Dargel remet une claque à la machine ingrate et sa barre de chocolat, en équilibre entre la vitre et le rayonnage, finit par tomber. Dargel entend le bruit mat de sa confiserie qu'étire un hurlement guttural, il emplit le commissariat, le gardé à vue vient d'exploser les restes de sa conscience contre la porte en fer. Son excitation grimpe au zénith et retombe comme une bouse flasque dans le silence de sa geôle. Soit il est mort, soit il est assommé. Soit désespéré d'avoir repris conscience et de s'apercevoir qu'il est en boîte. Ou alors, il recharge un peu ses batteries avant de repartir à l'assaut.
Dargel plante ses fausses dents du haut dans le chocolat gras et sucré, tout ce dont il a besoin à l'instant, avant de bâcler quelques paperasses et de se refugier tout entier dans sa tanière, le corps et l'esprit. Parfois l'un va sans l'autre, mais Dargel gère au mieux cette dichotomie. Parfois c'est arrangeant d'être là sans y être. D'autres fois, c'est flippant. Ce n'est pas de la téléportation, juste un avantage de séparer le mental du physique et de pouvoir, ainsi, flotter au-dessus des choses et des gens. Un de ses collègues, fan de Lobsang Rampa, spécialiste de l'aura et des voyages dans l'astral, veut absolument le convaincre qu'il parvient, d'une façon inconsciente, à quitter con corps physique pour voyager alors avec son corps immatériel. Dargel boude cette théorie. Mais, sans lui dire, s'est penché sur la question, sans toutefois être convaincu. Pour lui, ce défaut trahit son caractère lunaire et n'offre aucune prise à une quelconque théorie sur les voyages astraux.
Le plaisir de sa sucrerie se diffuse avec un bonheur vif dans tous les recoins de son corps. Il est addict, il le sait. Depuis cinq minutes, le silence tient en joue le commissariat et Dargel en apprécie l'onctuosité. Il sort de la salle de repos, du chocolat plein les doigts. Jette le papier dans la poubelle du couloir, grimpe deux étages en mode cool et s'engouffre dans son bureau mal éclairé qui donne sur la rue Mac-Nab. Dehors, la nuit s'affale dans chaque recoin du théâtre voisin, fermé ce soir. Son ombre en est presque lugubre. Et sa silhouette semble se pencher vers l'immeuble du poulailler. Dargel aime bien regarder à la fenêtre les soirs de spectacle, quand le bar fonctionne. Ça le distrait parfois. Ça l'amuse toujours.
Dargel fouine dans ses dossiers, en relit quelques passages, une affaire de stups le tient éveillé depuis plusieurs semaines et dans quelques jours, si tout se passe bien, une bonne descente à l'heure légale devrait semer la panique dans la fourmilière. Les écoutes sont fructueuses, les planques sont fertiles, les photos sont parlantes. Pour une affaire démantelée, combien d'autres s'éclatent au grand jour ? Et ici, entre les excités du goulot et les affamés du chichon, Dargel a de quoi s'improviser sociologue, assistante sociale, personnel d'insertion et de probation ou steward de centre-ville, au choix.
Allez, il éteint la lumière, l'envie de bosser l'a quitté. Il déplie sa carcasse grinçante et s'ébroue dans le couloir comme pour se débarrasser des scories de la journée. Il descend les deux étages qui le sépare du rez-de-chaussée. Salue d'un grognement affectif le planton soudé au standard. Et s'engouffre dans la nuit vierzonnaise jusqu'à son appartement douillet. C'est l'heure où l'heure ne répond plus. Cet espace du temps déréglé où les gens ordinaires ont regagné leurs pénates. Les bistrots retiennent encore des silhouettes fâchées avec la vie. Dehors, des mecs fument ou vapotent, tiennent leurs culs vissés sur les chaises des terrasses. C'est l'heure où ils parlent fort et l'heure où ils n'hésitent plus, l'heure de toutes les distractions pour ne pas affronter sa propre réalité.
C'est l'heure à laquelle Dargel n'attend plus rien. Un souffle d'indifférence balaie l'environnement de la rue. Un rire épais fracasse le mur du silence, un scooter s'en paie les morceaux. Dargel hésite, un café le tente. D'un côté, le bruit le tente, l'agitation l'attire, la lumière l'aimante comme un insecte, l'efficacité d'un groupe, même s'il lui est étranger, vaudra toutefois mieux qu'une solitude épaisse dans un rond de lumière. D'un autre côté, il n'a pas la moelle, ce soir, à se frotter le cuir à la faune bruyante et insolente, pas ce soir. A moins d'un verre sur le comptoir du bowling... Il passe devant, pour rentrer chez lui. Là aussi, des cris surfent sur la nuit, des petits groupes s'excitent dans le halo des affiches éclairées du cinéma voisin et des lettres en néon rouge. L'Enjoy, ça le fait sourire, on dirait le nom d'un club échangiste mais dans une ville moyenne, juste en face du'n cinéma... Finalement, il renonce à tout. Chez Dargel, le renoncement est une seconde nature.

La tête perdue dans son oreiller défoncé, Dargel attrape d'un geste agile, son portable en ébullition. Sans ouvrir les yeux, il fait ce qu'il faut pour entrer en relation avec l'importun qui brise sa nuit. Il sait qu'elle est morte, sa nuit. Morte comme toutes les autres qu'il enchaîne depuis qu'il s'est échoué ici, dans cette sous-préfecture essorée par des pluies acides qui ont bouffé l'économie, les habitants, le commerce et le peu d'urbanisme qui la tient debout. Cette transparence lui rappelle vaguement quelque chose, comme une expérience de vie normale peut-être, quelques années arrachées à l'inertie de ses malheurs d'adulte. Un retour conscient dans une parenthèse qu'il aurait tellement voulu ne jamais quitter si c'était pour vivre ce qui l'attendait, ailleurs et plus tard.
A Vierzon, Dargel a le souvenir d'un oncle et d'une tante chez qui il venait volontiers passer quelques vacances, loin du tumulte de ses parents. Ici, l'heure est toujours au calme. Une maison, à Villages, lui ouvrait toujours les bras quand son père et sa mère ne savaient pas quoi faire de leur fils.
« Oui », dit-il, de sa voix rouillée, « j'arrive ». Il est 3h13 à son portable. Il enquille la douche, s'habille comme la veille. Et se prend la nuit froide en plein front. A pied, de son appart à la rue Joffre, en centre-ville, il y a quoi, vingt minutes à pied. Le temps de dégourdir ses fonctions subsidiaires pour apparaître totalement en action quand il arrivera sur les lieux où d'autres flics l'attendent.
Dans ses pas réguliers, il ajoute un rythme d'impatience. Tout ce qui peut combler les interstices de vide entre ses neurones est un acte bienfaisant pour son esprit. Il lui est déjà difficile d'occuper ses journées, même quand le travail lui colle au train, alors peindre la nuit éveillée lui est encore plus douloureux. Marcher ce n'est pas réfléchir. C'est répondre à un réflexe. Le Fontenoy dort d'un œil. Le café du théâtre semble ronfler. La Civette est aveugle et muette. Tout est bouclé à cette heure. Même les trottoirs dorment. Il descend l'avenue de la République, côté gauche. Tourne place Foch. Marche au milieu de la rue. Et atteint le bas de la rue Joffre où les pavés reflètent le ronronnement des gyrophares. Quelques mètres à grimper. Dargel déboule au milieu du bordel qui met la rue sens dessus-dessous.

(A suivre)
« Inspecteur... » Un jeune bleu l'accueille et le guide face à la vitrine d'une ancienne agence immobilière. Derrière la vitre, affalé dans un fauteuil, exposé comme un mannequin, le corps d'un homme éclate de nudité. Ses mains pendent de chaque côté du fauteuil. Sa tête boude sur un côté. Il n'y a aucun esthétisme flagrant dans ce qu'il observe, se dit Dargel. Le fauteuil est en mauvais état. Autant que la vitrine. Ce qu'il voit est d'une pauvreté affligeante, à la mesure finalement de l'environnement. Si ce n'est la pancarte autour du cou du cadavre et qui recouvre sa poitrine : « à vendre ». Il y a une pointe d'ironie dans cette mise en scène qui fait sourire Dargel, légèrement, du coin de la bouche. « Il n'a pas mis son téléphone, ce con... » pense Dargel en s'approchant de la vitrine. « Si quelqu'un est intéressé, c'est mort ».
Pas de témoins. Sauf le noctambule qui ratissait la rue, l'haleine carabinée. Malgré son état de défonce, il prend quand même sur lui pour appeler les secours de son portable. Un cadavre, à poil, dans une vitrine, ça heurte forcément la conscience. Même enrobée dans des linges éthyliques. Dargel se plante devant le spectacle. Quelques fenêtres ouvertes vomissent leur lumière. Les autres volets restent fermés sur l'abence de locataires.
Les flics sont passés partout où la vie se tortille, histoire de vérifier si quelqu'un pas n'a entendu quelque chose. Rien. Pour l'instant, les poulets ont fait chou blanc de ce côté-ci.
Dargel entre par la porte dont la serrure est fracassée. L'intérieur sent l'humidité, les moisissures et les années de vide. La crasse sert de moquette. Et vu l'état des murs, l'eau y ruisselle sans gêne. Dargel fixe le mort, d'un angle différent de dehors. L'image macabre le surprend, non pas par sa violence, plus rien n'étonne Dargel de la lie humaine, non, ce qui le surprend, c'est le folklore de la mise en scène. Cette singularité des lieux, d'abord, cette envie de « soigner » son effet mais sans y mettre d'efforts véritables. C'est à moitié fait.
Le cadavre est frais, âgé d'une quarantaine d'année. Avant de mourir, probablement étranglé, à la vue des marques grossières sur son sou, l'homme soignait son physique. Une barbe bien taillée orne son visage de cire. Il porte une boucle d'oreille et un tatouage au-dessus du sein droit. Dargel imprime ces détails et fait le tour du fauteuil.

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