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Vierzonitude

Le blog dont tout le monde parle mais que personne ne lit


Il ne reste donc que si peu d'un délit...

Publié par vierzonitude sur 10 Septembre 2016, 19:59pm

Il ne reste donc que si peu d'un délit...

Pas de doute. L'eau de l'étang n'a rien blanchi de son obscurité. Ses tissus alourdis, son âme détrempée et son corps gorgé de larmes qu'il n'a jamais pleuré, gît comme une preuve, sur la berge boueuse et froide. Il ne reste donc que si peu d'un délit. Sous le ciel avachis, la terre et l'eau sont sales, de cette saleté médisante dont on ne se lave jamais, surtout dans les liquidités vertes, marrons et grises d'un étang. Il est ridiculement pantelant, marionnette élastique vidée de son armature menaçante. Mort, il reflète l'air moche qui le recouvre sans l'emplir, qui le prend dans ses filets invisibles et le convoque, locataire désormais éternel d'une histoire disloquée.

Il suinte. De cette mauvaise graisse des sentiments. Il ne sue pas, il suinte. Il a déjà épuisé tout son crédit de sueur et charrié, par son intermédiaire, ses humeurs noires, ses scories d'homme faible, faible et légalement puissant. Il a peur. Il sent cette odeur de peur qui l'enveloppe, le trempe jusqu'aux os, l'attaque comme le boufferait un acide instable. Il trébuche sur les mots, difficiles à repasser, il ne peut pas, malgré son application, venir à bout des plis voyants. Il est là, posé comme un meuble, solide sur ses jambes, sous une tête ronde et pleine comme une mauvaise lune. Mais il est creux. Creux de toute évidence. Il se bat, on le sent concentré sur sa bataille, appliqué à chaque charge, résolu quand il recule. Etrangement, il ne cherche pas à gagner, il cherche à perdre le moins possible.

Elle est enveloppée dans son corps dont elle laisse le moins de surface possible en prise avec l'air ambiant. Car pour elle, l'air est lourd. Pas des sanglots qui la font suffoquer, non, lourd d'un poids onéreux qu'aucun débit ne peut écluser. Ses cheveux sont longs. Des murs capillaires l'enferment pour éviter à ses yeux de s'écorcher aux ronces de son père, à la barre. Père : il y a des mots qui cachent, dans un même espace de lettre, une éblouissante cruauté, une opposition infranchissable. De ces mots familiers, évidents, qui obstruent d'autres évidentes familiarités. Sa voix peine à se lever comme des matins hermétiques, plaqués au sol par une pluie volumique. Combien n'en-a-t-elle pas eu, de ces matins de plomb, dans sa jeune vie d'à peine trente ans ? Combien de fois a-t-elle dû, actionner en urgence, les essuie-glaces de secours, lui permettant d'effacer, le temps de respirer une centaine de fois de suite, sans s’étouffer, le ténébreux théâtre de sa condition ? Peut-on s'habituer à la guerre, à celle que son cerveau livre à sa mémoire, à celle que l'oubli livre aux souvenirs, à celle qui atteint le moindre grain de paix ? A ces tapis de bombes qui s'écrasent sur la dernière parcelle de certitude ?

Elle se lève de son banc, étend sa silhouette fine comme un clou planté dans le bois dur de la justice qu'elle a convoquée. Sa tête refuse de se dresser, elle reste penchée vers le sol, et elle plaque, par cette astuce, toute tentation de regard vers le père, ce père, cet homme qui, de dos, tremble jusqu'aux bords de ses artères. Le temps a inversé le processus de la réalité. Il y a vingt ans, c'est elle qui tremblait dans son corps, du moins, son corps n'était qu'un tremblement révulsif, une succession de décharges fulgurantes, sa vie était un long couloir électrique, alimenté en énergie peut-être, mais sombre jusque dans son sang.
Il sait. Tout au long des années qui ont tapissé sa vie, il a su. Il sait, plus que jamais. Le verbe savoir lève son œil circulaire sur ses matins à lui et l'éclaire d'une lumière regrettable. Il sait tout, sauf une chose : la durée de son avenir d'homme libre. Par-dessus la barre, il jette ce qu'il reste à jeter, débris de père dans la benne à ordures, substrats d'être humain sans couleur définie. La rondeur de son visage évite à la vérité de s'y accrocher. Elle glisse comme une pluie sur des cheveux d'huile. Pourtant, elle vient de planter ses griffes dans la peau fine et rosâtre de ses joues. Elle lacère, avec une aisance sadique, ce qui reste de son cou à peine sorti de ses épaules.

Il ne doit pas aimer son corps, il doit, chaque fois qu'il peut, lui reprocher la distance qui le sépare de la certitude d’être à l'aise avec. Il n'aime pas ses mains, ni ses bras, ni ce ventre moulé à la louche, ni ses yeux vrillés de vide, de lâcheté et de haine. Avant d'aimer, il a dû haïr, profondément. Lui d'abord avant les autres. C'est ce trop-plein de haine de lui qui a conditionné sa haine des autres, son désamour du prochain. Et cette haine, fraîche et massive, a contaminé chaque source qui coulait en lui. A peine remarque-t-il que sa fille, enfermée dans ses cheveux, cherche à extraire de lui, non pas la vérité, elle la connaît, mais ses aveux.

Car il est arrivé à destination. Il ne pensait pas qu'un jour, il devrait enfin descendre, ouvrir la porte, regarder dehors, faire face, garder les yeux ouverts malgré la profonde lumière. Les questions du magistrat brûlent l'air d'une singulière combustion. Elles carbonisent le père, ce père à la barre, elles transforment en charbon de bois, son sang qui peine à cheminer, qui se coagule dans sa gorge, qui force le passage, et s'épaissit de plus en plus qu'il approche du cœur, à en congestionner les poumons, la cage thoracique, à cimenter ses jambes, ses bras, à réclamer, en silence, l'oxygène pour qu'il ne l'abandonne pas en route. Ce sang solide tente de percer, comme des geysers clandestins, sous sa peau, car à défaut d'un aveu brutal par sa bouche, tout son être bavarde ses copeaux de culpabilité, cette sueur aigre devenant froide et glaciale. Tous ces mots de barbelé lui écorchent la langue, mais ils doivent être postés, livrés, lus publiquement, concassés. Il doit franchir le seuil de la transparence, de la souillure assumée. Il doit livrer son squelette en pâture au jugement, sa moelle, son ADN, la moindre parcelle de sa silhouette sans vision. Il n'a plus le choix des armes. Il les a rendus.

Elle explique. Douloureusement. Elle s'applique à expliquer les détails que son jeune âge l'a obligé à garder en elle. Elle va au fond du trou, elle en ramène des débris qu'elle reconnaît pour être ceux qui l'écorchent, angles saillants sous sa peau fine, désagréable sensation de se relever après un accident, vivante peut-être mais abasourdie d'une douleur diffuse. Au fond de ce trou, il y a l'écho des mots non-dits, ce monologue muet qui émet à basse fréquence et qui, les jours de connexion, se met à bourdonner méchamment. Au fond de ce même trou, la persistance à n'y trouver que des cassots de soi-même, la ramène à chaque fois à la même évidence : il y a trop de pièces en vrac, trop d'éclats, et trop de vide autour. Et dans ces parcelles de vide, elle entend pourtant des cris. Elle doit traduire cela, elle doit le traduire fidèlement et elle sait à quel point les mots ont cet instant de trahison, de justesse toujours incomplète, d'approximation qu'approche alors un autre mot qui tend lui aussi à l'incertitude de sa définition.

Et tout recommence : le bruit des souvenirs, le vacarme de la solitude, la peur du jour qui vient, l'horreur du visage familier soudain craquelé et tendu, ces traits pleins qui se délitent. Elle utilise des mots simples, des phrases courtes, des sanglots longs, des regards qui tombent au sol dans un bruit de vaisselle choqué sur des parois métalliques. Elle ne cherche qu'à informer, presque cliniquement, sur la nature des faits. Combien de fois a-t-elle répété dans l'espace confiné de ses pensées, le récit qu'elle déroule, saccadé, chaque réponse à la question posée. Elle sait que chaque groupe de phrase la tient en équilibre précaire, qu'à tout moment, le poids du verbe peut l'entraîner. Elle a peur de ne plus pouvoir parler qu'en faisant jaillir des paquets de larmes noueuses. Elle n'a pas de colère, sa colère est morte dans l'accident de son enfance. Sa mère a joué la montre jusqu'à devenir une tête d'épingle dans l'horizon. Elle est partie un jour, posant son colis de fille devant la maison de ses propres parents, comme on laisse son fidèle animal parce qu'il a trop grandi. Son père, occupé la semaine à travailler dans son commerce, ne lui rendait visite que le dimanche et le lundi. Allez savoir pourquoi, il a pris ce jeune corps d'enfant pour un terrain de jeu d'adultes. Aucune clause à ce contrat tacite ne permet de mettre fin à la longue agonie de soi-même.


Il a longtemps espéré. Espéré que le silence servirait de colle efficace aux brèches de sa vie accusatrice. Longtemps, il a cru que, tassé au fond de l'enfance de sa fille, cette épave de délit ne remonterait jamais à la surface. Que pour ne rien déranger de la boue des années, il valait mieux ne rien toucher, sanctuariser le silence, l'élever au rang de principe, le surdimensionner pour en élargir le périmètre. Eviter aux faux-pas de réveiller l'épave. A chaque fois, il a cru que les souvenirs de sa fille pourraient être enveloppés dans du papier de cauchemar. Et lui, le père, le protecteur, il froisserait ce papier, en ferait une boulette et hop, directement dans la corbeille à cauchemars.

Non, cette main penchée sur elle, cette main raclant ses vêtements, cette bouche trouvant la sienne, ne sont pas que des ombres portées, ramenées de cette boîte à mauvais rêves qu'elle aurait, ouvert, un jour de vilaineté. Il a cru que les ressentiments d'enfant, roulés en boule dans la mémoire, pouvaient avec facilité, être déviés sur d'autres routes, parallèles. Sa fille, qu'il peine à percer de son regard paniqué, sa fille, se tient debout, face à la réalité dont elle a retiré le manteau, le pull, le maillot. La réalité se tient là, nue, brute et brutale, un corps de réalité qui porte les stigmates d'une réalité encore plus intrusive : est-ce que ce père m'a aimé comme on aime sa fille ? Ou ce père m'a-t-il aimé comme on aime une femme ?

Il a longtemps balayé les conséquences, trop concentrées sur l'acte pour se punir lui-même. Dans sa course linéaire et tous ses faux-semblants, il a porté sur ses épaules ovales, la rectitude de son ignominie. Quel plaisir en tirait-il ? Quelle jouissance exhortait-il, dans la cage de sa voiture, là, tout près de l'étang ? Dans ce petit chemin de fin de journée. Quelle définition du plaisir a-t-il réécrit pour sanctionner de la sorte son humanité paternelle ? Il a cru à la grandeur de ce plafond de verre sur lequel, un jour ou l'autre, sa fille cognerait sa tête, à trop élever ses doutes vers le haut de son âge. Et plus l'âge avançait, plus les traits pointillés se raccrochaient entre eux jusqu'à dessiner, ensemble, le visage coupable. Quand elle a compris, l'horreur a rempli sa bouche. Jusqu'à la détestation de sa propre vérité.


Le tribunal est devenu son chemin. Face à lui, face à sa crainte la plus lourde, la magistrate gratte à la cuillère, le terrain meuble de son passé. Elle racle jusqu'à faire saigner. Il y a ce mélange de terre brute et de sang, de larmes coulées dans du béton. La cuillère s'enfonce dans la douleur, au paroxysme du mal. Elle bute parfois sur un nœud de pierre, casse la pierre, va au creux, écarte les atomes, ouvre une plaie quantique et désosse la mécanique invisible de cette souffrance infligée. La magistrate est une mère d’une enfant de 12 ans. Et son statut lui permet de juger, dans tous les sens du terme. Juger l'homme, pénalement responsable de ses actes. Juger le père, moralement responsable de sa folie.

La cuillère est aiguisée, ses bords sont devenus tranchants et la fouille, méthodique, n'est pas méticuleuse. Il n'y a rien à préserver, à sauver, dans ce champ de souvenirs sales. Les raisons d'hier ne sont pas les excuses d'aujourd'hui. Il faut qu'il parle, il faut qu'il vomisse ce surplus d'incompréhension que la magistrate dissèque, étire, arrache sans aucune compassion. Ce chemin de tribunal a l'odeur de l'étang au bord duquel, pendant cinq ans, la petite fille a senti son père l'envahir. La barre est humide, sous la main du père, de cette humidité qui sent le pourrissement, la vase épaisse, les relents d'êtres vivants presque déjà morts.

L'eau de cet étang-là poisse jusque sur la rive, l'herbe a son odeur, la terre a son odeur. L'air pue l'eau de l'étang, cercle fermé qui fermente en lui-même toutes les poissonneuses raisons de ne pas aimer la pêche. Le tribunal, parfois, suspend la vie, comme au bout d'un fil, un appât sonde l'appétit de toutes les curiosités juridiques. C'est l'heure d'ouvrir la bonde, de charrier l'eau noire, l'eau lourde, afin que son absence, découvre les reliefs du passé, forcément dessous, en strates de sédiments. La cueillerez a touché le cœur, le nerf principal et en passant dessus, une douleur infinie irise le corps du père. Il vient de prendre conscience qu'il est à jamais perdu.

Elle a vidé sa peur pour elle-même, jusqu'à creuser le sol pour voir, si aucune infiltration n'est visible. Elle raconte, dans une fragilité qui intime l'ordre de retenir son souffle, les arrêts de fin de semaine, le long du chemin, près de l'étang. Le moteur coupé, l'air qui change de statut, les gestes qui se défont comme des images de poussière, cette poussière qui irrite la gorge de la petite fille, coincée entre deux portes, toujours coincée entre deux portes. La voiture redémarre, plus lourde qu'en arrivant. C'est si simple le passé, il passe, sans laisser d'images concrètes à projeter sur le grand écran blanc du présent. Il ne reste, pour verbaliser les images, que des mots prêts à faire feu. Elle décrit ses larmes, ses années de compression d'elle-même, au fond d'une tanière secrète où elle sait, où elle a LA certitude, que les gestes dont elle est la cible, n'ont rien à voir avec des gestes de père. Derrière ses cheveux, elle poursuit sa route inexorable, elle entre dans la chair de l'homme défait à la barre. Elle laboure ses dernières limites, elle enfonce, doucement, chaque clou qui barrait l'entrée de sa conscience, elle les retourne contre lui, elle les vrille, elle les chauffe jusqu'à l'incandescence, jusqu'à ne plus voir briller, au-dessus de la peau moite de ce père, la flamme perfide de son chagrin immense. Elle ne cède rien, elle tente d'articuler l'inarticulable. Debout, assise, elle porte en elle, les mêmes rétractations, comme si, son corps entier n'était que l'extrémité d'une antenne d'escargot. Elle a l'habitude de concentrer ses membres pour ne laisser aucune prise directe au monde extérieur. Elle n'évalue rien, pas même le degré de compassion de la magistrate. Elle est dans un petit cercle, concentré sur un point invisible qui contient toute la richesse de l'amidon qui la tient debout, à quelques pas de ce père qu'elle a suppliée de reconnaître la gravité de son acte.

Il ne sait pas. Il n'explique rien. Il laisse aux autres le soin d'interpréter. Il garde pour lui les raisons, ou la raison primordiale de son naufrage. Il garde enfoui, sur les berges de son étang intime, la cause puissante qui a fait basculer son amour de père, si amour il y eut, en rage de honte. Il n'avait qu'une idée, taire l'acte qu'il avait tant bavardé, en tête à tête avec sa fille. Il voulait qu'elle devienne le tombeau de son infamie pendant que lui, la tête au soleil, il continuerait d'errer dans ce monde inapproprié. Il lui a dit, répété, à quoi servirait de tout dire aujourd'hui ? A quoi cela servirait d'exploser ce qui reste de famille ? Et moi, que feraient-ils de moi ? Ils m'enverraient en prison. Et tu seras obligée de venir ! C'est ce qu'il a pensé.

Sa propre fille, à l'origine de son incarcération serait en plus obligée, autorité de père, de venir le voir là où elle l'aurait mis ! Ce qu'il craignait, ce n'est pas la lourdeur de l'acte mais la lourdeur de ce qui sanctionne l'acte. Il suinte désormais d'une peur visible, jusque dans les plis de ses gestes. Il se jetterait bien aux pieds de sa fille mais pour le pardon, pour rembobiner les séquences, la persuader que tout ceci n'intéresse qu'elle, la famille. Qu'un déballage public n'a rien d'une serpillère sur un carrelage. Il veut qu'elle passe l'éponge et non pas qu'elle commence le grand ménage. Aucune poussière n'a pesé sur ses années car le souvenir est trop vif, trop frais, trop matériel. Le souvenir est trop remâché pour avoir le temps de se solidifier et de laisser les infimes particules de saleté encombrer la netteté des traits. Il est sec. Traversé de part en part par un vent brûlant qui lui assèche la gorge, la langue. Le front. Après une crue de sueur, une sècheresse centennale raidit son corps, blanchit sa peau, ternit ses moindres paroles. Il a tout dit. Même ce qu'il n'a pas dit.

Elle va tomber. Ou pas. Chaque pression sur ses muscles est une équation complexe de ce qu'est l'équilibre précaire en période de tempête. Un écrasement continu de coups de vents inouïs percute sa cage thoracique, évide ses poumons du moindre millimètre de cube d'air, épuise les résistances les plus vaillantes à ne pas céder la place au tsunami de chagrin qui enveloppe ses phrases. Elle a tout retenu : ses grosses mains autour de sa tête de gosse. Cette grosse main entre ses cuisses. Cette bouche sur ses lèvres. Cette attitude froide face au danger. La voiture qui bifurque. Le moteur qui s'arrête. Le silence qui étale son voile dans l'habitacle. Un jeu peut-être la première fois. Une légère buée sur les vitres, confinant la voiture dans une pellicule argentée. L'étang sourd aux soupirs. Les saisons dans une boîte. La voiture redémarre. Chez elle, un point d'interrogation occupe toute la place réservée à son innocence. Elle n'est plus une enfant, juste le résultat d'une mauvaise addition. Elle reprend chaque détail avec la finesse du contenu. Pour elle, c'est trop tard. Les grosses mains de ce père ont lavé jusqu'à l'usure le tissu de tout espoir diffus d'une vie normale. Elle doit gérer, en permanence, les fondations chancelantes sur lesquelles elle a bâti sa vie d'adulte. Elle sait pleurer, pas d'une façon efficace pour convaincre, non, pleurer pour en sentir les effets bénéfiques, pour arracher au passage des rivières salées, les rebus qui se sont accumulés sur les rives comme lorsque les crues laissent en partant, des paquets de n'importe quoi.

Elle racle, avec un immense râteau, les déchets qui gênent sa progression. Ses cheveux ont poussé dans la perspective d'un abri anti-nucléaire, le jour où, confronté au propre poids de son passé, elle devra parler, parler, parler. Elle domine les respirations, tant elle peine à trouver la sienne. Quand ses lèvres s'élancent, le tribunal ne bouge plus, pour ne rien renverser de plus de cet être-ci. Aucune lumière dans son regard ne cherche à éblouir une quelconque vengeance. Sa voix est blanche, presque mécanique. On se doute que, derrière, se cachait jadis une âme.

Pas de doute. C'est lui.

Ce matin, les clients ont trouvé la porte du café fermée. Ils ont émis des doutes qui eux-mêmes ont gonflé la rumeur. Son nom a circulé, comme un avion de papier. Les trottoirs ont bavardé, les coins de rue ont discuté. Comme un relais, la rumeur est passée de mains en mains. Elle a gagné la place du village. Elle s'est faufilée dans les maisons. Les souvenirs sont revenus. Pas de doute, c'est lui.

Elle a fait le deuil d'elle-même. Mais elle déborde de crainte pour les autres. Pendant vingt ans, elle a pu étouffer ce cri affûté comme une lame de couteau. Cette lame s'enfonçait dans sa chair, dans son esprit, dans ses pensées, jusqu'à saigner à blanc la moindre chance d'échapper aux menaces. Car les faits une fois établis, la menaçaient encore de leurs souvenirs perpétuels. Ils ne revenaient pas, puisqu'ils n'étaient jamais partis, ils appliquaient leurs cataplasmes de farine de moutarde jusqu'à écorcher la peau, brûler l'épiderme, jusqu'à créer une douleur parallèle à la douleur.

Pendant des années, l'arme a tourné en elle, sans répit. Il y eut d'autres pensées, des bonheurs simples, de longues parenthèses vides, des moments de paix, des détournements de son propre mal, mais ce n'était qu'une avalanche de pierre sur un précipice. Rien de consistant, si ce n'est une architecture complexe, n'était en mesure de retenir ces gravats d'autres choses pour combler la fissure ouverte, un jour, par ce père. Elle eut peur pour elle, elle eut peur plus tard pour ses semblables, enfants de la famille soumis à la cible ennemie. Elle savait que pour elle, aucun retour à la normale n'était possible, mais pour les autres, elle pouvait au moins infléchir la ligne droite de leur destin. Vingt ans plus tard, dans ce que représente en heures creuses, vingt années d'une vie, elle a franchi la porte du commissariat, elle a ouvert la bouche, ouvert les vannes, lavé cette souillure qu'aucun détergent verbal n'est capable d'effacer, elle a posé, dans une simplicité surprenante, ce qui restait d'officieux dans un cadre officiel. Elle a pointé un doigt vers ce père, elle a décrit, pleuré, détaillé, sangloté, elle a formalisé ce trou béant dans sa vie qui venait d'aspirer ces vingt dernières années, sa vie entière, sa vie à venir et avec ce souffle, d'autres vies dont elle ne se sentait pas responsable.

Il suinte désormais d'une crainte sèche. Comme si une tonne de sable brûlant coulait des pores de sa peur. Ses vêtements sont lourds, carapace de ferraille qui le serre, du cou jusqu'aux pieds. Il a perdu l'équilibre. Dans le fracas du tribunal, l'air l'a brutalisé, cet air bousculé par les mots de sa fille, l'a poussé contre la barre, l'a obligé à s'infléchir, l'a soumis au recueil de l'oralité sans concession. Tout est ouvert, béant, au grand jour, comme des entrailles qui fument dans l'air frais. Tout est nu, à fleur de peau, à fleur de chair, à fleur de sang. Rien ne sera capable de remettre ce bordel en ordre car ce bordel persiste depuis tellement longtemps qu'il a servi de modèle au silence rentré de ce père, il en a fait une normalité dans l'anormalité comme lorsque le corps compense un problème physique, sans éloigner le problème. Il peut pleurer, mais il sait que ses larmes seront inutiles, sans écho. Il suinte d'une peur contagieuse, d'une peur dominée par une peur extrême, payer vingt ans après, ses consommations. Y laisser un pourboire involontaire, y laisser sa liberté, sa vie, les derniers restes de son habit d'homme. Ce silence-là était une forteresse mais sa fille a cassé les pierres, baissé le pont-levis, elle a pris d'assaut ses dernières résistances, fait le siège devant sa vie future. Il aimerait s'évaporer, devenir un nuage d'eau, et fuir, d'entre les ongles de la justice. Il pèse une tonne, rempli de limaille de fer. Cette limaille rouillée par l'air humide de l'étang au bord duquel il chavirait son bateau de père, son bateau d'adulte dominant. Il tente de répondre aux questions mais toutes ses phrases se délitent dans un souffle d'impuissance. Plus les mots lui arrivent, plus ils croulent sous leur chaleur.

Elle est parfaitement immobile, comme vissée dans le plancher. Elle donne l'impression de faire corps avec l'air, les paroles, les silences, le devenir de chaque craquement du bois, la courbe de la barre, la rectitude de son but. Ses yeux toujours baissés sur le sol écartent ce qu'il faut son rideau de cheveu pour parvenir au monde. Elle n'a ni méchanceté, ni lourdeur dans la voix, c'est un panio mécanique, une partition régulière d'une vie réglée sur un trouble, un brouillard, une masse de brume persistante au niveau du sol et qui empêche le regard de percer la lumière. Quelque chose, comme un verrou complexe, qui ne s'ouvrirait qu'à l'aide, combinée, d'une clef, d'un code, d'une volonté suprême, d'une mixité de jours et de nuits, comme un verrou qui doit mûrir, un verrou vivant sans la contrainte amidonnée des choses sur lesquelles on peut régner. Elle fait d'immenses efforts pour ne pas s'écrouler sous le poids des faits, sous ce passé fait d'un liquide épais. Elle n'a personne à convaincre puisqu'elle s'est surtout convaincue d'être là où elle doit être. Ce père est arrivé par la courroie de transmission de la justice jusqu'à elle. Rien ne la libère, rien ne lui donne la légèreté suffisante pour peser au-dessus d'elle-même. Elle continue son récit, dans une rigueur fascinante. L'herbe de l'étant sous les roues de la voiture remonte en elle comme une plaine hérissée d'un brin d'herbe unique et menaçant. L'eau de l'étang coule de ses yeux, la fraîcheur des soirées baignées dans l'obscurité pèse dans ses membres. Elle relate, comme un bruit sec, les épisodes qui ont fait d'elle cette fille méfiante, horriblement méfiante des autres, et de lui surtout. Jamais elle n'aurait imaginé que son absence de mère, son fantôme de mère lui ramènerait, comme un risque de plus dans sa vie, ce spectre de père incapable d'aimer convenablement. Elle était, jadis, une petite fille ordinaire, dans ce qu'elle a de réclamation d'amour légitime. Plus de vingt après, les réclamations sont tranchantes et d'une nature à la renverser. Elle aurait aimé ne pas pleurer, elle aurait aimé avoir un regard d'inox, rigide, brillant, reflétant la lumière de ses propres menaces. Dans ses yeux aveuglants, elle aurait voulu que ce père baisse les yeux, qu'il se transforme en flaque de père, en tâche d'humain et, poursuivant son chemin difficile, elle aurait dévié ses pas, elle aurait évité cette tâche sombre au sol car elle n'aurait pas mérité on piétinement génétique. Elle aurait aimé être ce quelle n'est pas, mais voilà, elle pleure ses mots dans la moiteur dorée du tribunal. Et son voeu d'exauce en parie : l'ombre ce de père semble aspirée par une force singulière. La vérité le dilue dans son mensonge.

Le tribunal respire lentement. Chaque poitrine est synchronisée aux autres. Le magistrat suspend les minutes. L'audience touche à sa fin, rien ne le dit, mais tout le fait sentir. Les questions ont usé les réponses, les réponses ont quadrillé les faits, les silences ont remplacé des réponses. La peur est de chaque côté mais pas pour les mêmes raisons. Une porte claque. Comme la vie qui continue. Qui doit continuer parce que rien ne peut s'arrêter. C'est impossible. Chacun doit reprendre son corps, tendre ses poumons, chacun doit débarrasser le plancher de ce qu'il était, de ce qu'il est et de ce qu'il est devenu. La parole doit suffire. Elle ne suffit jamais. Elle replie ses membres, fait quelques centimètres sur le sol. Et s'assoit. Il est toujours debout, comme une vrille, ne sachant pas s'il doit s'excuser, s'enfoncer dans le plancher, demander grâce, s'enfermer pour toujours ou respirer un peu pour ne pas étouffer. Le tribunal achève les derniers actes habituels et dans quelques instants, les magistrats vont se retirer, comme une vague pour délibérer, derrière, laissant la salle murmurer de ce qu'elle doit murmurer. Elle va s'asseoir devant. Lui derrière. Elle sent sur sa nuque un regard indésirable. Le temps reprend sa place. Jamais en elle, il ne reprendra la sienne, car la sienne est occupée par tout l'espace du passé, il ne laisse qu'un châs d'aiguille au futur. Elle semble en colère maintenant, peut-être que tout s'arrête ou que rien n'ait disparu vraiment. Elle pensait à un balai gigantesque qui, au fur et à mesure de sa confession, lisserait l'assise de sa vie, rendrait à la propreté, la sinuosité de son parcours jusque-là. Mais non. Rien n'est aussi simple. Le tribunal a laissé les fauteuils vides. Il va, selon l'usage, rendre son verdict.

Il revient à la barre.
Elle se lève et se rassemble une fois de plus.
Il saisit la barre à pleines mains, jusqu'à la briser sous ses paumes.
Elle garde son visage sans mouvement.
Il écoute. Les réquisitions lui créditaient trente-six mois de prison avec sursis.
Elle est arrivée à destination.
Le tribunal le reconnaît coupable.
Elle le savait déjà.
Il a peur, d'une peur cassante.
Elle est debout, grande silhouette de jour dans l'obscur déroulement des faits.
Le tribunal actionne le levier de la sentence : trente-six mois de prison dont vingt-huit avec sursis. La prison.
Il panique tellement qu'il en pleure.
Elle entend. Point.
Il se rebelle. Non pas contre lui mais contre la sentence. Mais elle est prononcée.
Elle part.

Pas de doute. C'est lui.

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