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Vierzonitude

Le blog que personne ne lit... mais dont tout le monde parle


Disparition d'Alain Meilland : Léo Ferré est mort deux fois

Publié par vierzonitude sur 15 Octobre 2017, 20:22pm

Il y a quatre jours, Alain Meilland écrivait à Vierzonitude, à la suite d'un texte paru sur Jacques Brel auquel il avait été sensible. Il était de ceux, avec François Carré, de Double-Coeur à oeuvrer pour que Brel soit joué sur le grand orgue de la cathédrale de Bourges, ce dimanche. Il écrivait à la fin de son long mail sur la façon d'écrire "avec son sang" et de sortir nos "contemporains de cette espèce de longue insomnie qu’est l’exil", il écrivait ceci : "Alors à peut-être dimanche ou, à Vierzon un autre jour ou, en enfer à la fin … Mais à bientôt."

On devait se voir, pour parler de Brel, de Ferré, pour parler. Mais on ne s'est pas vu. Le concert d'orgue des chansons de Brel s'est déroulé sans lui, sans se dire qu'à la fin, on en parlera. Puis François Carré de Double-Coeur n'a pu retenir cet immense chagrin d'avoir perdu un ami, alors il a, dans la cathédrale, annoncé ce qui est toujours difficile à annoncer, la disparition d'un type à qui l'ont tient et qui s'en va, brutalement. "A dimanche", nous avait-il écrit, "peut-être" avait-il précisé. Sans savoir que ce dimanche-là, ce n'est pas l'autre qui serait absent mais Alain Meilland lui-même. "A bientôt", disait-il. Léo Ferré est mort deux fois.

Disparition d'Alain Meilland : Léo Ferré est mort deux fois

Jusqu'où écrire pour ne pas crier, retisser dans l'autre sens le chemin des sentiments caduques, retendre la compréhension entre la vie et le vide, construire des ponts de verbe pour un usage ultérieur : ce sont des gouffres qui se cristallisent quand l'absence repeint les compétences de la raison. Jusqu'où établir la limite, entre la puissance des mots et celle des larmes, ce flou indomptable qui brouille forcément la vue, pèse comme une éponge mouillée sur le sol meuble du crâne et finit par entraîner le sol dur sous nos pas dans une inconsistante mélasse de goudron fondu.

Jusqu'où enfin être sûr d'aller quand le monde décide de bannir toutes les directions, de gommer les pôles, de s'affranchir des points cardinaux, de l'attraction terrestre, de toutes les vérités substantielles qui concouraient à guider nos corps vers le meilleur. Mais voilà : que reste-t-il de vraiment efficace quand le socle de toutes choses a fuit ? C'est une sale journée, comme dans une chambre circulaire, où le temps tourne en rond sans pouvoir s'arrêter.

Il y a du papier-peint sur le mur, un papier-peint de mauvais goût avec de gros motifs, il se décolle aux commissures du plafond comme des lèvres pincées. Il doit être tard, forcément il doit être tard quelque part, sur une pendule que dérègle, malgré elle, le poids fatal de l'espace temps. Plus rien ne passe ici, si ce n'est l'envie fatale de briser un vase, de casser une chaise, de rétrocéder son droit de vivre encore contre un permis de vivre dans l'autre sens, sans être obligé de suivre toujours la ligne tracée vers l'avenir. Est-ce vraiment essentiel de concéder à ses sentiments, les mécanismes physiques de leurs conséquences : des yeux rouges, un nez qui coule, un mouchoir mouillé, un long tunnel brumeux surmonté d'un mal de tête épais comme la croûte terrestre.

Pas de doute, ce sont les symptômes de la mort et de son corrolaire, un enterrement, l'ironie des conditions, le souffle tiède des condoléances, l'odeur âcre des couronnes de fleurs. Tout est détestable dans un enterrement, des visages éteints aux visages cireux, des cadavres vivants aux cadavres véritables. Le commerce de la mort est une hérésie. Elle monnaye le chagrin et change les larmes en factures. Jusqu'où serrer des dents pour ne pas fuir, laisser le conditionnel conjugué le reste de la cérémonie, après tout, peu importe. La solennité ne plaît qu'aux vivants, les fleurs ne plaisent qu'aux vivants, tout ne plaît qu'aux vivants pour la simple et bonne raison que les enterrements ne sont qu'une affaire de vivants. Et quelqu'un, parmi nous, n'y est plus. "Eh Monsieur Alain, un dernier pour la route !"

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