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Vierzonitude

Le blog que personne ne lit... mais dont tout le monde parle


Grève de la faim à l'hôpital : nous étions arrivés au bout du dialogue

Publié par vierzonitude sur 31 Octobre 2018, 12:31pm

Pierre et Olivier se sont débarrassé de leurs tenues d'agents hospitaliers pour n'apparaître, comme ils le disent eux-mêmes, que comme de simples citoyens. Depuis dimanche, ils ont entamé un jeûne de protestation, pour ne pas dire une grève de la faim.

Pierre a quitté l'intersyndicale de l'hôpital de Vierzon dont il était un solide pilier pour n'engager que lui, que lui façon de parler, il est  marié, papa de deux enfants. Il est redevenu un potentiel consommateur de soins et la perspective que l'hôpital, son hôpital, soit délesté de certains services, heurte en lui un certain nombre de ses principes fondateurs d'homme et d'agent hospitalier.  Même si l'agence régionale de santé (ARS) d'Orléans se défend de vouloir couper les ailes de l'hôpital, dans une formule au conditionnel qui hérisse les barbes de trois jours de Pierre, 3,7 kilos en moins depuis dimanche et d'Olivier.

Une phrase simple pourrait mettre un terme à ce jeûne de protestation, mais l'ARS refuse de la formuler : l'Agence régionale de santé ne fermera aucun service de l'hôpital. Sans conditionnel. Sans chausse-trappe. Sans aucun terme qui dénature cette certitude ou l'hypothèque. Du brut. De l'affirmatif. Depuis le début, l'ARS conditionne l'avenir de l'hôpital à l'élaboration d'un projet médical qui existe déjà (2014-2020) mais, semble-t-il, ne convient plus aux exigences financières de l'ARS.

Pierre et Olivier dorment et vivent, depuis dimanche soir, sous un barnum à la toile épaisse, dans la cour de l'hôpital. Le froid fait pression sur le camp gaulois, jadis carrefour festif d'une contestation déterminée mais toujours respectueuse. Les actions, singulières, originales, se sont enchaînées depuis juin : une marche de femmes enceintes de Vierzon à Bourges, un brancardage à travers la ville, une chaîne humaine, un clip vidéo... Un chauffage dispense une douceur bienvenue et l'on sent que l'on est passé d'une période estivale via un été indien pour une période beaucoup plus froide et dure à tous niveaux.

Ils dorment sur un lit monté sur palettes. C'est là qu'ils reçoivent, soutiens et visites. Dans l'antichambre, des collègues veillent autour d'une table et se relaient. L'un veille à la logistique, "pour qu'ils ne manquent de rien", et n'hésite pas : "si l'un d'eux flanche, je prendrai la place."

Pierre et Olivier sont médicalement suivis de près, il paraît que 72 heures d'une grève de la faim, c'est un virage. Même si l'on essaie, c'est très difficile de leur faire parler d'eux. Olivier tient à sa discrétion, pour lui l'essentiel, c'est ce qu'il mène en ce moment. Le reste est superflu.  Il soutient Pierre qui soutient Olivier. Ils ne manquent surtout pas d'eau et d'un gramme de sel par jour pour éviter la déshydratation. 

Pierre a gardé son sens de l'humour : dès que le rideau de toile s'écarte pour laisser entrer quelqu'un, il balance sa blague : "vous n'avez pas amené les croissants ?" Très vite, le rideau retombe et le sérieux revient, il durcit son visage. Les deux jeûneurs, au coude à coude, ne voyaient plus d'autre solution après 140 jours de grève, 40 jours de campement sauvage dans la cour de l'hôpital que d'engager leur intégrité citoyenne dans ce bras de fer interminable.

Ils parlent de "convictions", de "service public", de gens qui ont besoin de soins, du sens de leur métier. "Notre seule richesse, c'est un malade qui entre à l'hôpital et qui ressort en bonne santé". Alors, la rentabilité en matière de santé, ils ne comprennent pas l'équation. Comment parler de rentabilité et de santé ? Comment admettre que l'on retire une personne âgée d'un lit pour y mettre un autre malade à la place ? Des exemples de cette nature, les deux hommes en ont une pleine besace. 

Autant les messages de solidarité affluent, autant les soutiens officiels se font rares. Mais Pierre et Olivier comprennent. "Nous n'attendons pas de soutien, mais une émulsion pour que les choses se passent. Il faut qu'on sorte de là." Pierre déroule ses arguments, en laissant de côté les conditions de travail, même s'il sait, qu'entre les murs de l'hôpital, ses collègues sont confrontés à la mort, à la souffrance, à la maladie et que certains ne sont plus en capacité de travailler correctement par manque de moyens et de personnel. Ils parlent de l'hôpital, en général, de celles et ceux qui en ont besoin aujourd'hui et qui en auront besoin demain, de cette proximité galvaudée.

Ce serait si simple "de lever les craintes", d'affirmer une fois pour toute que l'hôpital de Vierzon conservera ses services et les moyens nécessaires à leur fonctionnement. C'est ce hiatus qui sépare l'institution : la direction de l'hôpital qui parle de "radicalisation", la députée qui se déclare "consternée", l'ARS qui se joue des formules. Les deux grévistes de la faim ont pris en pleine figure des mots durs comme des coups de poing. "Radicalisation", le mot ne passe pas. Pas plus qu'ils ne comprennent les déclarations de la députée, le ventre mou d'une décision jamais tranchée, toujours dans le floue.

Dimanche soir, à l'annonce de cette grève de la faim, le camp gaulois a pris une autre direction. "Mais nous étions arrivés au bout du dialogue. Comment comprendre qu'en juin 2016, l'hôpital attendait un rapport de la cour régionale des comptes qu'elle n'a jamais eu car la cour a expliqué qu'elle n'était pas en capacité de la faire. Et là, en décembre 2018, on attend un rapport de la cour régional des comptes pour avoir un fil conducteur." 

Ce jeûne de la contestation pose plus de questions qu'il n'apporte de réponses. "La pièce maîtresse de l'ensemble, c'est le bloc opératoire, la chirurgie et la ligne de garde indispensable au service des urgences. La maternité ce n'est qu'un symbole." Aux exigences syndicales et politiques s'ajoute désormais une dimension humaine, plus qu'humaine car cette grève de la faim engage la santé de deux citoyens, sous une tente, au beau milieu d'un hôpital. Un certain paradoxe commence à serpenter dans les veines médiatiques. La grève de la faim fait tâche d'huile. Elle montre la crudité d'une détermination légitime mais elle n'écarte pas une certaine gêne tant l'acte est brutal. Toutefois, à Vierzon, si l'essence du dialogue et de la médiation n'est pas parvenu à iriser les consciences d'une urgente nécessité à revoir un système entier, cette grève de la faim renferme désormais tous les acteurs autour d'une même urgence : se parler, pas à travers de communiqué, d'actes politiques, de pétition, ou de déclarations à l'emporte-pièce, non se parler avec des mots qui construisent, non qui détruisent.

Chacun, dans son rôle, a beau vouloir s'éloigner de cette situation, chacun en est cependant responsable. Et la solidarité a beau gonfler les artères, elle n'efface pas le fait que deux hommes ont engagé, à titre personnel, un jeûne qui n'est pas sans risque pour eux. Deux jeûnes individuels pour maintenir un service public. Il y a, dans cette phrase, comme un court-circuit. Une incongruité démentielle qui se déroule sous le ciel de Vierzon.

 

 

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Commenter cet article

Pierrot 20/12/2018 11:37

Des gilets jaunes avant l'heure... hors syndicats et partis politiques, à méditer

Simon Rodier 31/10/2018 13:08

2 gars plein de courage!????????????Leur courage est à mediter.

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