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Vierzonitude

Le blog que personne ne lit... mais dont tout le monde parle


L'homme qui marchait à côté de ses pompes

Publié par vierzonitude sur 4 Mai 2020, 10:23am

L'homme qui marchait à côté de ses pompes

L'aube fripée levait tous ses doutes et rinçait la nuit comme un linge trop mouillé des scories imprégnées dans les tissus, comme un virus dans celui d’un masque. C’est là que je l’ai croisé. Un homme, à côté de ses pompes. Littéralement à côté. Le jour lavait à grande eau claire l'avenue lambrissée de silence où Henri Brisson y avait laissé son nom. Le trottoir souffrant semblait se soulever comme une poitrine sous l'effet d’une toux.

Ce matin, mes pas sûrs d'eux transgressaient une certaine forme de liesse, comme une joie de vivre surprenante, malgré l’enfermement durable dans lequel nous étions. Il ne tenait à rien d'autre qu'au plaisir d'être ici, dans le bain de l'aube, à marcher vers un but.

Rien n'entamait ce frisson délicieux qui descend de nulle part et comme la foudre, passe par le haut de crâne et descend à la vitesse de la lumière l'entièreté du corps jusqu'au sol. Sa trace, palpable, vrillait en moi ses bienfaits comme un ressort organique imprégné d'une lotion nouvelle et revigorante. C'est fou comme la joie de vivre peut suffire, parfois, à écarter de soi, tout fatalisme.

Jusqu'à ce que je les croise, un voile comme une légère couche de crasse sur une vitre, empêcherait la lumière rasante d'embrigader mes dernières résistances. Ce fut fait, en un instant. Le trottoir de l'avenue Brisson, dégagé de toute circulation piétonne superflue s'ouvrait comme un boulevard sous mes pieds. On peut y trouver de tout sur un trottoir, même l'inconcevable. Je les aies vues, de loin tâche sombre et incongrue. Leurs traits se sont noircis quand je suis arrivé à leurs hauteurs : une paire de chaussures qui semblaient s’enfuir d’un coin de rue, sans autre ombre qu'elle-même. Comme quittés à la hâte pour poursuivre, en silence, le chemin à poursuivre...

Comme si, là, d'un coup, les deux pieds s'étaient échappés du carcan de la nuit pour monter ailleurs, dans le bus de l'aube, dans une voiture matinale, pour traverser, pieds nus, l'histoire à écrire. Car il s'agissait bien d'une histoire, hâtive et éparpillée. Qui d'autre a pu croiser cette paire de chaussures qu'une mise en scène volontaire n'aurait pas mieux posé, dans une sorte de geste possédant sa propre logique, son propre environnement et sa propre mémoire ?

Un geste qui a le sens de l'abandon courtois. Les chaussures voulaient parler, mais elles ne le pouvaient pas. Qui d'autre les a interrogés, comme si, leur présence évidemment singulière, annonçait le théâtre d'une scène étrange. Comme si, les deux pieds qu'ils contenaient s'étaient libérés d'eux pour entrer dans le café voisin, ou pour poursuivre un chemin délicat.

Quelle folie ces chaussures, posées-là comme un message, une lettre d'adieu, ou encore un langage d'espoir. Le totem d'une liberté éprouvée car c'est un immense geste de liberté que de se séparer de ses chaussures et de marcher, pieds nus, ou en chaussettes où nos pas veulent nous perdre. C'est une fabuleuse transgression que d'imaginer un corps s'exonérant de ses chaussures, là, sur le trottoir de l'avenue Brisson, déchirant en passant le rideau de la nuit.

Il n'y avait aucune suspicion particulière, aucune rage, aucune violence dans leur disposition On aurait dit que son propriétaire était parti vers le haut, comme aspiré, laissant là, l'enveloppe résiduelle d'un voyage qui ne se faisait pas à pied. Comme si, les chaussures devenues accessoires inutiles, chantaient une nouvelle façon d'appréhender un voyage inédit. Car si les chaussures avaient été éjectées avec rage, précipitation, violence, elles ne seraient pas disposées, ainsi, dans un calme relatif, dans un espace aussi restreint. Comme sculptées dans l'air. Au milieu du trottoir de l'avenue Brisson.

Faut-il être étourdi, pressé, faut-il avoir envie de laisser sur place ses propres traces pour fuir on ne sait quelle réalité, pour susciter on ne sait quel scénario. On serait presque gêné devant l'évidence de ces pompes, posées, là, comme une sollicitation intime à s'interroger sur leur sort. En l'espace d'un instant, toute une mécanique s'est mise en marche et je n'ai pas pu m'empêcher de m'arrêter, de regarder, de comprendre ce qui avait amené cette paire au milieu de ce trottoir. Mes pas, sûrs d'eux, l'étaient beaucoup moins. Et le but inscrit dans l'aube, moins évident. Il fallait peut-être cette paire de chaussures-là pour comprendre une chose : la linéarité de mon but, ce matin, s'était fracassé contre une simple paire de chaussures inconnues, mais si vivants, si étonnamment vivants qu'ils en étaient suspects.

On l'imagine fuyant dans le jour sale, qui n'est plus la nuit et pas encore le vrai jour, courir sans se retourner vers une fissure de liberté, dans l'espace-temps, et s'y engouffrer pour ne jamais revenir dans la réalité du moment. Ces chaussures disaient tout cela, comme une envie folle d'être libre au-delà de tous soupçons. Après avoir épuisé toutes les hypothèses à leurs sujets, je suis reparti. Le jour plus sûr de lui que lorsque je me suis arrêté. Combien de temps ai-je gambergé sur ce trottoir ? Lorsque je suis repassé, des heures plus tard, un malhabile avait poussé les chaussures contre le mur, brisant la grâce de leur disposition insolite. Ils ne disaient plus rien, qu'une paire de détritus qui finiront au fond d'une poubelle. Son propriétaire avait définitivement oeuvré pour que l'on perde sa trace. Un homme fumait une clope sur le trottoir d'en face... Résigné.

 

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Commenter cet article

LoL 06/05/2020 09:56

Seul Vierzonitude arrive à photographier l'homme invisible faisant le grand écart, chapeau bas l'ami !! :-))

M 04/05/2020 14:01

Encore un Romain victime d'Obélix !

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