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Vierzonitude

Le blog que personne ne lit... mais dont tout le monde parle


Aux bistrots, citoyens vierzonnais !

Publié par vierzonitude sur 3 Août 2020, 07:35am

Tous au bistrot !  Travaillez au bistrot. Blasphémez au bistrot ! Ecrivez sur le zinc. Rigolez au bar. Goûtez la solitude dans un caboulot. Retrouvez-vous à plusieurs dans un troquet. Mais bon sang, allez-y. Pour rien, même. Pour l'ambiance. Pour y lire un livre, voir passer les voitures, bavarder avec le patron ou la patronne. Jaugez l'air du temps. Lisez le canard. Parlez à votre voisin que vous ne connaissez pas. Faites un 4-21. Ecoutez de la musique. Retrouvez-vous y une minute ou deux. Regardez l'envers du décor. Le bistrot est un lieu unique qui par le truchement d'une bande de crevures, devient un lieu de résistance, de liberté, de démocratie, d'échanges, de rires, un lieu de vie malgré tout. Alors, allez au bistrot !

Aux bistrots, citoyens vierzonnais !

Les histoires sont liquides et donc toujours horizontales. Les héros, il y en a, flottent entre l'addiction de remplir les verres et celle de les vider. Remplir, c'est toujours une aventure. Certains croient à un geste non prémédité, un geste naturel, sans constance, ni étoffe. C'est faux. Remplir, c'est avant tout doser, et l'expérience donne le volume nécessaire à l'acte. Il n'y a pas seulement de l'application, il y a de l'implication, de la justesse à atteindre le bord sans le dépasser, à friser l'incident domestique, à commetre la goutte qui le long du chenal, s'écraserait sur le bois comme une vulgaire marée.

Remplir, admet l'abnégation de la servitude. C'est un pouvoir comme celui d'allumer la lumière ou d'abaisser un pont. Un pouvoir sans domination, un respect plutôt. Le client est chez lui sans y être : il ne se sert pas, il attend qu'on le serve. Remplir son verre, c'est l'admettre au pays, l'intégrer au village, le souder au bistrot, l'imprégner de chaleur, le fondre au groupe. Ici, un duo est un groupe. A trois, c'est une commune. A quatre un pays. L'ordre des ordres s'acquiert dans les liquidités, de verres en verres. Remplir, c'est attirer le regard, générer le spectacle, être sur la corde raide, soumis aux aléas des vents internes qui font riper les gestes et des courants externes qui provoquent l'incident, juste pour rire.

Remplir oblige une maîtrise dédiée aux secrets évidents que chacun sait en lui mais que personne ne souffle. Les histoires ne débordent pas. Elles se contiennent et se multiplient. S'égarent au profit d'un entrant, visage frais, paroles vives. Des mains se frottent comme deux silex cherchant le feu. Le coude atteint le bois tandis que la bouteille embrasse le verre. N'y-a-t-il pas de la magie plus douce que la contrainte des éléments qui se fiancent ? La pellicule du temps imprime l'air des derniers sels d'argent que les battements numériques ne terraseront jamais. Tout change. Tout devient plus juste. Plus complexe. Sauf remplir.

Rien ne remplacera jamais le geste de remplir, le regard rivé sur les points synthétiques de cette géométrie. Le souffle légèrement retenu. La fièvre accrochée au mat, tendant la voile écrue du moment à venir. Il y a le verre, bien sûr, mais aussi la chope, et la tasse. Les tables se remplissent aussi d'une autre fiction liquide. Le comptoir se remplit. L'air se remplit aussi et le dedans se remplit quand l'extérieur se vide. Les vases communiquants ont cet insondable technique : tout prend la place de tout, l'un de l'autre, le volet de la porte, l'été de l'hiver. Les regards se remplissent. Les bras se remplissent. Chaque fois, le geste entend le grincement de la première fois. Le silence s'écrase au fond du verre. Doucement, le niveau monte, s'étale, prend sa place et se positionne. Tout cette architecture s'élabore dans un instant, plus rapide qu'on ne le pense. Il fait doux sous cette pluie de degrés, de vin mal fagoté, d'habitude sensible. Il fait doux dans cette parenthèse que la lumière réchauffe de quelques photons solaires. Lorsque ce sera prêt, j'arreterai d'écrire. Ah voilà qu'elle me tend mon verre au bout de son bras. Désolé, j'ai à faire. Remplir est une chose. Vider en est une autre.

Aux bistrots, citoyens vierzonnais !

Vierzon, ville de troquets, de comptoirs, de zincs. Terre propice aux cabarets, abreuvoirs et bouges, bouchons, rades et estaminets. Le bistrot a toujours tenu, à Vierzon, une place singulière, baromètre social, inlassable lieu de rencontre et de distraction, d'habitudes souvent jugées mauvaises et de perdition, sans doute exagérée, que les hygiénistes ont étranglé.

La loi actuelle et absurde, empêche toute nouvelle création de licence IV, nécessaire à l'exploitation d'un café. Cette loi est à l'origine, en plus des changements sociétaux, de la disparition des cafés de quartier et des bistrots de campagne.

A Vierzon, peut-être plus qu'ailleurs, le XIXe siècle a multiplié les débits de boissons, sous la forme de cabarets, de cafés. Les épiceries servaient de l'eau de vie au comptoir, les hôtels et les restaurants abritaient aussi un coin café. Celui de l'Hôtel du Boeuf, rue Neuve (actuellement avenue de la République) ajoutait un billard, en 1874. Dans les années 1920, l'hôtel abrita un invité prestigieux : Antoine de Saint-Exupéry se servit même de papier à en-tête de l'hôtel pour y écrire ses impressions et y dessiner quelques croquis de Vierzonnais.

Ville ouvrière, Vierzon a durablement inscrit le zinc dans sa tradition républicaine autant que Liberté, égalité, fraternité alors ajoutons-y Café ! En 1861, Vierzon-Ville (1)dénombrait un débit de boissons pour 83 habitants; en 1873 un débit de boissons pour... 44 habitants. Les cabarets, plus spartiates que les cafés, servaient surtout du vin blanc ou du vin rouge sur les tables. Les porcelainiers plus que les verriers avaient pour habitude de consommer du vin blanc.

Fluxion de poitrine
Le dimanche d'un Vierzonnais se résumait ainsi, dans la Gazette vierzonnaise datée du 18 décembre 1884 : « les uns vont s'enfermer dans les cafés, d'autres vont bastringuer dans les quatre ou cinq bals semés de par la ville, au risque d'attraper une fluxion de poitrine; enfin, les plus posés et ceux qui détestent la fumée du tabac et qui ne sont pas possédés de l'envie de devenir sourds, préférent arpenter la rue neuve (l'artère principale de la ville), la monter, la descendre, une vingtaine de fois. Ce n'est pas que cet exercice soit des plus créatifs mais ils est assurément plus hygiénique et moins dangereux. »

Edouard Burdel, un médecin de l'hospice de Vierzon, vice-président de la Société médicale du Cher a suivi les Vierzonnais, pendant de longues années, dans leurs périgrinations cabaretières et bistrotières. Il en a fait un ouvrage « de l'ivrognerie, de ses effets désastreux sur l'homme, la famille et la société et les moyens d'en modérer les ravages ». Le tableau qu'il dresse est sombre : « combien de familles d'ouvriers sont plongées dans le dénûment le plus complet, combien d'enfants se livrent au vagabondage, au vol même, parce que le chef engloutit au cabaret, le dimanche et le lundi, le produit du travail de la semaine ! »

Les lois hygiénistes, poussées par de puissantes ligues anti-alcool qui conseillaient de manger les fruits au lieu de les distiller, ont mis un coup d'arrêt à la prolifération des cafés et des cabarets. Aujourd'hui, encore, impossible de créer un café sans l'obtention d'une licence IV qui elle-même ne se crée plus mais se rachète. La disparition progressive des usines, à Vierzon, a précipité aussi la chute des cafés. Le désert bistrotier avance inéxorablement.

Des cafés corporatistes
Pourtant, la tradition est restée forte et des clivages se sont créés, avec d'un côté, des cafés ouvriers comme celui du café de l'Univers, à la Croix-Blanche (le bâtiment était devenu un bar de nuit réputé...); de l'autre, des plus huppés, comme le café des Négociants (désormais un magasin de vêtements), place Foch, disparu dans les années 1960.

Vierzon a toujours cajolé ses débits de boissons. Certains sont devenus aussi corporatistes, au gré de l'économie du quartier : Vierzon-Villages, marqué par le chemin de fer, a aligné ses noms de cafés ferroviaires : le café du Dépôt a cotoyé le café de l'Avenir qui voisinait avec le café du Signal d'arrêt, rue des Ateliers, lui-même proche du café des Gueules noires, de la Cabane en bois, du café des Marches, du Rendez-vous des cheminots. Les mariniers du canal de Berry se retrouvaient au café de la Marine, rue des Ponts, devenu plus tard la Tassée puis l'Eden, la bar a fermé dans les années 1990.
Les pêcheurs de la Loeuf avaient démocratiquement choisi le nom de leur café : le Goujon qui tête.

Dans le quartier du Bois d'Yèvre, c'était le Rendez-vous des pêcheurs. Des noms, typiques, ont marqué l'histoire vierzonnaise : le café des Echelles dans le quartier des Forges évoquait le quartier des échelles. Elles permettaient à chaque maison, alignée comme à confesse, de se rendre au grenier. Rue Marcel-Sembat, le café de l'échelle rappelait que c'est par elle que les cheminots qui travaillaient sur les voies descendaient au café. Le Pouriau était un repère de jardiniers dans le quartier de l'Abricot, on y servait des fillettes de rouge et l'on y vendait des graines au comptoir tandis que le café des Métallos ouvraient ses bras aux salariés del'usine Case, héritière de la Société Française de Vierzon qui fabriqua, jusqu'au milieu des années 1960, des tracteurs.

De moins en moins de bistrots
Le café des Arts, place de la Croix-Blanche, a laissé sa place en 1973 à une résidence. Le café des Abattoirs a survécu jusqu'au XXIème siècle après la démolition desabattoirs dans les années 1990. L'Olympic, tenu par un sportif local émérite, footballeur et rugbyman dans une même saison, est devenu un restaurant chinois et le café du Commerce, un magasin de jouets. Le petit Robinson est depuis plusieurs décennies une maison d'habitation, même sort pour le café de l'Ane qui renifle, bistrot frontalier entre Vierzon et Méreau, agrafé sur un lieu-dit célèbre “Moscou”.

Le tissu bistrotrier a rétréci au lavage des années et au changement des habitudes. Souvent, les cafés avaient élu domicile dans la maison même des proprétaires, qui pour ne pas se séparer de leur maison, ont préféré fermer le café plutôt que de le vendre.

En 1955, Vierzon comptait encore 158 bistrots, ils n'étaient plus que 129 en 1982 et moins de 70 en 2010... Le déclin n'est aujourd'hui pas terminé. La télévision a remplacé la belote. La cigarette est interdite au comptoir. Du coup, les terrasses n'ont plus de saison. Mais à Vierzon, l'histoire reste écrite au rythme des bistrots. Certains murs bavardent encore des traces de café disparu, dans une sorte d'archéologie du zinc. Ceux qui ouvrent encore, dans les premières heures du matin; comme L'Orient-Express, unique oasis des voyageurs depuis la fermeture du Buffet de la Gare ou le café de la Renaissance s'accrochent à une tradition malgré tout bavarde. Les nouvelles fraîches ne se partagent qu'autour d'un café chaud.

1.      Vierzon était jadis coupée en deux communes : Vierzon-Ville qui était le centre et Vierzon-Villages, les faubourgs. Plus tard, Vierzon-Villages s'est découpée en deux autres communes autonomes, Vierzon-Forges et Vierzon-Bourgneuf. Les quatre communes ont fusionné en 1937 pour donner naissance au grand Vierzon. 

Quelques noms de bistrots célèbres, disparus: café de la Convention; Au rendez-vous des promeneurs; le Goujon quitête; l'Ane qui renifle; café des Négociants; café de l'Univers; café du Tunnel; café des Sportifs; au Beau rivage; la Rotonde; café de l'Ile Marie; le café de la Noue; le Rally; au Bouillon-Duval;Cheu pâte à l'oeuf; bar de Grossous; hôtel du Boeuf; la Gourde; au Marronnier; bar du Rocher; le café du Centre; le café du Progrès; l'Olympic; etc...

Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !

Souvenez-vous,  le dernier bistrot du Bois d'Yèvre, le Basile Bar, devait fermer ses portes ! Mais il est resté ouvert ! Ainsi l'avait décidé la patronne de ce bistrot typique depuis trente-trois ans. Il était en sursis. Elle avait décidé de vendre son fonds de commerce. Et fermé, qu'il y ait ou non un repreneur. Sans doute que sous la sympathique pression de ses clients et devant la responsabilité de fermer le dernier phare du quartier, la patronne s'était résolue à prendre sa retraite ! 

Le quartier du Bois d'Yèvre, si le Basile avait fermé, serait devenu un désert bistrotier comme tant d'autres quartiers de la ville. Plus loin, le bar-tabac-journaux a fermé depuis longtemps. Et ce quartier si riche de licences IV est durement mis à la diète. La descente aux enfers des cafés est inexorable à Vierzon. Que reste-t-il vraiment de cette identité bistrotière de la ville si ce n'est des souvenirs éparpillés ?

Le Goujon qui tête, l'Ane qui renifle, entre autres, (mais la liste est très longue), tous ces noms et tous ces bistrots qui jalonnaient non seulement les quartiers et leurs histoires, mais aussi des communautés entières d'humains. Les derniers grognards restent sur le pont mais ils sont rares.

Mais des comme celui-là, il n'y a plus du tout, à Vierzon. Les bistrots n'étaient pas seulement un commerce, ici. Ils étaient une appartenance, un signe particulier. Une balise. Ils étaient indissociables des Usines car groupées autour. Ils étaient la vie tout simplement. Des quartiers entiers ont perdu ces sentinelles, et avec elles, les mémoires derrière les comptoirs. Les licences IV, à Vierzon, ont atteint un niveau plus bas que le Cher en été. Et c'est une histoire culturelle qui fout le camp. A l'heure où l'absinthe est revenue, les bistrots eux s'en vont. 

Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !

Mais aussi : 

Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !

C'est étrange comme la notion de temps diffère. Un jour, on passe devant un café aux volets clos, en se disant, il ouvrira demain. Puis le lendemain, vous ne venez pas, happé par le tourbillon des choses. Vous repassez une semaine plus tard et les mêmes volets sont clos. La fermeture vous paraît provisoire. Vous repasserez un autre jour. Les jours passent et rien ne garantit que le café reste fermé pendant que vous n'êtes pas dedans ou devant. Peut-être ouvre-t-il lorsque vous n'êtes pas là. Vous repassez encore, et les volets clos semblent n'avoir pas bougé depuis la première fois que vous les avez vus clos. Dès lors, l'inquiétude s'installe et le doute fait son chemin.

Vous stoppez votre véhicule, vous partez à pied dans le périmètre du quartier. Vous rencontrez quelqu'un enraciné ici qui semble vous prendre pour un extra-terrestre quand vous lui demandez "mais le café est fermé ?" Depuis deux ou trois mois... Le temps passe si vite. Pourtant, hier encore, il y a avait une table et des chaises dehors. Des clients ancrés au comptoir comme si c'était chez eux. Alors le temps passe aussi vite... La Cascade est fermé, boulevard de la Nation. Un panneau annonce la couleur : "à vendre". Tout est à vendre. L'immeuble. Tout. La licence IV est partie avec l'eau de pluie, ailleurs. Le café n'existe plus. Comment ça il n'existe plus ? Encore un ? Le désert bistrotier avance et rien ne se passe.

La Renaissance, fermé, à Villages. La Cascade fermé à Bourgneuf. La patronne avait repris le bistrot, que le nouveau pont n'était pas encore construit. Le temps passe vite quand même, si vite. Avant la Cascade, certains se régaleront de savoir que l'enseigne portait fier la réputation d'être bistrot : le café de l'Union avait fermé les yeux. Mais Rachel, un jour de 1993, les a rouvert. Tenez, 1993-2013, vingt ans tout rond. Le temps passe vraiment très vite. Rachel qui officie aujourd'hui derrière un autre comptoir avait tavaillé à Monoprix, avenue de la République à Vierzon. La vache, c'est qu'en fouillant ses vieux cartons, on s'aperçoit que le temps, ppfffff, impressionnant ! Bon, voilà. Les volets sont fermés pour toujours, sur la Cascade. Le bistrot est mort. Ils meurent tellement vite les bistrots en ce moment...

Le quartier, jadis fort en cafés, ne repose que sur leurs souvenirs. Plus rien ne tient désormais si les cafés foutent le camp comme ça. S'ils se recentrent ailleurs. Je me souviens, Rachel, la patronne. Gouailleuse. Sans doute en-a-t-elle eu marre de ce petit bistrot, replié sur le quartier, qui voit passer du monde mais qui ne s'arrête pas toujours. Alors, Rachel a quitté le navire pour embarquer dans un café plus gros, dans le même quartier... Mais plus gros le bistrot. La Cascade ne coule plus. Avec ce dernier grognard bistrotier s'éteint la race des bistrots de quartier qui se comptent sur les doigts d'une main.

Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !

Elle s'en est allée le jour de Noël. A la faveur du petit matin, comme à ses habitudes, Suzanne a ouvert son café, l'un des premiers à allumer son comptoir, dans l'aube vierzonnaise. Puis Suzon a baissé le rideau pour aller se reposer. Le sommeil l'a emporté sur la rive des bistrotières heureuses. A 65 ans, Suzon ne s'est pas réveillée et la Renaissance baigne depuis dans un silence absolu.

Le bistrot est orphelin de sa patronne, le quartier de Villages orphelin de son bistrot. Avec Alain, Suzanne tenaient la barre du café depuis plus de trente ans. Une éternité en somme. Solide femme aux arguments trempés, elle n'a jamais rien changé au bar comme si le temps, pourtant réglé par des clients de la SNCF, avait décidé de laisser mariner ce bout de monde dans son jus d'un autre temps.

Une lumière jaune tombait sur les petits noirs et le zinc du comptoir accueillait dans sa courbe, des joueurs de belote. Les tables étaient occupées par des plantes vertes. C'est un bistrot que la modernité a jeté aux oubliettes. C'était le dernier de cette race des cafés qui donnait envie de s'asseoir, de rester, de flâner, de parler, de rêver. Suzanne et Alain, dans le périmètre de leur paradis de la limonade, offraient aussi au quartier, ce souffle de village.

Le bar aurait pu s'appeler le bar du coin tant il fait l'angle de la rue Bobillot et de l'avenue Jean-Jaurès, mais non, c'est la Renaissance. Une Renaissance qui pourtant, aujourd'hui, est en deuil, d'un duo mythique. Suzanne avant travaillé dans une usine à Paris. Elle est venue à Vierzon pour tenir le café. Son mari disparu, elle a rencontré plus tard Alain, un client de la Renaissance qui est passé derrière le comptoir pour les beaux yeux de la patronne.

Sacrée Suzon. Quand le quartier regorgeait de cafés à ne plus savoir qu'en faire, la rivalité berçait surtout une douce camaraderie. Les cafés servaient de relais à des parcours semés de tournées. Les clients de la Potinière, autre lumière éteinte de l'autre côté du trottoir, s'appelaient les Carabiniers et ceux de la Renaissance, les Chevaliers. c'est qu'on savait se marrer en ce temps-là. Sans crainte. Sans ce temps qui passe trop vite. Sans cette anxiété maladive qui fait que les bistrots meurent dans l'indifférence générale.

Plus-encore-que-ca. Mais voilà. La Renaissance résistait. Elle était cet îlot, un brin désuet, mais costaud, solide, balise reconnaissable parmi les changements alentours. Sauf que Suzanne a éteint sa propre lumière. Elle a fermé son propre rideau et avec le sien, un autre est tombé sur le bistrot, aujourd'hui fermé. Suzanne ne servira plus rien, du moins pas ici. Dans Suzanne, il y avait Suze, et pour une bistrotière comme elle, finalement, finir en bière est un sacré clin d’œil de la vie. On s'en serait passé.

Il manque une pendule précieuse désormais à Villages. Comme si un phare s'était éteint. Pour qui n'a jamais pris un café-crème dans ce bistrot à 6 heures du matin ou sur le comptoir collant des passages précédents, ne peut pas comprendre l'étendue du vide que Suzanne laisse derrière elle. Car un café vit surtout à travers son tenancier. En l’occurrence, sa tenancière. Au revoir Suzon. La Renaissance, c'est sûr, survivra dans les cœurs. Dans la réalité, c'est une toute autre histoire. Mais l'on veut y croire. Oui, on veut y croire.

Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !

Il n'existe aucun cimetière pour les bistrots disparus. Pas de mise en bière, pas de funérailles, pas de cendres éparpillées. Juste un jour, l'évidence que plus rien ne sera comme avant, parce que les évidences, justement servent à contrecarrer la linéarité du futur. Un jour, le bistrot sombre dans un affreux concours de circonstances et, comme si dans l'ombre certains guettaient son naufrage pour sauter sur cette occasion, un jour, le bistrot vide devient encore plus vide car entièrement anéanti du moindre espoir qu'il renaisse en bistrot différent. Ironie du sort, non ? 

La Renaissance ne renaîtra pas de ses cendres, il ne renaîtra pas en débit de boissons. Une main assassine a déboulonné la licence IV, retiré l'enseigne. Une main impudique a déshabillé ce qui faisait encore hier, les charmes d'un bistrot pour que le bâtiment, allégé de ce déguisement atypique redevienne un banal bâtiment, sans âme, sans passé, dans la joie diffuse d'une ouverture dans le petit matin encore ensablé, sans le ressac d'une belote sur le bout du comptoir, comme on pose ses pieds sur le bout de quelque chose avant de s'envoler. Voilà que le café de La Renaissance que chacun a connu en café de La Renaissance va devenir d'une tristesse banale.  

Tout à l'intérieur a l'odeur du déménagement, du choc brutal, du changement d'époque, de la porte qu'on claque au nez d'un passé encore récent, d'une bourrasque de vent froid qui bouscule les murs, dénature les meubles, remue les souvenirs pour en faire des flaques invisibles et dézingue, en un tour de main, le moindre atme de ce qui composait la spécificité des lieux.  Un matin, le café se disloque. Ses attributs fondent dans la nécessité de fonder autre chose, à la même place. Le temps ne fait aucune concession, sauf à perpétuité. Le temps balaie les sentiments avec une indifférence hallucinante. Par exemple, cette enseigne arrachée du mur, ses lettres qui ne laissent deviner que le souvenir de leurs formes, le comptoir au milieu de nulle part, ont, dans leur nature de jadis aujourd'hui dénaturée, définitivement tourné une page irrémédiable. 

Ce comptoir, seul, dans son océan de tables, sans sa mer de chaises, sans cette infinie présence des clients, ce comptoir posé là, comme une erreur, au milieu d'un salle qui ne ressemble plus à rien, coule un peu plus dans les profondeurs du fini, du terminé, du ça y est, du on ne retournera pas en arrière. Il a suffi que les deux piliers de ce café tirent leur révérence pour que cette baudruche de bistrot se dégonfle. Deux destins insolents ont bâti les lettres clignotantes de ces lieux.

Personne n'aurait pu succéder à ceux qui étaient là avant. Personne n'aurait pu soutenir, du bout des bras, cette lumière jaune qui tombait sur les plantes vertes, ces ambiances de monde insolé quand, dehors, à la faveur de la nuit lourde, les clients acrochaient leurs existences au crochet du comptoir. Il n'y aura plus jamais de café de La Renaissance. Il n'y aura plus rien. Qu'un silence sans contour, qu'une absence qui n'accrochera plus rien. Dans quelques mois, on ne souviendra même plus de comment était fait le café de La Renaissance. 
 

Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
Aux bistrots, citoyens vierzonnais !
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bruno 17/11/2015 12:35

Je trouve cet article intéressant et les 2 analyses parfaitement bonnes ,,,,,,,,OUI en accord avec vous mais si on va trop au bistrot les analyses ne sont plus bonnes;en tout cas il faut soutenir ceux qui restent

David 27/10/2015 19:38

Quel poète ce Remis ....

R Perrot 24/10/2013 16:17

Je trouve cet article intéressant et les 2 analyses parfaitement bonnes. Les modes de consommation ont changé, les usines ont fermé et le pouvoir d'achat d'une manière générale a régressé.
Je persiste à penser que tant que nous n'aurons pas faire croitre le pouvoir d'achat sur le bassin de Vierzon par une diminution du chômage, aucun commerce ne sera viable.
Quant aux bistrots, nombreux sont ceux qui pensent que ce n'est pas une dépense indispensable et ils préfèrent garder "leurs sous" pour payer le logement, l'électricité, la nourriture ... et les
impôts.

L'ancien 24/10/2013 15:00

Avant il y avait les brèves de comptoir, aujourd'hui il y a les blogs. Plus la peine de se déplacer ni de commander. Alors forcement ça marche beaucoup moins bien !

Bezant 24/10/2013 12:44

Les habitudes de consommation ont changé et, comme vous le dites, les consommateurs de jadis, les adeptes du "canon", ne sont plus là. Les décideurs n'y peuvent malheureusement rien. En revanche,
ce qui est grave et pourrait être évité, ce sont les initiatives qui ont pour conséquences de disperser une clientèle déjà fragile au risque de faire chuter des commerces existants. Et c'est sur ce
plan-là que le politique a un rôle déterminant et peut même être directement responsable d'une faillite. L'exemple de cette brasserie potentielle près de l'hypothétique bowling est flagrant. On
disperse à nouveau des commerces d'un côté et, de l'autre, on essaie de trouver des parades - en vain d'ailleurs ! pour sauver ou relancer les commerces existants. C'est complètement fou !
Messieurs les politiques, vous pleurez sur les vitrines vides et sales du centre-ville mais qui a permis aux promoteurs en tous genres de transférer les commerces ailleurs (au Forum-République sous
Micouraud, à l'Orée de Sologne à la fin des mandats Rousseau-Albizzati et ça continue avec Sandrier-Sansu) ? D'autant plus que, la plupart du temps, il s'agissait non de créations mais de
transferts purs et simples de commerces existants sur le nouvel Eldorado commercial ! Et malheureusement, certains vierzonnais friands de mode suivent. Le must en ce moment c'est d'aller acheter
son pain à l'Orée de Sologne (sous prétexte que le 3e est gratuit), de le congeler pour la semaine et d'avoir finalement fait 3 à 6 km en voiture pour du pain, en étant passé devant toutes les
boulangeries dont les rideaux finiront par tomber... Le futur Courtepaille de la la rocade Nord aura forcément la peau du restaurant d'en-face... Qui sera responsable ? Le jour de l'inauguration du
premier, tous les élus seront sur la photo mais le jour de la faillite du second, il n'y en aura aucun dans la salle du tribunal de commerce. Je ne suis pas sorti de St-Cyr et, à l'approche des
élections, je lis déjà des promesses électorales débiles et infondées (des chiffres d'emplois créés...) mais il me semble que ce que j'écris aujourd'hui (et ce qu'écrit d'une autre manière
Vierzonitude) s'est vérifié maintes fois. Alors j'aimerais entendre des personnes humbles et prudentes qui ne promettent pas n'importe quoi et surtout qui ne se laissent pas griser par des
promoteurs et des zones de commerces, d'activités ou de loisirs supplémentaires dont les conséquences seront finalement d'enfoncer toujours plus l'économie de cette ville.

chat noir 17/11/2015 13:59

Comment ça cher bezant" Les décideurs n'y peuvent malheureusement rien" relisez les lois de décentralisation et vous verrez qu'une mairie si elle le veux et si elle en a le courage et la volonté a les prérogatives pour aider les commerces.

La preuve en est, le bowling à bien été financé par des fonds publics municipaux que je sache. La municipalité aurait pu avec 3,5 millions d'euros financer combien de commerces de proximité 100, 200, 300 ? Il est sur que la volonté et le courage ne sont pas visiblement des valeurs Vierzonaises.

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