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Vierzonitude

Le blog que personne ne lit... mais dont tout le monde parle


Ce que je sais de l'Usine...

Publié par vierzonitude sur 18 Décembre 2018, 11:00am

Sur la table, posé le soir, un bol avec du chocolat en poudre. Sur la gazinière, une casserole avec du lait. Un casse-croûte enveloppé dans du papier d’aluminium. L’élégante fermeture de la porte d’entrée. Le bruit mat de la Mobylette qui s’éloigne. L’odeur âcre du bleu recuit dans sa couche de graisse. Un rien de lassitude dans le tourbillon de l’habitude. Un monde clos que je ne pénètre pas. L’Usine. 


De l’extérieur, cette forteresse sociale m’offre le nécessaire : un toit, une assiette pleine, des jouets, un vélo, des rêves de mieux parce qu’on aspire toujours au meilleur. De la viande chaque jour, des plats en sauce, des gâteaux le dimanche, une télévision en couleur, de quoi me vêtir pour aller à l’école. Des pensées simples se heurtent au mur des grands derrière mes volets à claire-voie où la lumière se tranche comme un saucisson.

L’idée même de l’Usine ne me vient pas à l’esprit. Mon père travaille, ça je le sais. Ma mère non, du moins pas en termes de salariat. Elle s’occupe de moi, de la maison, des repas, du linge, du repassage, des courses, tient les comptes, épluche les carottes, arrange les haricots verts, prépare le casse-croûte, le met dans le papier d'alu, lave les bleus, les repasse.

 
Au-delà d’un certain seuil, ses tâches relèvent d’un travail d’homme. Mon père se colle à rentrer le bois pour les Mirus ventrus, celui du rez-de-chaussée et celui de l’étage ; stocker les pommes de terre à la cave ; boucher les trous dans l’immense cour qui me sert d’espace de jeux. Fabriquer un meuble pour ne pas avoir à l’acheter. Scier une planche immense avec une scie à main. Bêcher le jardin à bout de bras. Couper une branche du gigantesque marronnier. Gifler le froid avec sa Mobylette. Frapper la pluie avec sa Mobylette. Taper le vent avec sa Mobylette. Vivre avec sa Mobylette, sur sa Mobylette, à partir d'elle.


L’Usine n’existe pas. Ni en partant. Ni en rentrant. C’est une fiction dans laquelle mon père pénètre pourtant chaque matin, de bonne heure et en sort chaque fin d’après-midi. Sauf le week-end et pendant les vacances. C’est de là, me semble-t-il, que tout part. De cette idée-même de travail flou que ma conscience de gosse peine même à dessiner. Je ne me souviens pas avoir, un jour, dessiner une Usine, en disant « c’est l’Usine à papa », c'est drôle cette phrase, on la croirait sortie de la bouche d'un gosse de riche. J'étais surtout un gosse des fins de mois difficiles.  

Enfin, cette Usine dans laquelle il se rend pour faire quelque chose mais je ne sais pas vraiment quoi. Peu importe. Le balancier de mon existence est d’une simplicité vertigineuse : ma mère et mon père. Ma mère plus que mon père, en matière de présence. Mon père, comme une ombre, part en toute discrétion le matin, revient à midi se mettre à table devant son assiette. Repart à 13h30, revient tard le soir, après l'Usine, le jardin.

Les parenthèses de ces absences, c’est ma mère qui les remplit de son corps, de ses bourdonnements dans la ruche de la maison, des échéances journalières, de mon enfance passive aux fenêtres de cette grande maison. L’Usine est loin. Enfin, à pas d’enfant, elle est loin. Retirée, à tel point que mon père n’y va jamais à pied, ni à vélo, mais en Mobylette. Le genre d’engin fatalement extraordinaire avec deux fidèles sacoches accrochées au destin de la route. Pas de voiture. C’est quoi une voiture ? C'est quoi des vacances ? 


Mon grand-père en a une, une 4 chevaux bleue que je lave de temps en temps. Mon grand-père roule en voiture et mon père en Mobylette. Je n’ai jamais vu mon père conduire et pour cause, il n'a jamais appris. Comme on ne sait pas cuisiner, lire ou peindre. En fait, je n’ai jamais réfléchi profondément au statut du conducteur. A ce qu’il permet. A ce qu’il permet d’accéder. Aller faire les courses en voiture. Aller en vacances en voiture. Aller en vacances tout court. Aller voir la famille le dimanche qui habite à une heure de route. Aller ailleurs. Ailleurs, c’est l’Usine. C’est l’argent. L’argent qui permet la Mobylette, les repas, le loyer, le fuel dans les cuves, les jerricanes remontées de la cave, plus tard, le bois moins cher. Le samedi, sans l'Usine, on allait au bois comme d'autres vont en week-end.

 
L’Usine, c’est le départ du serpent de la vie qui ondule jusqu’au pas de la porte de la maison, qui l’ouvre, qui la chauffe, qui la nourrit, qui l’entretient. Les besoins sont alors comblés si l’on fait abstraction de ce qui manque et dont je ne sais rien. J’ai tout. Des parents, un frère plus grand, une sœur encore plus grande. Je grandis comme un enfant unique. La maison s’ouvre sur une vaste cour fermée qui abrite encore des commerces. Il y a tant de recoins que, quand le soleil s’y couche, je ne le trouve plus. Des anciens quais de déchargement qui ouvrent sur des salles brutes et sombres. Tout ça, est à moi. J’en suis le gardien, le veilleur de soirée. C’est un monde atypique mais c’est le mien.

Je joue entre les rayons bondés d’un immense magasin de chaussures. Je vais emprunter des boutons dans le grenier d’une ancienne confection, devenu magasin de vêtements. Je me suspends aux chariots géants d’un magasin de gros qui fournit les épiceries des environs. D’énormes camions viennent à tout moment de la journée vider leurs remorques pour nourrir le magasin qui lui-même en nourrit d’autres qui eux-mêmes doivent un peu me nourrir. Je ne sais pas si ça ressemble à l’Usine parce que l’Usine est un pays imaginaire où je n’ai pas le droit d’entrer. Ce doit être dangereux, inintéressant ou sale. Ou secret-défense. Ou interdit aux enfants. En tout cas, je n’ai pas la moindre idée de ce continent qui engloutit le temps que mon père y passe. J'y suis allé une fois : lorsqu'il l'a quitté. Ce que je sais de l'Usine, c'est ce qu'elle a fait de mon père. Et qu'il a fait de moi. Pour que j'aille ailleurs. 


 

Ce que je sais de l'Usine...
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pierre de vierzon 18/12/2018 16:40

texte génial, a faire lire à toutes les générations d'une famille, vécu d'hier dont on devrai s'inspirer en parti aujourd'hui, a oui au faite, a chaque fois sur les photos qui accompagne cette époque tout est français...pierre de vierzon

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