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Vierzonitude

Le blog que personne ne lit... mais dont tout le monde parle


Chronique d'un étrange enfermement : Jour 49 - La dernière avant le compte à rebours

Publié par vierzonitude sur 2 Mai 2020, 21:18pm

Jour 49 - La dernière avant le compte à rebours. Autant le confinement a été brutal. Autant le déconfinement s'étire, s'étale, et dès l'annonce d'une date, on a senti comme un souffle se répandre. Quelque chose s'est dénoué. Demain, dimanche 3 mai, nous serons à 8 jours de quelque chose qui ne nous est jamais arrivé, un déconfinement. Une libération en quelque sorte, même si le mot, comme couvre-feu, renvoie à d'autres balises historiques. N'empêche que nous vivons les derniers jours de notre premier déconfinement. En dehors des aspects techniques, des flous artistiques et autres tatonnements, nous voilà arrivés au bout d'un processus qui aura remué nos chairs et nos âmes, nos peaux et nos esprits.

Dès le début du confinement, j'ai entamé La Peste de Camus. C'est le roman de circonstance même si au-delà de l'épidémie elle-même, Camus engage dans ce roman extraordinaire, une continuité philosophique qui collait parfaitement bien aux circonstances. Il ne me reste que quelques pages, la ville est rouverte, les gens éloignés les uns des autres se retrouvent. Le docteur Rieux, ce soignant méritant, médecin qui a bravé la peste, a perdu sa femme qu'il avait envoyé se faire soigner hors les murs de la ville. Les habitants descendent dans les rues, ils fêtent cette libération. Mais en arrière-plan, il y a tous ces mots, ces souffrances, ces absents que Camus a su avec minutie décrire.

Ce roman m'aura donc accompagné depuis le 16 mars jusqu'à aujourd'hui. Lu avec parcimonie, je voulais qu'il colle au temps, qu'il infuse et les réflexions profondes de Camus méritent qu'on lise à petits pas ce livre incomparable. De ce premier rat mort sur le palier d'un appartement à la fermeture de la ville jusqu'à cette traversée avec le docteur Rieux, Tarroux, Rambert et les autres, de la peste, il y a dans chaque mot, pesé, trié, adéquat, une ambiance atypique. Il y a confinement d'une ville entière, mais pas des habitants, libres d'aller et venir. Et cet enfermement de chacun sur la maladie, sur les souffrances, sur ces bubons que le docteur Rieux ouvrent chaque jour, de ces signes qui ne trompent pas, de l'arrachement inévitable des malades aux siens.

Il reste moins de dix pages à lire. Et pourtant, je rechigne à les lire. Je recule l'instants où je refermerai ce roman que je ne pourrais jamais plus détacher, sans aucune mesure, de notre condition de confiné du Covid 19. Sans aucun doute que la littérature des prochains mois et des prochaines années nous livrera de nombreux romans, d'essais philosophiques, de pamphlets, sur cette période inédite. Chacun aura son mot à dire, c'est normal, il aura été vécu par toutes et tous, à des niveaux différents. La technologie aidant, ce confinement aura généra des images, des sons, des réflexions, des dessins, des vidéos. Un jour, des historiens se pencheront sur cette production. Cette chronique d'un étrange confinement n'aura été qu'une très modeste balise personnelle dans cet océan de production en tous genres. 

Mais le fil le plus tendu aura donc été La Peste de Camus et je vais essayer de le refermer en même temps que le confinement, une dizaine de pages étalée sur huit jours ce devrait être possible. Le roman ne me quittera plus ensuite. Il restera près de moi comme d'autres mais plus près encore. Il faudra que j'ai toujours un oeil dessus, car il sera le symbole fort d'une parenthèse particulière. A lire ces mots, on croirait que c'est fini, ça y est, que tout est plié, au placard, que l'on efface le tableau et qu'on récrit les choses. Mais non. Cette chronique est terminée. Pour laisser la place, à partir de lundi, à une Chronique d'un incroyable déconfinement, compte à rebours à l'appui. Rien n'est donc fini. Tout commence d'une autre façon.

 

Jour 48 - On passe du rouge à l'orange ! Voilà ce qui a agité nos dernières vingt-quatre heures, une histoire de couleur ! Résumons vite fait : le ministère de la santé publie désormais une carte du déconfinement sur laquelle les départements sont en rouge, orange ou vert. Cette carte change chaque soir au gré de critères dont nous ne saisissons pas la subtilité à tel point que ceux qui ont été chargés de la constituer non plus... jeudi soir, le Cher est apparu en rouge alors que tout le monde l'attendait en vert. le Cher ne fait pas partie de ces départements durement touchés mais comme on l'a dit d'autres critères pèsent dans la balance. Le Préfet du cher s'en est ému, les parlementaires, l'agence régionale de santé, on aurait cru un résultat électoral où le département venait subitement de basculer dans l'escarcelle du parti communiste ! 

Du coup, émotion garantie car comme nous n'avons que cela à faire, on s'émeut, ça occupe le temps jusqu'au 11 mai. Théoriquement, les départements frappés du sceau du rouge seraient déconfinés plus lentement : parcs et jardins toujours fermés, collègues certainement fermés aussi... Il sera certainement de passer d'un département vert à un département rouge. Bref. Chacun a cristallisé sur cette couleur rouge en espérant que ce vendredi soir, on passe au vert. espoirs déçus, on est orange. Demain, on sera peut-être en vert ou on regrimpera en rouge. Comme les critères déjà évoqués ont des contours que le commun des citoyens ne peut pas mesurer, on peut toujours nous dire ce qu'on veut.

Mais ce vendredi soir, ouf, le Cher est à l'orange et pas pressé de retourner dans le rouge. D'ailleurs, si on pouvait passer au vert pour le moral des troupe,s ce serait bien. Parce que si les couleurs changent tous les trois-quatre matin,s l'organisation du déconfinement risque d'être sportif surtout si l'on ne maîtrise pas toutes les subtilités. On se doutait qu'à la difficulté du confinement s'ajouterait la difficulté de son contraire. Et qu'il est plus rapide de cloîtrer les gens chez eux que de les faire ressortir tout en évitant que le virus ne trouve dans cette sociabilité plus ou moins revenue une nourriture de premier choix.

Dans la tête de nos dirigeants, on peut comprendre que ce n'est pas tout à fait clair tant la tâche est ardue, immense, inédite, un saut dans l'inconnu. Mais dans la tête des citoyens et d'autres dirigeants moins haut perchés dans la hiérarchie, le bon sens semble être confiné au trente-sixième dessous. Et ce n'est pas fini. Le déconfinement s'annonce comme être une belle foire d'empoigne ù chacun va faire ce qu'il a compris, c'est à dire que c'est là que le problème achoppe. Car chacun comprend ce qu'il veut ou comme il peut. Devant leur écran, certains ont cru que d'une généralité comme la France avec ses 66 millions et des bananes d'habitants, on allait personnaliser jusqu'à l'outrance ce déconfinement en précisant des détails que les décideurs n'ont certainement pas encore résolus.

Pas facile d'avancer dans un pays où l'on s'offusque d'un rien, histoire de s'offusquer. On ne réfléchit plus : on attend les ordres mais on hurle de devoir obéir. Et quand les ordres n'arrivent pas, on hurle qu'ils n'arrivent pas dès lors qu'on hurle qu'on ne veut pas s'y soumettre ! Maintenant que le masque est obligatoire, vous allez voir qu'on va refuser de le mettre. On  est fait de ce bois là. Allez, encore dix jours à s'occuper, et après on pourra faire ce qu'on a compris. Forcément, cela donnera lieu à des incompréhensions qui seront de la faute des autres parce que nous évidemment irréprochables. Et que de toute façon, trop de précision tue la précision. Nous allons vers des jours incertains. Croisons les doigts.

 

Jour 47 - 1er mai, une évocation sans la matière. Déjà, à Vierzon, ils nous ont sucré Jean Ferrat dans le haut-parleur en tête de cortège. Et demain, il n'y aura même pas de cortège. Le confinement a éradiqué ce plus ou moins long serpent humain dans les rues de la ville. Le bitume sera renvoyé à son utilisation primaire. La rue sera muette. La rue oui, la contestation non. Juste confinée. Remise à plus tard. Mais par la force des choses, la contestation s'est exprimée autrement que par les usages habituels. Les traditions reprendront vite le dessus. Mais demain, le 1er mai se fera en muguet restreint et sans manif. En silence. Une sorte de mime géant. Une évocation sans la matière. Le rugissement sans l'écho. 

Décidément, ce confinement ne respecte rien. Il piétine les reliefs de nos certitudes et assèche les nappes phréatiques de toutes nos habitudes. Et ce n'est pas fini. Il efface, il escamote, il bouscule, ce que la volonté humaine n'aurait pas osé faire, le confinement lui, le fait, au nom d'un ordre sanitaire supérieur. Comme quoi, à partir de maintenant, on sait que tout sera possible, même ce qui ne l'était pas encore de notre propre volonté. On ne pourra plus dire, on ne peut pas le faire, il faudra avouer qu'on ne veut pas le faire. Car il n'y aura plus aucune volonté humaine qui pourra se situer au-dessus d'autres volontés plus absolues. Qui aurait cru pouvoir confiner la moitié de l'humanité ? Qui aurait cru pouvoir fermer les écoles, déplacer les Jeux Olympiques, décomposer le bac...

Demain, on ne pourra plus brandir d'explications moins impérieuses que celles qui nous a scellé derrière nos portes et nos fenêtres. Il n'y aura plus d'ordre supérieur à l'humain, car si le confinement a été décrété c'est pour l'humain, pour préserver ceux qui soignent, pour préserver ceux qui pourraient être soignés. Le reste après tout n'a pas plus d'importance même si, en effet, notre système est ficelé de toutes parts avec tout et ce tout est lui-même relié à un tout encore supérieur. Mais au nom de l'humain, il n'y aura plus d'excuse, c'est ce que devrait nous enseigner ce que nous vivons.

Tout est remis en cause, tout est malaxé, mis sens dessus dessous, pas une certitude ne résiste à celle du lendemain. Quelque chose d'instable pourrait nous mettre mal à l'aise, tant tout bouge avec une déclivité impressionnante. Pourtant, une envie de regarder devant, une envie de reconstruire, une envie de recommencer teinte nos doutes d'une couleur singulière. Peut-être sommes-nous parvenus  à nous retourner sur nous-mêmes pour croire suffisamment à notre capacité personnelle et collective que désormais, plus rien d'important ne pourrait nous atteindre. Et surtout, nous allons vivre avec au-dessus de nos têtes, la possibilité que tout pourra recommencer.

Cette résignation n'est pas désespérante, au contraire, elle permet de puiser une force que nous ne pensions pas posséder. On sait qu'après le 11 mai, nos travers reprendront le dessus mais nous espérons aussi qu'il nous restera un fond, ne serait-ce qu'un fond de sagesse qui ne s'évaporera pas dans notre capacité à creuser notre propre tombe. Demain, le 1er mai étalera son bitume désert et son muguet orphelin. On pourra toujours hurler nos slogans aux fenêtres, se répandre dans des pétitions en ligne, cracher son venin sur les réseaux sociaux, n'empêche que si quelqu'un, il y a quelque semaines nous auraient prédit ce qui nous arrive, et ne serait-ce que priver le 1er mai de son traditionnel défilé, on en aurait vu sauter à pied joint sur le haut des lampadaires. Pourtant, l'impuissance à ce que cela ne nous arrive pas nous dépasse. Au nom d'une volonté supérieure à la volonté humaine.

 

Jour 46 - Des soirs d'été sur un banc ou un muret. J'ai toujours adoré les bancs devant les maisons. Et aimé les gens qui s'assoient sur ces bancs. Enfant, mes grands-parents habitaient une maison qui donnait d'un côté sur la rue, de l'autre sur le bord du Cher. Et sur la digue, il y avait un banc de pierre sous un arbre. C'est là que les voisins de mes grands-parents, un couple charmant, M. et Mme Paul, venaient pour discuter, au printemps et l'été surtout. L'arbre était un vieil qui avait souffert mais qui donnait encore ses feuilles. Le banc semblait inusable. Et comme, enfant, mes parents ne partaient pas en vacances, les miennes se situaient là-bas, entre le Cher, un arbre et un banc. Plus tard, adolescent, je continuais d'y attacher énormément d'affection, surtout à la petite-fille des voisins de mes grands-parents aussi...

Puis ils sont partis... Les voisins sont restés. Puis la voisine seulement. Elle continuait d'aller sur le banc, je la rejoignais, sous l'arbre. La voisine est partie à son tour. Le banc a été enlevé. L'arbre aussi. C'est pour cette raison que j'ai toujours adoré les bancs devant les maisons, rares chez nous, mais c'est le cas, en arrivant à la gare de Bourges par le train, il y a une longue maison et un banc devant.

Ce sera peut-être une destination de nos futures vacances estivales, un banc, devant chez soi, à regarder les autres passer. Plus tard, au début de ma vie adulte, j'ai habité une petite maison dans le grand quartier de Villages. En face, il y avait un muret. Chaque soir, les voisins venaient s'y asseoir, un, deux, trois, quatre, cinq... Ceux qui passaient dans la rue, s'arrêtaient devant l'attroupement sur le muret.

En fait, ce n'est pas difficile la vie sociale. Il faut un endroit pour poser son séant, un endroit où d'autres posent le leur, et au gré des humeurs, la conversation s'anime. Les soirs d'été s'étiraient ainsi jusqu'à la nuit. Rares étaient les fois où le muret était vide, l'un de nous venait alors s'y asseoir, et ce seul fait engendrait une réaction en chaîne. Il y avait le plaisir des autres, des nouvelles de chacun. C'était très très plaisant. Cela me rappelait le banc sous l'arbre. Il faudra peut-être nous contenter de peu, cet été, un banc sous un arbre, un muret dans la rue, voir les autres passer. Le confinement a permis une sorte de retour à soi et aux autres bien sûr. L'impossibilité, peut-être, d'aller loin, voire de ne pas aller du tout, cet été, deviendra le prolongement de ce confinement.

Si tel est le cas, réclamons des bancs, des murets, sortons dehors on aura le droit, des barbecues sur le trottoir, des apéros dans les immeubles, des discussions entre gens qui ne se connaissent pas. J'irai sur le muret de la rue en question voir s'il y a du monde, et les fantômes de ceux qui y venaient. J'irai remettre un banc sous l'arbre qui n'existe plus. Là aussi, il y a des fantômes qui flottent. Alors, permettons cette utopie, cet idéalisme, où d'un seul coup, privé des autres, on ait l'envie irrépressible de se parler, de discuter, de lever les barrières. Cette période n'a rien de commun avec ce que nous avons pu vivre auparavant. Tout est remis en question d'une façon brutale. Ce que nous n'imaginions pas possible devient possible. Je ne compte plus les soirs d'été sur un banc ou un muret. Je m'en souviens avec netteté. La preuve sans doute que ces instants ont compté énormément.

 

Jour 45 - Réhabilitons le café du Commerce. Enfin ça y est, le Premier ministre a parlé. Il a déroulé son scénario, rendu public ce que sera notre vie entre le 11 mai et le 2 juin, un nouvel horizon pour nous. Il a distillé ses préconisations, ses choix, ses priorités "Protéger, tester, isoler". Il a substitué la "distanciation sociale à la distanciation physique", ce qui est plus logique. Commerces ouverts (sauf les restaurants et les bistrots, marchés autorisés. Il nous a redonné un semblant  de vie d'avant, avec cette menace de nous le confisquer si, par malheur, le virus faisait des siennes.  On pourra bouger sans attestation à la patte mais tout en restant dans son département. Quant au reste, mystère et boule de gomme. 

Mais, le Premier ministre a aussi dégainé, en hommage aux bistrots qu'il maintient fermés pour des raisons de sécurité sanitaire. Mais deux fois, dans sa sortie, au passage bien vue, il a fait référence au symbole de notre vie sociale, les cafés, les rades, les bouges, les bistroquets. "J'ai été frappé, a-t-il, par le nombre de commentateurs ayant une vision parfaitement claire de ce qu’il aurait du faire à chaque instant. La modernité les a fait passer du café du commerce à certains plateaux de télévision. Les courbes d’audience y gagnent, ce que la convivialité des bistrots y perd, mais je ne crois pas que cela grandisse le débat public." Dans l'énumération des restrictions de nos jours futurs, cette petite brillance a apporté l'éclat nécessaire au débat.

Ah, il est loin, le café du commerce. Celui de Vierzon se tenait anciennement place d'Armes, place Foch aujourd'hui. Un café luxueux avec ses marches et en haut la caisse. C'est qu'on y papotait au café du commerce et du coup, tous les cafés sont du commerce. L'expression est restée parce que le philosophie de comptoir n'est pas une science reconnue même si Jean-Marie Gourio y a consacré de nombreux ouvrages à ces brèves de comptoir plus profondes que certaines analyses d'éditorialistes marinés dans leur suffisance. Le café du commerce est ainsi réhabilité par une hautes autorité de l'Etat, la même qui met encore les bistrots sous cloche. 

Le café du commerce a vrillé, de par sa rareté, il est devenu, si l'on en croit, notre édile, les plateaux de télévision mais aussi les réseaux sociaux. Mais il a raison Edouard Philippe, "la convivialité des bistrots y perd", surtout quand ils sont fermés. Où commenter la crise sanitaire et le déconfinement si les comptoirs ne sont pas encore accessibles ? Bien sûr que le citoyen lambda ne pas aller boire son petit noir en jacassant sur un plateau de télévision. La distanciation sociale, et non pas physique, comment là. Du bistrot à la télé il y a un monde. Va au bistrot qui veut, à la télévision, c'est plus compliqué. Comme disait Coluche "il est passé à la télé, il s'arrête pas encore, il passe."

Quant à la grandeur du débat public, c'est vrai qu'à la télé, on ne donne pas toujours l'exemple. Il y a longtemps que les bistrots ne sont plus l'épicentre de l'opinion. La télé qui certains y allument parlent trop fort, on ne s'entend plus discuter. Là aussi, il faudra revoir les choses, remettre les juke-box à leurs places, les flippers et les baby foot dans les arrière-salle, la piste de 4-21 au bout du comptoir, le paquet de cartes entre le pastis et le sirop Monin. Il y a du boulot, Edouard Philippe a ouvert la voie. Réhabilitons le cafés du commerce et la convivialité des bistrots. Il y aura peut-être moins de prétendants sur les plateaux de télé. Au peuple le comptoir, à l'élite les plateaux. Allez, tous au masque !

 

Jour 44 - Cet instant où nous allons savoir. Entre les incertitudes, les doutes, les peut-être, les probablement, les certainement, les il faudrait faire comme ci, puis les il faudrait faire comme ça, entre la réalité fantasmée et la réalité dure, compacte qui nous sera soumise, il y a un avis pour chacun, et chacun a son avis. Demain, à 15 heures, nous saurons. Pas tous les détails mais nous aurons, du moins, nous l'espérons, une idée claire de ce qui nous attend. Clair c'est peut-être pas le terme adéquat, nous aurons une idée de la marche à suivre, du champ du possible et du réalisable. De toute façon, il faudra bien adopter une ligne, un cadre comme on dit. Et le respecter. 

Ceci dit, on peut ne pas être d'accord. A l'euphorie du déconfinement en période de confinement a succédé les doutes du déconfinement, les "ah mais c'est n'importe quoi". A ceux qui ne voulaient pas s'enfermer on dit aujourd'hui qu'il faut sortir, et là, c'est un autre son de clairon. Mais nous avons l'habitude, Gaulois que nous sommes, de ne pas être d'accord juste parce qu'on l'est et que le désaccord semble être un mode de fonctionnement plus vertueux. Celui qui est d'accord est complice. Regardez, vous êtes d'accord avec untel, vous voilà l'ennemi de tous ses ennemis. Peu importe ce qu'il dit d'ailleurs. 

Ne pas être d'accord avec ce que nous pourrions être d'accord si c'était quelqu'un d'autre qui l'avait dit, ne facilite pas la tâche. C'est vrai que la tâtonnement non plus ne facilite pas la tâche. Un coup le masque est inutile, un coup il est obligatoire. Georges Orwell avait résolu le problème du passé : puisque dans 1984, tout était réécrit au gré des nouvelles choses impliquant que l'ancienne chose écrite soit réécrite pour qu'elle apparaisse nouvelle. Ce qui avait été dit n'avait jamais été dit et à force de réécrire l'histoire, on ne savait plus ce qui était vrai.  Livres, journaux, revues, discours, tout était réécris à la lumière de la nouvelle réalité.

On ne peut pas effacer tout ce qui a été dit, promis, déclaré. On ne peut que s'arrêter aux faits qui se dérouleront après le 11 mai. Tout ne sera pas parfait, tout ne sera pas réglé, mais nous aurons une direction. A nous également, chacun, de poser ses propres limites. Quelqu'un a dit qu'il redoutait que le monde d'après soit pire que le mont d'avant. Ce n'est pas faux. La question des habitudes, maintes fois évoquées ici, du changement de mentalité évoquée ici, pèseront beaucoup mais à la lumière des solutions trouvée pour nous déconfiner, dépendra beaucoup aussi nos attitudes futures. Il n'y a qu'à voir dans les rues, le nombre de voitures, de gens qui se baladent par deux, pour constater que rien n'est gagné.

La conscience collective ne peut pas reposer que sur quelques individus seulement. Mais c'est très difficile de forger une conscience collective, même en période de crise comme celle-ci, quand des considérations, autres, que purement sanitaires et humaines, s'en mêlent. La politique va vite reprendre le dessus, c'est un peu le cas, sur la lucidité. Et le citoyen ordinaire va une fois de plus ne pas avoir son mot à dire. Le pouvoir est ainsi partagé qu'il descend, qu'il descend, mais n'est pas plus partagé que ça quand il arrive en bas. La gestion collective, la prise de décision collective, la représentativité, au clou ! Nous attendrons de savoir à quelle sauce on va être mangé. Et qui répandra le nappage. 

 

Jour 43 - La brocante des habitudes anciennes. Tout à l'heure, sur un trottoir, j'ai vu deux personnes qui s'enlaçaient. J'ai cru que c'était une brocante où l'on vend des habitudes anciennes. Vous savez, ces endroits endimanchés sur des places où, de stands en stands, on chercher l'objet d'hier, d'avant-hier, du plus lointain que l'on s'en souvienne et même des objets que l'on ne se souvient pas. Dans ces endroits, on vend du passé, de la nostalgie, de la mélancolie, de l'usé. Et ce couple, sur le trottoir, enlacé, en plein confinement, bafouait sans doute toutes les règles, mais semblait nous signifier un temps ancien, du genre qu'on trouve sur les brocantes.

Et si demain, ce geste-là était à vendre, comme preuve qu'il n'existe plus dans notre présent ? Un geste désormais confiné à la seule intimité des murs qu'il l'abrite. Un geste dont la spontanéité ne pourra plus jamais s'étaler sur la place publique. C'est fini. Alors, combien serait-il à vendre à la brocante des habitudes anciennes ? Là, dans un carton, sous une étagère, blotti sur sa poussière, en bon état mais si désuet ? Dans quel intérieur de passionné aura-t-il sa seconde chance ? S'en servira-t-on comme d'un bibelot ou ira-t-il nourrir un collection de trouvailles semblables entre une poignée de mains et une embrassade ? 

Ce couple était fascinant. Il semblait ne se soucier de rien, de n'habiter nulle part, du moins pas dans un monde où l'on enferme ses habitants dans leurs propres maisons. Il y avait sur le visage de l'home, parce que celui de la femme était enfoui dans l'épaule de l'homme comme un soulagement, un lâcher de vapeur, quelque chose qui ressemblait à une porte qu'on ouvre. Étaient-ce des retrouvailles ? Une envie, là, sur le trottoir d'être dans les bras de l'autre ? Une façon d'oublier le pire pour entonner le meilleur ?

Dans quelques mois, il y aura des tas de brocantes, partout. Et les magasins d'antiquités, comme les salles des ventes, vont s'allumer d'objets nouveaux, de marchés nouveaux, de trouvailles. Moi, j'irai vendre cet enlacement singulier, je n'ai pas encore fixé de prix, je verrai où en sera sa côte dans quelques mois. J'ai aussi une embrassade furtive surprise au coin d'une autre rue, et une poignée de main virile. Je devrais en tirer un bon prix pour m'acheter des masques, du gel hydroalcoolique et des gants.

Et un café crème au comptoir, ça devrait bien se vendre aussi quand les mêmes comptoirs seront équipés de protection en plexi, quand les terrasses auront des parasols anti-postillons, quand nous vivrons toutes et tous sous des bulles rigides. J'ai déposé sur une étagère, mon petit couple enlacé et je le regarde prendre de la valeur. C'est grisant de voir quelque chose qui pend de la valeur. Au mois de mars, le papier-toilette avait atteint une côte énorme. Je vous dis pas le prix d'un bavardage chez le coiffeur, d'une discussion au restaurant et de bêtises estudiantines au self. Il y a en a qui vont s'en mettre plein les poches. Ah, nostalgie quand tu nous tiens....

Chronique d'un étrange enfermement : Jour 49 - La dernière avant le compte à rebours

Jour 42 - Le plaisir de la goutte d'eau. Non, ce n'est pas celle qui fait déborder le vase. Mais bien la goutte d'eau de pluie qui, seule, semble perdue dans l'air orageux mais qui, par centaines de milliers de millions, devient une averse. Le plaisir de l'orage derrière sa fenêtre a revêtu un goût particulier, en ces temps de confinement. Doucement, j'ai pu voir le ciel se voiler, se griser, se noircir jusqu'à se déchirer. Soulever des doutes avant d'éclater de colère. Les nuances se sont mises en place et derrière le carreau, le ballet s'est installé, mis en mouvement, la lumière a éclaté aux endroits où les nuages n'ont pas pu la contenir.

La lenteur, déjà évoquée ici, est un retour au bonheur simple. Le ciel a crevé son chagrin et la pluie est tombée. Lui aussi, il est simple le bonheur de la pluie qui prend ses aises. De grosses gouttes, bien grasses, percutaient le béton tiède de la terrasse. Dans le jardin, les gouttes battaient les feuilles des arbres comme le fléau le blé. Je n'avais pas, depuis très longtemps, murmuré à l'oreille de la pluie. Etre derrière la fenêtre, et n'avoir rien d'autres à observer que la nature en marche.

Le ciel ne s'est pas vraiment lavé de ses humeurs nuageuses. Il n'a pas non plus plu d'énormes quantités d'eau, mais suffisamment pour qu'on remarque ses traces de pas dans la terre, sur la route. La lumière a renté de reprendre la main, mais elle n'est pas parvenue à vraiment chasser la grisaille de ce samedi. Puis, je suis sorti. Humer l'air humide, la terre battue par ces mains mouillées, l'herbe trempée. Sur la table, de petites flaques ont fleuri. Dans lesquelles j'ai vu des choses fascinantes. Des morceaux de miroir étalés dans lesquels le reflet des feuilles de bambou semblait enfermé. Selon l'angle, il y avait tout ou rien.

Une flaque vivante, qui respire, au gré des regards. Alors, j'ai pris mon appareil photo, et j'ai fouillé dans la curiosité de l'après averse. Un régal. Jamais les détails n'avaient pris autant de place dans une parenthèse de temps. De détails en détails, je suis passé d'une petite flaque à l'autre, fouillant à l'intérieur comme dans dans celui d'une poche ou d'un tunnel et c'est fou ce qu'il peut y avoir comme chose dans une flaquette d'eau fraîche. Sans cet enfermement forcé, sans cette volonté de profiter de cet immobilisme temporel pour regarder ce qu'on ignore habituellement, je serai sans doute passé à côté de cet instant, pressé de remplir mon temps avec plus de consistance.

Or, elle est là la consistance du temps, la forme de l'espace, cette curiosité qui nus échappe et nous empêche de simplement observer comment le ciel, la mer, la terre fonctionnent. Les premières découvertes majeures ont été faites par l'observation, sans appareil sophistiqué, nos ancêtres avaient compris que la terre était ronde, qu'elle tournait autour du soleil, qu'il y avait d'autres planètes.... Notre ignorance des autres vient aussi du fait que nous ne les observons plus, ni nitre rue, ni notre ville, ci ceux qui y habitent. Alors, une petite flaque d'eau sur la table du salon de jardin... Merci à la pluie et à la magie du temps. De tous les temps.

Jour 41- Déconfinez-moi, déconfinez moi, pas trop vite....

 

Déconfinez-moi, Déconfinez-moi
Oui, mais pas tout de suite, pas trop vite
Sachez me protéger, et me masquer, m’immuniser

Déconfinez-moi, Déconfinez-moi
Mais ne soyez pas comme les sceptiques, trop pressés
Et d'abord, les élèves
Tout le temps du prélude
Ne doit pas être rude pour la relève

Ne montrez que les yeux
Mais avec retenue
Pour que l’on s'habitue, peu à peu

Déconfinez-moi, Déconfinez-moi
Oui, mais pas tout de suite, pas trop vite
Sachez me libérer, me faire envoler, me réguler

Déconfinez-moi, Déconfinez-moi
Avec délicatesse, en souplesse, et doigté

Choisissez bien les jours
Dirigez bien vos gestes
Ni trop lents, ni trop lestes, en retour

Voilà, ça y est, je suis
Frémissant et offert
De votre main experte, allez-y

Déconfinez-moi, Déconfinez-moi
Maintenant, tout de suite, allez vite
Sachez me protéger, m’imuniser, et me masquer

Déconfinez-moi, Déconfinez-moi
Libérez moi enfin,
Libérez nous bon sang,
Déconfinez-moi, Déconfinez-moi
Et vous, restez confiner !

Jour 40 - Et les drive de Mac-Do revinrent. Précédemment braqué sur nos isolements individuels, arc-bouté sur nos chagrins d'enfermement, replié sur nos quatre murs, penché sur nos attestations de déplacement, nous avons désormais une raison supérieure, une raison universelle de balancer tout ça à la poubelle, on va sortir ! Oubliés les hôpitaux bondés, les réanimations massives, les victimes qui meurent encore tous les jours, au placard le confinement, la prudence, la prévention. L'heure est à la fiesta de la réouverture de nos existences, bordel ! Rien ne compte plus que de sortir de nos boîtes en carton.

Depuis quelques jours, nous vivons au rythme d'une transcendance suprême, d'un acte plus conséquent que l'invention de l'écriture, plus grandiose que l'incertitude d'un créateur, nous sommes au stade où les drive de Mac Do rouvrent ! Où la malbouffe va nous re-dégouliner sur nos truffes asséchées de ketchup. Au clou les légumes du petit producteur du bout de la rue, les drives de Mac Do rouvrent ! Le virus au bacon c'est quand même autre chose que les salades du jardin. Les restaurant restent fermés jusqu'à nouvel ordre, mais Mac Do va nous remplir la panse !

On a failli mourir de trop bien manger, on a faille passer l'arme à gauche à force de drives fermiers, de volailles élevées en plein air. Le confinement n'a plus qu'à bien se tenir. On rentre le 11 mai, ou pas, ou peut-être. Les élèves retournent à l'école, ou pas, ou peut-être. Les commerces vont rouvrir, ou pas, ou peut-être. Les coiffeurs vont revenir, ou pas ou peut-être. Mais que pèsent ce genre d'incertitudes face à un hamburger ? Il n'y a rien dans l'humain qui le prédestine à se fourrer le cerveau avec le néant d'Hanouna et encore moins avec l'absence prolongée du drive de Mac Do. Rien n'est plus beau qu'n peuple qui se réveille à la vie après des semaines d'enfermement. 

Il cherche la lumière, serpente à travers le terreau de son quotidien pour éclore, en plein soleil, étirer sa tige, étendre ses feuilles, donner des fleurs, qui donneront des fruits. Et les préoccupations divines, spirituelles, les face-à-face avec soi-même que l'on a pu avoir parce qu'on avait peur de mourir ou de ne jamais revoir nos collègues de travail, tout ça, des fétus de paille face au drive de Mac Do. Que les restaurants crèvent, que les bistrots disparaissent de la surface de le terre, peu importe, le déconfinement fait converger la race humaine vers les enseignes lumineuses d'un symbole de la malbouffe par excellence. Et après avoir été enfermé comme jamais, le bon peuple se rue comme des insectes attirés dans le halo des réverbères.

Quand les librairies rouvriront, on pourra toujours guetter les files de voitures, il n'y en aura pas. Mais la sauce qui coule sur les doigts a plus d'attrait dans ce monde à virus que n'importe quelle nourriture cérébrale. Allez lire un livre en engouffrant un Cheese Burger, c'est une atteinte à la dignité livresque, la tâche de gras assuré. Le déconfinement est un enchantement, porteur de tant d'espoirs d'une vie meilleure qu'on va pouvoir ranger nos utopies et nos rêves pour repartir à l'envers. Il y a tant de symboles dans ce monde, que nous retiendrons l'ouverture des Drives de Mac Do comme l'événement majeur qui aura marqué la fin d'un enfermement terrible pour les papilles.

 

Jour 39 - Un masque et ça repart. Travail, repos et loisirs, un masque aide à vous soutenir. Il y a, d'un côté les adeptes du masque, et les autres. Ceux qui cachent la moitié de leur visage derrière une étoffe, un confinement dans le confinement, et ceux qui continuent à se promener, les narines à l'air et la bouche dans le vent. Le masque est devenu l'horizon indépassable de cette pandémie, la denrée encore plus précieuse que le papier toilette du début du confinement. Certains fabriquent des masques pour tout le monde, dans un pays industrialisé comme le nôtre, dans le top 10 des puissances économiques mondiales, il faut qu'un réseau de couturières solidaires se mettent en place pour piquer des surblouses et assembler des masques.

Des entreprises rouvrent pour fabriquer des voitures et autres objets de consommation qui, soyons clairs, ne nous sont pas d'une grande utilité, en revanche, le masque est devenu le centre d'une solidarité singulière, comme si, en France, il était plus facile de mettre en route une centrale nucléaire qu'une ligne de fabrication de masques. Nous croisons alors des appels lancés par des communes qui, pour éviter d'être sur le bord du chemin, demandent une cohésion sociale que les précautions sanitaires ont anéanti, non pas pour pour éduquer les mal élevés à la politesse mais pour fournir des masques aux habitants.

Pour l'instant, il y a ceux qui en portent et ceux qui n'en portent pas, une fable que la Fontaine n'aurait pas renié. Il y a aussi, comme l'écrivait Aragon dans la Rose et le réséda, celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas. Ceux qui en portent semblent regarder d'un œil torve ceux qui n'en portent pas et ceux qui n'en portent pas semblent regarder d'un œil curieux ceux qui en portent. Allons-nous ainsi vivre coupé en deux, séparé par une frontière de tissu ? Qui aura donc raison, celui qui en porte ou celui qui n'en porte pas ? Celui qui brave l'interdit ou celui qui s'y soumet ? est-ce qu'on masque, ça ne fait pas trop En marche ? est-ce qu'un masque est compatible avec la France insoumise ou le masque est-il de droite ou de gauche ?

Est-il le signe de ralliement des prudents ou celui des soumis ? Des imbéciles heureux ou des rebelles ? Porter un masque désormais ne nuira-t-il pas à nos libertés individuelles ? Les selfies qu'on nous sert comme une soupe froide s'en trouveront-ils plus humains ? Mais, au fait, se cacher le visage n'est-il pas interdit ? On pourrait en profiter pour braquer une station-service ? Et la reconnaissance faciale, comment va-t-on faire pour reconnaître les malfrats derrière les écrans de videosurveillance ? Et mon chien, ne va-t-il me mordre faute de me reconnaître ? Va-t-on être obligé d'avoir de nouvelles photos sur nos cartes d'identité ? Un masque Fuck the society sera-t-il autorisé ?

Quelle poisse ce virus qui nous distancie des autres, nous dissimule une partie du visage, nous gante comme des chirurgiens prêts à opérer une prostate, nous oblige à tousser dans nos coudes, on attend cet été d'avoir des tee-shirt. C'est toute une nouvelle organisation qu'il va falloir mettre en place. Vécu : l'autre jour, mon masque sur le nez, je croise une connaissance qui n'en avait pas. J'ai lu dans son regard, l'interrogation qui accompagnait mon "bonjour", elle ne m'avait pas reconnu ! Faudra-t-il porter son prénom et son nom sur les masques ? Et à l'école, si les enfants en portent, les enseignants ont beau être physionomistes, ça risque de créer des confusions. Je ne sortirai que lorsque ses questions auront été résolues. 

Jour 38 - La marche lente de nos vies. Nous vivons au ralenti depuis plus d'un mois. Même la terre tourne au ralenti comme l'économie. Nos corps fonctionnent au ralenti, ils sont devenus plus lourds, plus compacts, plus embarrassants. Ils sont surtout le vecteur fragile d'un virus qui nous tient en respect. La lenteur est la marque actuelle de nos existences. Tout va lentement, tout ira lentement, y compris le long réveil de notre vie collective, le long réveil de nos habitudes et de nos réflexes. Comme si nous tentions de courir dans l'eau, l'effort est intense et il ne paye pas au regard de la distance parcourue. Nous faisons du sur-place. 

Ce n'est pas fini. Nous étirons nos jours comme les fils de la barbe à papa, vestiges d'une antériorité foraine, quand nous pouvions nous mouvoir en groupe,s en ligue,s en procession comme le chante Jean Ferrat. En groupes,  on se sent plus fort, long serpent de volontés individuelles au service d'une cause. Là, nous sommes un collectif inactif, débranché, imaginez un collectif de la moitié de l'humanité, uni dans une même cause mais impuissant à se mettre en mouvement, car le seul mouvement qu'on nous demande aujourd'hui, c'est la volonté de rester sans mouvement.

Nous sommes endormis, assoupis, ensuqués, voués entièrement à l'inaction dont la seule pensée qui la crible est d'en sortir. Aujourd'hui, le ministre de l'éducation national a posé un bémol sur la rentrée du 11 mai, en annonçant, probablement, une rentrée étalée, le 11 mai, le 18 et le 25. Nous voilà renvoyés à d'autres échéances aussi fragiles que les précédentes. Non seulement nos mouvements sont en suspend, mais nous sommes en équilibre sur des incertitudes qui rendent encore plus incertain les mouvements de nos corps inertes. 

Serons-nous engourdis quand le prince charmant viendra nous arracher de notre léthargie ? Aurons-nous du mal à revenir à nos anciennes activités ? Quelle valeur aura le travail tel que nous le connaissions ? Quel poids pèserons-nous dans l'économie ? Aurons-nous une nouvelle autonomie ? Pour l'instant, la marche lente de nos vies nous renvoie à la condition des gastéropodes, très organisés mais d'une lenteur coquillesque. Nous sommes les gastéropodes du Covid 19, une nouvelle espèce que l'être humain, à force d'en décimer, a créé involontairement. Nous nous traînons dans les couloirs de nos maisons entre les pièces dédiées à des utilités dont on se demande encore si elles sont utiles ? 

Quelle nouvelle extension aurons-nous, quand nous serons libérés ? Quelle partie de nous va se développer d'une façon irrévocable ? La lenteur actuelle de nos vies aura-t-elle une incidence sur notre espèce, comme la découverte du feu qui avait permis, grâce à la cuisson de la viande, de raccourcir les intestins, de changer la forme de la mâchoire. Des évolutions certes lentes mais primordiales. Cette lenteur, cette ouate, cette négation de la vitesse, de la rapidité, de tout ce qui fait nos journées harassantes, ce temps perdu dont on ne sait que faire, tout cela pèsera-t-il dans quelques semaines, dans le chemin de nos existences ? Ne va-t-on pas aimer la lenteur ? Ne va-t-on pas ralentir la course de la Terre, de notre temps, la course folle de nos objectifs qui ne pèsent pas plus lourd qu'un grain de sable face à un virus. Ce qui devrait nous donner de la matière à réfléchir profondément à l'importance de nos priorités humaines.

Jour 37 - Laissez-nous revenir au bistrot ! Dans un autre endroit que le Café, j’ai l’impression de perdre mes repères. C'est résolument la surface la plus rassurante pour croiser le monde entier. Mais c’est toujours ici, au Café, que mes nombreuses réflexions m’ont conduites. Allez savoir ce qu’il y a ici de vraiment attirant pour que mes pas s’y accrochent avec autant d’entêtement. Il y a ici un sens incontestable, une vérité si évidente que l’évidence est induite dans ce lieu. Des lignes de force sans doute le traversent de part en part.

J’ai toujours été attiré par les Cafés. Même enfant quand mon père allait se désaltérer, après le jardin, dans le bistrot tendu sur son itinéraire. Je m’en souviens avec une exactitude frappante comme le contour d’un jouet fabuleux. Je ne savais pas encore que dans de tels lieux, tant de choses pouvaient se dépasser. Mon père n’a jamais perverti les bistrots. Il y rentrait droit, il en sortait idem. Buvait une bière ou deux. C’était tout. Le Café de ses habitudes était une solution physique contre sa soif. Pas plus.

Il n’en partait jamais à une heure déraisonnable et c’est au bénéfice de l’été que le Café avait le privilège de ses visites. J’aimais cet endroit, c’est probablement entre ces murs que j’ai senti la nécessité d’en comprendre les langages, les rituels, les croisements de civilisation, les évolutions et plus simplement, le désir d’y être. Il y avait quelques marches à monter et au bout un parfum de vieux principes à casquettes attablés comme chez eux. Les chaises rayaient le sol dans un bruit de bois dérangé et les frottements délicieux de milliers de mains sur leurs abords polissaient les arêtes des tables rectangulaires. J’ai soupçonné que cet endroit allait me plaire. Un peu plus tard, j’en ai eu la certitude. Comme si, à cet endroit, et pour qui croit comme moi à la multiplication des vies, j’avais laissé quelque chose auparavant. Que je devais résoudre. Et je n’y parvenais pas. 

Le bistrot est le seul endroit étranger à la maison où mon père me paraissait plus grand que d'ordinaire. A moins que ce fus moi qui me voyais plus petit dans ce territoire d'adultes. Le comptoir, sur la pointe de mes pieds, me rappelait que les centimètres à venir me seraient très utiles. Je buvais quelque chose comme un sirop dans de l'eau, premiers pas vers un ailleurs fait de gouttes inconnues. Les murs ruisselaient d'affiches.

Dans un coin, un présentoir vendait des graines diverses destinées à des jardiniers incertains. De l’intérieur, la rue semblait se cogner aux murs. Tous les bruits qui passaient dessus avaient pour destin d’entrer-là pour se perdre. La plupart du temps, la rumeur des voix gonflait et débordait. On sentait l’intuition des heures de fin de journée deviner les contours de la soirée à venir. L’été, le Café fermait plus tard, jusqu’à la première fraîcheur sur le palier. On ne buvait plus, on ne se désaltérait plus, on ne faisait plus couler de liquide au fond de sa gorge. On arrosait la saison sèche avec des prétextes de pluie.

Le Café flottait entre deux sources. Les plus tardifs ne parlaient plus comme si la chaleur avait fait fondre l’usage de leur parole. Il y a des temps pour tout et le temps du silence était né au bénéfice du doute  : on le sentait souvent, quand les conversations s’épuisent, il vaut mieux laisser entrer le cliquetis du jour se frottant à la nuit. Mon père était parti depuis longtemps laissant l’usage du Café à ceux dont le rôle était de le maintenir ouvert le plus tard possible.

Le partage des rôles est une constance, le passage de relais un art de vivre. Les horaires se décrètent toujours en fonction des besoins. Le Café n'a aucun équivalent, c'est pour cela qu'il est irremplaçable. Laissez-nous y retourner ou nous mourrons d'associabilité.

 

Jour 36 - Ce ne sera pas exactement la vie d'avant. Avec toutes les précautions sémantiques, le premier ministre s'est adressé à nous. On a senti, dans ses propos, la volonté de freiner l'ardeur des impatients que le discours précédent du Président de la République, avait débridé. Passant de la guerre à l'espoir, à des jours meilleurs, certains ont cru que le moment était venu d'ouvrir les vannes de la liberté. Mais non. A force d'encaisser des vérités, suivies de contre-vérités, des discours suivis de contre-discours, des recommandations qui n'ont rien d'officielles, on se perd un peu dans ce dédale de chaud et de froid. Mais, aujourd'hui, le Premier ministre a posé une évidence, du moins, il l'a verbalisée, pour nous faire sentir que le chemin à parcourir sera encore plus long que le chemin parcouru.

"Ce ne sera pas exactement la vie d'avant le confinement et certainement avant longtemps." La phrase est ce qu'il appelle un "principe", elle n'a pas d'autre but que de poser un cadre dans lequel, dans quinze jours apparemment, nous aurons le tableau. "Pas exactement", c'est un doux euphémisme pour ne pas brutalement annoncer que le quotidien douillet dans lequel notre liberté de mouvement baignait sera radicalement différent. "La vie d'avant", on l'a compris, sera la vie d'avant. Mais que cache cette expression ? Un masque sur le nez, ce ne sera pas la vie d'avant. Des distanciations sociales durables, ce ne sera pas la vie d'avant. Mais les bouleversements en cours, ne se résumeront pas à un masque sur le nez et à des distanciations sociales. Les changements seront plus profonds.

"Et certainement avant longtemps". Du coup, le "principe" est clair : oublions l'avant 17 mars, et enfonçons nous dans une réalité qui dépasse notre fiction. Notre quotidien sera "un peu différent", pour ne pas dire bouleversé. "De nouvelles habitudes" seront prises, quelles seront-elles ? C'est fascinant, hypnotique même, de penser que demain, qui est le futur proche, nos habitudes durcies par notre éducation, notre culture, vont connaître un retournement spectaculaire. Qu'un virus aura changé notre perception. Mais surtout, comment organiser un peuple comme le nôtre, collectivement indiscipliné ?

Notre vie collective, déjà sérieusement entamée, le sera encore plus. Va-t-on bannir à jamais la poignée de mains ? Le claquage de bises dont le nombre, pair ou impair,  dépend des régions ? Va-t-on inventer une autre façon de se dire bonjour, avec tuto sur Youtube et schéma publié dans la presse ? Va-t-on inventer d'autres mots, d'autres formules, va-t-on résonner comme si un calendrier nouveau s'effeuillait sous nos yeux ? Avant longtemps, nous ne retrouverons pas nos réflexes humains, civilisés. Nos ardeurs tactiles vont être rapidement douchées. Le tutoiement, trop proche, va-t-il céder sa place au vouvoiement plus distant et en ces temps de distanciation sociale, ne serait-ce pas préférable ?

Peut-on préparer de nouveaux codes sociaux, imposer de nouvelles manières de vivre en société. Les attentats avaient généré l'état d'urgence, la surveillance renforcée, la fouille de nos existences déjà écartelées par la curiosité malsaine des réseaux sociaux. Nous saurons, dan quinze jours, quels seront nos nouvelles habitudes, nos nouveaux principes, codifiés, pour un temps long. Dans l'espoir que nos habitudes les adoptent pour faire face à la prochaine pandémie, car en cette période de fragilité mondiale où les virus se répandent à la vitesse de la lumière, nous devrons être aussi rapide à pouvoir changer nos comportements pour s'adapter à l'urgence. Que n'aura-t-on pas à apprendre qu'il nous faudra adopter. La bise en fera-t-elle les frais ? La poignée de main virile, le choc de deux deux verres près d'un comptoir, tout ça va-t-il disparaître au profit d'une sociabilité moins engagée humainement ? Avez-vous déjà essayer de discuter avec la caisse automatique d'un supermarché ?

Jour 35 - Un maussade sentiment de normalité. Depuis l'annonce d'un probable déconfinement le 11 mai, quelque chose s'est cassé dans la rectitude qu'impose la prudence sanitaire vis-à-vis du virus. On se croirait au cœur des préparatifs d'un mariage ou d'une grande fête, ou de quelque chose qui s'en rapproche. On sent que l'on doit rester enfermé pour la bonne cause mais l'orientation de nos objectifs a changé de cap. On le sent, c'est net. Des commerces reprennent du service, bien avant le 11 mai. Le soleil badigeonne les esprits d'un coup d'optimisme et voilà que la circulation jusqu'alors contenue, revient, plus présente. Il y a plus de monde dans les rues. 

Dans la tête des confinés, c'est déjà fini. La gravité est derrière nous. C'est un mauvais souvenir à enterrer. Comme quoi, ce n'est pas un virus qui va nous plaquer au sol. Nous sommes à 23 jours d'un probable déconfinement et déjà, déjà, nous avons l'impression que tout est fini, rentré dans l'ordre, bonjour madame, deux baguettes merci. Nous sommes ainsi faits. Indécrottables amnésiques. Nous avons une mémoire qui ne sert qu'à stocker nos mots de passe et nos numéros de compte. Fatalement, le peu de cerveau qu'on utilise à autre chose handicape tout effort intellectuel.

C'est reparti comme avant. On laisse traîner les masques sur les trottoirs, on balance les gants comme on jetterait un mégot. Notre épaisse indifférence collective à l'égard des lieux que nous habitons, nous rend toujours aussi imbu de nous-mêmes. Les complotistes ont tout résolu. Et le train de choses repart. Pourtant, mais est-ce vraiment primordial, rien n'est résolu. Sauf, peut-être, la date d'ouverture de la chasse aux habitudes. La moindre porte entrouverte, il faut qu'on se jette dessus. Vite, n'ayant pas d'autre modèle de société, à quoi bon en dessiner un autre, celui-ci est très bien. Trop fatiguant de réfléchir. 

Il faut penser à tout ce qui fait de nous des êtres d'une futilité abrutissante. Pas un instant, cette masse collective de cerveaux au repos, ne s'est donnée la peine de se connecter comme on clique facilement sur un réseau social, pour tenter d'imaginer autre chose que de se vautrer devant nos travers ? Nos politiques continuent de faire de la politique à l'envers. Les citoyens continuent de croire qu'on leur ment mais ils se laissent manipuler par leurs propres défauts. La terre commençait à respirer mais pas grave, elle eut encaisser, mieux que nos économies. Alors il faut aller au charbon, fabriquer des trucs et des machins pour qu'on puisse s'acheter des trucs et des machins.

La volonté collective de sortir de ce tunnel avec l'espoir de pouvoir prendre les choses en main s'est noyée dans les séries de Netflix et les grimaces de Funès. Alors que de grands élans naissent pour refonde rune société quand elle est occupée à consommer comme une malade, dès lors qu'elle est au repos avec tout le temps nécessaire pour réfléchir, nous ne sommes pas foutus de nous connecter utilement. En fait, ça sent la poisse et le gaz-oil, les plats cuisinés empoisonnés, les fruits qu'on fait voler en avion. Bref, ça sent la loose. Mais bordel, si on nous supprime nos vacances à la plage, comment va-t-on faire ? Les morts du virus ne pèseront pas  lourds longtemps. Et dans quelques semaines, on en sera encore à  piétiner devant les hôpitaux pour qu'ils aient des moyens. Nous resterons confinés éternellement dans notre médiocrité.

Jour 34 - Le bruit de la pluie dans le confinement. Ce soir, il a plu, trop peu pour déconfiner la sécheresse qui dure. Il a plu d'un orage lointain, sous un ciel chargé, mais la réalité de la pluie n'a pas été du tout à la hauteur des craintes. Toutefois, il a plu suffisamment pour entendre le bruit des gouttes, sur la route, débarrassé de celui des voitures qui passent. Du coup, la pluie a claqué sur le bitume, sur les toits, et cette musique de fond m'en a rappelé une autre, le bruit de la pluie sur les verrières de la Société-Française. Comme quoi un souvenir, confiné dans les tréfonds de sa mémoire, mais trop pour qu'elle s'en souvienne seule, est revenu grâce au bruit de la pluie sur les verrières. Et ce même souvenir m'est revenu grâce au bruit de la route dans le confinement.

C'était après la fermeture de Case, dans l'usine vide. J'avais convié des anciens salariés à me raconter leurs souvenirs de l'Usine. Ils étaient quatre, je crois, et chacun, à leur tour, décrivait avec minutie, l'endroit de leur machine, leurs habitudes. On pouvait presque les voir travailler, presque les voir dans le milieu qu'ils étaient en train de décrire. Les souvenirs étaient visuels, il fallait se projeter dans l'espace, et le temps aussi, mais l'espace prédominait. Ici, là, il fallait voir avec quelle précision les pièces de ce puzzle de mémoire se mettaient en place.

Il faisait un temps lourd, jusqu'à ce qu'un nuage crève de rire au-dessus des toits de la Société-Française, dont l'architecture privilégiait des verrières pour faire entrer la lumière. Il a donc plu, ce jour-là, sur les toits et les verrières. Et pendant que les anciens salariés m'expliquaient ce qu'étaient ces lieux avant le vide, l'un d'eux s'est écarté des autres. Il avait levé la tête, les yeux dans l'entrelacs des poutrelles métalliques alors que les autres regards étaient cloués au sol. Quelque chose se passait là-haut et, seul, cet ex-salarié en avait conscience. Sauf qu'il n'en avait conscience qu'à la lueur du bruit de la pluie sur les verrières...

En fait, il travaillait à la chaudronnerie. Et quand il pleuvait, la pluie lavait les verrières du bleu qu'ils avaient mis dessus pour éviter d'être aveuglé par le soleil. C'était un souvenir confiné au plus profond d'une mémoire que seule, un déclic auditif pouvait réveiller. Ce fut le cas, s'il n'avait pas plu, ce jour-là, ce souvenir puissant et crucial serait resté recroquevillé sur lui-même, éteint. C'était d'une intensité fabuleuse. Il a donc raconté ce souvenir sans le support du sol, des lignes des traces qui pouvaient subsister. Juste grâce au bruit de la pluie sur les verrières.

Et de tous les souvenirs, de ce jour-là, celui-ci fut le plus à fleur de mémoire, le plus puissant, le plus ciselé. C'est la leçon du confinement que nous force à adopter le virus. Et son paradoxe. Un souvenir confiné a resurgit à la faveur d'un tas de paramètres qui, combinés, ensemble, ont cristallisé la résurgence de ce beau moment. Et c'est cette même pluie, sur la route silencieuse, qui a réveillé le souvenir d'un souvenir lui-même confiné. Dans le parfum de la terre mouillée qui montait du sol, j'ai revu cet homme, la tête en l'air, s'écarter du groupe et, discrètement, essuyer quelque chose au coin de l'un de ses yeux. Certainement une goutte de pluie qui avait glissé sur sa joue. Ce confinement a généré aussi cette petite pépite d'un bonheur soyeux qu'on prendrait plaisir à rouler sous son doigt pour se rendre familiariser avec son existence et le plaisir qu'il procure.

Jour 33 - La formidable fragilité du silence. Puisque nous sommes plongés dans un immobilisme contemplatif, j'ai tenté l'expérience de sonder le silence inhabituel qui, d'habitude, se fait prier dans ma rue. En surplomb, sur la terrasse, je me suis assis et je me suis immergé, me promettant de me laisser surprendre car tout ce qui briserait la carapace de ce silence particulier. D'abord, il n'existe pas vraiment, le silence n'est pas fait que des bruits qui lui laissent du répit. Le plus absolu, c'est le rythme des voitures qui a évidemment diminué. Le roulement des pneus sur le bitume et le bruit qui s'effiloche, laissant la place à un autre passage.

Une fois ces bruits-là gommés, rangés, il y a, en fond, les chants des oiseaux, c'est assez fascinant car, en temps ordinaires, ils existent, mais ils sont masqués, recouverts, aplatis, défigurés. Or, là, ils emplissent tout l'air, montent, descendent, se regroupent en vacarme et, parfois, se taisent, ne laissant qu'un seul chant marquer de son empreinte l'absence des bruits de voiture. Les oiseaux ne sont pas plus muets, leurs déplacements, leurs présences deviennent sonores. Et les bruits parasites (ne peut-on pas inventer un pneu et un bitume qui, combinés, ne font pas de bruit...) sont relégués dans la poubelle des déchets sonores.

Parfois, c'est rare et furtif, tout se tait. Il n'y a qu'une épaisseur que rien ne semble pouvoir percer si ce n'est un frottement, un frottement est déjà trop. En couches successives, il y a les bruits lointains, des cris, des grondements, des moteurs. Ils se relaient. Des feuilles qui bougent. Un chien qui aboie. Puis deux trois, puis une horde. Malgré cela, malgré ces partitions, le silence est encore authentique, du moins, tant que la ronde des voitures ne vient pas le briser. Il s'ouvre, se referme, s'ouvre, mais ce n'est pas encore le bruit, c'est un intermédiaire. C'est étrange de s'étonner de cela, mais nous sommes en ville.

Et le confinement a affiné cette acuité à tendre l'oreille pour non pas se départir du bruit mais pour éponger au maximum le silence qui nous est permis d'entendre. Cette introspection est rendue encore plus vive, que le soleil semble acérer les moindres atomes de ce silence singulier. Dès lors, le moindre écho prend des proportions fabuleuses. Chaque bruit semble se dilater dans la matière du silence plus compact que d'habitude. C'est en fait comme si la ville cédait des parts de marché à la campagne, comme si la ville se vidait de ses attributs habituels, de ces bruits artificiels que ne dispense pas la nature. 

Ce qui était d'autant plus vif, c'est cette longue route encore qui reste, avant le retour du presque normal. Se dire que, bientôt, les bruits reprendront leurs places, que nos oreilles s'y habitueront, qu'on regrettera ces longues places de vide mais que leurs souvenirs sont liés à ce confinement, une période douloureuse. Les voitures passeront trop nombreuses, les chants des oiseaux seront recouverts, et nous n'aurons toujours rien compris aux usages de ce qui nous entoure et au respect qu'on leur doit. Avec nos gros sabots. Demain, le silence sera bafoué. Des bruits d'avant que je n'entendrais plus de la même façon. Il serait bon tout de même que tout ne rentre pas dans l'ordre, de cet ordre qui n'est en fait qu'un désordre sans excuse.

Jour 32 - Le 11... mais.... Nous nageons dans une espèce de poisse qui nous redonne finalement une sorte de joie de vivre : la contradiction. Plus la date du 11 mai va approcher, et plus le nuage au-dessus de nos têtes va s'épaissir. Maintenant que nous sommes confinés, dès lors que certains encore, trouvaient à ce virus des airs de famille avec une gripette, les mêmes qui estimaient qu'on en faisait trop roulent aujourd'hui des yeux parce qu'on en fait pas assez ! Quarante-huit  heures après les nouvelles annonces du Président de la République, d'autres couches de nouvelles se superposent, posant une croûte de doutes sur nos faibles certitudes, qui n'en sont même pas.

Le 11 mais... pas tout le monde. Nous allons donc barboter encore dans cette matière inconnue qui nous sert d'atmosphère, ballottés au vent des annonces successives, de ce que l'on nous dit clairement, de ce qu'on nous laisse supposer, de ce que l'on ne nous dit pas vraiment, pour éviter la houle, ou de trop grosses vagues. Parce que, le monde d'avant nous colle aux basques, on veut essayer de penser l'après confinement avec les mêmes logiques que l'avant. Forcément, les deux combinés, ça ne colle pas. Même si nous avons un objectif, le 11 mai, les solutions pour y parvenir ne nous parviennent justement pas.

Il est aussi difficile de satisfaire individuellement 67 millions de Français qui ont chacun, une question particulière au sujet, non pas de ce qui nous arrive, nous sommes dedans, mais de ce qui va nous arriver. Autant le confinement nous avait plongé dans la perplexité, autant  sa sortie nous plonge dans une sorte de terreur face à demain. Si le présent nous oppresse, avec cet enfermement de longue durée, le futur proche nous angoisse. Autant le virus nous inquiète, nous rend méfiant, nous impose des précautions que notre sociabilité naturelle ne peut admettre, autant la sortie, dehors, nous laisse aussi nu que si nous retirions nos vêtements.

Il y a des peurs rationnelles, et d'autres qui le sont moins. Mais il y a la peur, et elle ne se détache pas aussi facilement de nous quand tout s'y rattache. Après la peur des conséquences du confinement, la peur des conséquences du déconfinement. Et à la lumière de ce que nous avons vécu depuis un mois, face à la perspective d'y passer un mois supplémentaire de nos vies, nous sentons bien qu'il manque des pièces au puzzle, qu'il y a des évidences si grossières qu'il nous apparaît grossier de ne pas en être informées. Les annonces de ce lundi 13 ne sont rien à côté de celles que contient la queue de la comète. Nous sommes sûrs d'en sortir, et conscients que l'échéance est mouvante comme du sable. Autant la date de notre enfermement a claqué comme un verrou qu'on manipule, autant la date de notre sortie du confinement résonne comme une promesse aux tenants encore insaisissables.  

Nous sommes faits de ce bois. De flèches qui entrent et sortent, qui nous arrachent des évidences et nous inoculent des incertitudes, à tel point que le bruit que peut faire nos indécrottables prétentions se diluent dans une seule goutte d'eau sale. Le 11 mais... ce n'est qu'une étape, un plateau sur lequel, doucement, nous allons marcher, avec en tête, la possibilité que l'horizon n'est pas définitif. A force de penser dans tous les sens, on finit par tisser une toile inextricable dans laquelle on se prend soi-même au piège. Mais, la réalité qui nous préoccupe n'a jamais été aussi intense, elle n'a jamais autant occuper notre esprit collectif et nos cerveaux individuels. On comprend que la place qu'elle laissera sera proportionnelle à l'emprise qu'elle a en ce moment sur nous. Et finalement, il y a une appréhension. Vivre aussi intensément un drame collectif nous reverra à la froideur de nos solitudes. Jamais, nous n'avons vécu un événement qui nous concerne autant, qu'en sera-t-il demain quand nous devrons reprendre notre place. Le 11 mais....

 

Jour 31 - Et si le pire ne s'annonçait pas ? Dans un numéro de magie, il y a toujours un instant où l'attention est détournée. C'est ce laps de temps que tout se joue : quand notre conscience ne voit pas ce qui, pourtant, se déroule sous nos yeux. Et si le pire ne s'annonçait pas ? Si nous n'étions pas en capacité d'entendre ce qui doit être dit parce que nous manquons de discipline, de recul, d'analyse, ou d'on ne sait quoi qui nous fait défaut et qui entamerait sérieusement la suite des choses. Nous avons encaissé quinze jours de confinement, puis quatre autres jours. petit à petit, au gré des fuites organisées dans la presse, notre conscience et le matelas de notre inconscient, ont amorti des réalités plus douloureuses comme un mois de confinement supplémentaire d'un seul coup.

Or, quelques jours auparavant, à ce mois de confinement s'est ajouté, d'autres poids sur l'altère. Comme la possibilité que les élèves ne retournent en classe qu'au mois de septembre. Si l'annonce du mois supplémentaire n'a pas posé plus de problème que cela à notre entendement, en revanche, le retour des élèves a provoqué des remous. Comment ? Pourquoi ? dans quelles conditions ? Qui ? Masques, pas masques ? Cantine, pas cantine ? Test, pas test... Du coup, le mois de confinement supplémentaire a été gentiment amorti par la décision de rouvrir les écoles, collèges et lycées, dès lors que, nous nous étions habitués à ce que les cours ne reprennent pas du tout...

Paradoxe de notre esprit de contradiction : un nuage noir grossit contre la reprise des cours le 11 mai. Que se  serait-il passé si, au contraire, le Président de la République avait décidé que les cours ne reprennent pas ? A nos obligations sanitaires et à nos obligations de prudence, se coordonnent toujours ce beau principe de la contradiction. Car on ne sait pas, au final, si c'est une peur raisonnée et raisonnable, ou si c'est une posture ? Ou un numéro de prestidigitation. Car pendant que les mâchoires seront fermes sur l'os de la reprise des cours, elles ne chercheront pas à mordre d'autres fesses que celles qu'on lui tend. Le 11 mai est un objectif, pas une certitude, a rappelé le ministre de l'intérieur. Mais la baguette magique a fait du 11 mai une certitude. Et quand il existe une certitude au bout du chemin, il est moins long. Surtout quatre semaines de plus...

Dans le chapeau, on trouve tout un tas de raisons de s'ébouriffer en attendant l'heure de la libération. Derrière le discours du Président, il y avait tant de sons de cloches, de cymbales, de caisse claire, de triangle subliminal, que finalement, nos cerveaux n'ont retenu que ce qui lui sert à s'apaiser. Magie de la magie. Pendant ce temps-là, les questionnement secondaires et pourtant primordiaux, passent à la trappe. Pourvu que nous n'ayons une date de sortie, le reste est-il essentiel ? La réouverture des établissements scolaires, c'est ancrer l'échéance dans une réalité palpable. Les bistrots fermés, les restaurants fermés, les théâtres fermés, les festivals annulés sont masqués par la réouverture des écoles, collège set lycées et surtout, par la logistique à mettre en place. Magie du magicien. Les élèves en classes, les parents au travail, les retraités à la maison. Voilà un début d'organisation de confinement qui ne dit pas tout à fait son nom.

On subodore un semblant de réalité dans une réalité qui, à l'image de notre confinement, sera de l'ordre de l'inédit. Mais tout sauf ne pas savoir la date de notre sortie de prison. Tout sauf ne pas avoir un horizon. Nous sommes incapables de raisonner dans le flou, incapables de ne pas avoir prise sur nos lendemains. Incapables de penser dans une autre dimension, car ce qui nous attend, on le répète, sera une autre dimension. Le magicien prend soin de ne pas éventer son tour de magie. Et pourtant, nous savons toutes et tous qu'il s'agit d'une illusion, mais comme elle contente notre cerveau, nous faisons de cette illusion, une douce vérité sucrée. Car chacun voit midi à sa porte et surtout, à sa porte ouverte. Trop de confinement tue le confinement. Trop de déconfinement tue le déconfinement. Trop de prudence tue la prudence etc.

Gaulois un jour, gaulois toujours. pendant que nous pétitionnons contre la reprise des cours le 11 mai, pendant que nous doutons de tout, pendant que nous prenons des inexactitudes pour des vérités et des mensonges pour de l'à peu près, nous remplissons nos jours confinés d'un semblant de quelques chose. Jusqu'à l'instant précédent l'ouverture des vannes, où un nouveau message viendra nous cueillir à froid. Car il n'y a pas de raison pour que nous ne payons pas plus cher ce que nous vivons en ce moment. Il n'y a aucune raison pour que, d'un trait net, les choses entrent dans l'ordre. Mais la magie de la magie du magicien, c'est de faire croire que nous maîtrisons le calendrier. Or, il n'y pas plus sournois qu'un calendrier. 

Pendant quatre semaines, nos cerveaux dopés au temps libre, vont donc se remplir petit à petit, d'un fluide encore inexploré, mélange d'excitation et de doutes, d'impatience et de prudence. Jusqu'au prochain numéro, jusqu'au prochain chapeau duquel s'échappera les fumerolles d'un autre scénario. Annoncer brutalement un mois de plus et une reprise des cours en septembre, assorti du maintien de toute vie sociale en terrasse, au restaurant ou au théâtre, aurait certainement démobilisé nos cerveaux fabriqués, mais ne le dites à personne, en Chine. D'ailleurs, regardez le résultat : même cette chronique parvient à douter des paroles qu'elle entend. Gérard Majax nous avait habitué à beaucoup mieux. Garcimore a tué le métier. Le virus a réhabilité la magie au rang d'opium du peuple. Quant aux pigeons...

 

Jour 30 - Le certitude que tout est incertain. La seule certitude, dans l'intervention du Président de la République, c'est une date, le 11 mai. Le confinement est donc prolongé jusqu'au lundi 11 mai. C'est à partir de ce jour que, théoriquement, l'existence reprendra. Mais pas normalement. Car une foule d'incertitudes demeurent et s'insinue même dans la date du 11 mai... Car pendant ces quatre semaine,s tout peut arriver, ou ne pas arriver. le 11 mai, ce n'est qu'à partir de cette date que le déconfinement devrait commercer avec d'autres restrictions. 

La visibilité est difficile, la réalité impalpable. Même si le Président de la République a accompagné le mois supplémentaire du confinement avec une sortie de l'impasse dans laquelle nous nos trouvons, les curseurs peuvent encore bouger. Il y aura évidemment d'autres interventions, l'une d'elle nous annonçant une prolongation du confinement n'est pas exclue. Mais au moins, avec un mois supplémentaire d'un seul coup, toutes autres (mauvaises) nouvelles peuvent nous être annoncées.

A ceci près que l'espoir que nous allons mettre dans une première phase de déconfinement, à partir du 11 mai, va, bien avant cette date, pousser des gens à ne plus respecter le confinement, à relâcher leurs efforts avec cet argument qu'à quelques jours près... Derrière les certitudes globales,  il y a les  autres incertitudes, multiples, qui ne doivent pas nous aveugler sur ce qui va se passer. Car derrière ce qui a été dit, par le Président de la République, il y a surtout ce qui n'a pas été dit et qui est aussi important. Le début du déconfinement ne signifiera pas une ouverture tous azimuts des départs en vacances. Il faudra repenser nos modes déplacement et même sans le confinement, il y aura évidemment des règles strictes à respecter.

Que reste-t-il ce soir de nos points de vue, de nos opinions, de nos états d'esprit ? Que reste-t-il de nos espoirs, de nos capacités à faire face à un mois de plus sous confinement, de la solidité non pas des institutions, mais de nos vies de tous les jours. Le 11 mai ne sera pas l'ouverture des vannes, les restaurants, hôtels, cinéma, théâtre resteront fermés. Un mois de plus, et que restera-t-il du monde que l'on a quitté à la mi-mars ? Que serons-nous après le 11 mai ? Que deviendrons-nous surtout, après le 11 mai où il faudra convoquer notre existence envers nous-mêmes et envers les autres.

A l'intensité de l'attente de ce discours du lundi 13 avril, se succède l'intensité des questionnements, du vide qui s'étale, de ce provisoire qui dure, instable, sur lequel nous sommes assis. Il reste à découvrir le scénario du déconfinement, avec quels moyens, quelles nouvelles façons sociétales de se comporter. Ce mois supplémentaire ne sera pas de trop pour se refaire un nouveau mode de vie. Et se faire à l'idée que la crise qui va arriver sera une autre façon de se confiner dans une masse encore inconnue de problèmes. Il n'y a pas de quoi se réjouir. Juste s'interroger de façon plus aigüe sur ce qui nous restera après le 11 mai. 

 

 

Jour 29 - Nous sommes un château de cartes. Tout est tellement, savamment imbriqué, notre société est tellement hyper-organisée, inter-dépendante, qu'un virus surgit et tout se délite. A notre échelle individuelle, une grippe ne remet pas en cause toute notre économie du ménage. Mais à l'échelle de 67 millions d'habitants, les mouvements n'ont plus les mêmes dimensions. Quand on pense qu'un tiers des habitants  sont confinés. Nous sommes si nombreux à faire moins de mouvement que cela a réduit les vibrations de la croûte terrestre, nous apprend un article de la BBC. Quand on sait que notre planète pèse six milliards de billions de tonnes, le mouvement d'un seul être humain ne pèse pas, mais des milliards en même temps.

Pour notre société telle qu'elle est construite, c'est la même chose. L'effet de masse bouscule les pôles de l'économie, les continents du tourisme, les frontières de l'éducation. En théorie, le monde sur lequel nous vivons est huilé de telle façon qu'il nourrit continuellement les uns et les autres. Le virus a modifié la trajectoire du logique et du normal. Plus de clients, les magasins fermés, plus de chiffres d'affaires, plus de touristes donc plus de tourisme, plus d'élèves et plus de cours, plus d'examens, plus de cinéma, de théâtre, de concerts ... L'onde de choc est loin d'avoir fait ressentir tous ses effets. Les vibrations des êtres humains qui cesse de faire travailler la croûte terrestre, ce n'est qu'un infinitésimal frisson.

Le reste est à venir. Tout le reste. Le mouvement de la Terre est modifié mais le temps aussi est modifié. Tout dégringole du grenier à la cave. La prolongation presque inéluctable du confinement jusqu'à la mi-mai, voire fin mai, suivi d'un déconfinement drastique qui ne nous libérera pas de si tôt de nos chaînes, fragilisera un peu plus l'édifice sur lequel nous sommes assis. On sent bien que la situation va nous échapper, malgré les promesses de l'Etat-providence, de l'Europe protectrice. Mais ce ne sont que des considérations collectives. A y regarder de près, avec une loupe, il y aura des drames individuels, ils ne pèseront pas lourd, pas plus lourd qu'un pas sur notre planète de six milliards de billions de tonnes et pourtant ils existeront.

La limite de l'exercice, dans ce cas inédit, c'est justement l'éclipse du collectif qui cache l'individuel. Ce sera ce commerce-ci qui va fermer dans l'indifférence, cet artisan-là qui disparaîtra de la même façon. Dans l'ensemble, il y aura sans aucun doute des aides, des soutiens, mais dans le détail, dans ces infinis détails dont nous avons déjà parlé, combien d'absences allons-nous compter ? Tout repose sur tout, et il semble qu'en fait tout repose sur rien, sur l'abstraction d'une économie inventée par les êtres humains pour les besoins de leurs causes.

Autant d'abstraction universelle devrait nous faire comprendre qu'il y a tant d'imbrications, tant d'inter-dépendances dans nos relations humaines, économiques et temporelles, qu'un grain de sable sous la forme d'un virus met à mal des civilisations entières. Le confinement, l'arrêt presque total de l'économie,  la chute brutale de la consommation d'essence, de la fabrication de voitures, tous ces artifices sur lesquels nos existences sont indexées n'ont aujourd'hui plus aucune réponse face aux besoins des gens confinés de se nourrir et de ses distraire du mieux qu'ils peuvent. Il faudra décompartimenter notre société. Pour éviter qu'un autre virus ou une autre toux plus sévère que les autres, nous montrent à quel point l'économie que nous avons inventée ne correspond pas à notre modèle d'existence.

 

Jour 28 - Quand la virtualité déteint sur la vie. Vous imaginez le cauchemar auquel confine le confinement. A force de virtualité consommée en grosses tranches on se met à confondre la réalité avec la fiction. On se met à rêver d'une liberté conviviale derrière la porte d'un bistrot plutôt que de regarder les chaussure sur un site dédié. Est-ce que je deviens fou. Il faudra que je songe sérieusement à me poser la question. L'enfermement doit avoir ses limites autant que j'ai les miennes.

"C'était un soir de coup de pompe, le moral dans les chaussettes et les semelles plombées de désespoir. Je traînais mes baskets à bon marché dans les flaques d'eau boueuse que venait de laisser la pluie, une pluie drue qui esquinte les trottoirs, qui transperce les gouttières et noie les ardoises sous la tuile des inondations.

Je me répétais, dans un tempo hallucinant, que je devais rentrer, me coucher tôt, me lever tard, tomber dans un sommeil profond, sans rêve, un rideau de fer devant les paupières, la moindre pensée aspirée par on ne sait quel trou noir qui porte le nom d'un somnifère puissant. L'enseigne blafarde à la lumière délavée d'un bistrot de coin de rue ruisselait d'attraction, je savais que je ne pourrais pas passer à côté sans m'y laisser aspirer, parce que ce soir, j'étais pétri d'une matière si légère que le moindre appel d'air faisait de moi ce qu'il voulait.

Les pieds lourds et les baskets trempés, je poussais la porte du troquet où tombait une lumière jaune comme la nicotine sur les doigts des gros fumeurs. Il y avait un monde fou, un orchestre au fond de la salle, des bières qui planaient au-dessus des têtes, des corps fondus dans la masse. Chacun touchait l'autre et la foule, remuante, devenait une houle dans laquelle je me laissais griser. Quand je l'ai vu. Un peu plus loin, à une portée de comptoir. Son visage fin tranchait avec les pores anguleux des figures grossières des indigènes bistrotiers. 

On les repère à des années-lumière, les habitués de l'endroit. Ils sont moulés aux lieux, travaillés dans leur chair. Ils ont une aisance saisissante qui me faisait dire qu'elle n'était pas d'ici. Vu l'état de mon psychisme en lambeaux, j'ai du tomber amoureux comme on tombe en syncope mais je ne me souviens plus trop de quoi en premier. Sa façon d'être là sans y être, la transparence de son regard. J'ai tenté de m'approcher, et à chaque pas, je sentais mes pieds mouillés dans mes pompes, j'étais un peu dedans, un peu à côté.

Quand j'ai fendu le rideau des gens compacts, pour me tenir debout à côté d'elle, j'ai osé une approche classique dans ce genre d'endroit : bonjour, vous prenez un verre ? J'ai cru l'avoir réveillé, du moins l'avoir harponné dans les bas fonds de ses réflexions, comme les filets en eaux profondes raclent la moindre trace de vie. Elle souriait un peu, se tenait debout comme une tige soumise au vent. Elle semblait seule si tant est que l'on puisse être seul entouré d'autant de monde. 

"Je m'appelle Richard". "Sarenza", me dit-elle. Du coup, mon prénom sentait la poussière à côté du sien. Mes baskets crades, mes pieds humides, cette façon de me tenir debout pour ne pas me retrouver couché, tranchait avec la radicale sobriété de sa silhouette. Je mesurais la difficulté à atteindre le comptoir, à revenir à cette place précise avec deux verres à la main. Elle ne disait aucun mot, ce qui rendait la conversation atypiquement silencieuse. Je connaissais son prénom, elle le mien. Super soirée !

De hauts talons sombres la mettaient au niveau des autres êtres de ce bistrot. Elle semblait avoir poussé là, un jour quelqu'un avait mis une graine et elle avait germé. Sarenza. Rien que pour le prénom, j'étais content d'être entré. Du coup, vous savez comment c'est, ça mouline dans la tête, comme un tambour de machine à laver en mode essorage. La musique, trop forte, noyait les quelques mots que je prononçais et qui n'arrivaient pas jusqu'à elle. Elle tentait de me renvoyer l'ascenseur mais j'étais obligé de me rapprocher trop dangereusement d'elle pour que ça paraisse honnête. Mon pied gauche a, sans le vouloir, grimpé sur son escarpin droit et, Sarenza a hurlé, comme si je lui avait pété la jambe. "Des pompes a ce prix-là", cria-t-elle dans mon oreille droite. "Quel con", me balança-t-elle à la figure.

Dans un demi-tour contrôlé aussi bien qu'un dérapage, elle me tourna le dos et fendit la foule comme un couteau dans le beurre. Je fixais mes baskets, crasseuses, poisseuses, au milieu d'une petite flaque de toute l'eau qu'elles rejetaient. Et ce n'était que mes pieds, alors le reste... Je ne la voyais plus du tout. J'étais comme un idiot, comme un pied subitement privé de sa pointure. En quelques secondes, j'avais échafaudé une histoire en béton. Et une simple histoire de grolles sur sa délicate chaussure a tout emporté.

Le "quel con" résonnait encore dans ma tête. Abruti par la musique, fatigué par cette mer humaine qui me ballottait, je pris la sortie par la taille et la porte par le cou. "Quel con", remplissait toute ma tête. Dehors, il pleuvait. Et je murmurais, incrédule,  "quel con, quel con". Et toi, Sarenza, Sarenza point conne, tiens. Et je me mis à sourire dans mes pompes trempées."

Vraiment vous pensez que c'est grave ?

Jour 27 - La simplification du temps. Vous avez remarqué ? On ne court plus après le temps que l'on n'a pas. On subit celui que l'on  a en trop. Les journées ne sont plus cadencées ou du moins pas de la même manière par le rythme du travail. D'autres repères ont doucement pris la place. Si les journées ont toujours vingt-quatre heures, les heures, elles, n'ont pas le même poids, ni la même texture. Avant, on essorait ses heures dans l'objectif d'en tirer le plus de jus possible, on ne voyait pas les jours passer, on geignait qu'on ne pouvait plus mettre dans soixante minutes, plus de soixante minutes. Les journées étaient cloisonnées comme aurait dû l'être le Titanic pour ne pas qu'il coule. On étirait un peu d'un côté, un peu de l'autre, on tassait un maximum de choses dans un minimum de temps.

Le virus a tout bouleversé. Il a simplifié le temps, remis des pauses, des soupirs, des langueurs, des longueurs. D'autres repères ont remplacé les anciens, vu que la nature a horreur du vide. Le temps coule à un rythme plus lent, comme de grosses gouttes épaisses qui, avant de tomber, s'étireraient longtemps jusqu'au sol. Ce n'est pas du temps de week-end, ou du temps de vacances, ce n'est du temps perdu, ni du temps gâché, c'est une autre unité de temps, quelque chose qui mélange à la fois l'espace que l'on occupe et le temps qui nous digère. Ce n'est pas un temps d'oisiveté, ni de répit, ni de repos, c'est un temps d'obligation mais dont on ne saisit pas la nuance, avec les autres temps que l'on fréquente.

Ce temps-là, qui s'écoule, ne fait pas le même effet que le temps que l'on prend pour soi, parce que celui-là, celui qui nous enveloppe depuis le 17 mars, est un temps qui oscille, entre le doute, les incertitudes quotidiennes, le climat anxiogène, les questions sans réponses. Autant dire un temps qui n'est pas linéaire et serein. Peut-être un temps qui fait culpabiliser tellement l'on en possède, à ce plus savoir qu'en faire. C'est assez troublant de se dire, paradoxalement, que l'on préférerait en être privé et pouvoir vaquer à son ordinaire que d'en avoir autant sans pouvoir en profiter. Car la gêne vient de là : nous n'en profitons pas comme nous pourrions en profiter si nous avions tout ce temps dans d'autres circonstances. 

L'inquiétude, la courte-vue de notre futur, les problèmes économiques qu'il faudra bien affronter, le vide des rues, le cloisonnement, tout ceci teinte le temps d'une lourdeur encore jamais répandue dans nos vies. Il y a des moments suspendus, en général très court; des moments plus longs où le temps est obligé de s'offrir à nous; il y a des durées qui se rétractent ou s'étirent, l'ennui par exemple donne au temps une consistance différente qu'une assemblée de joie. Et encore, l'ennui ce n'est pas ce qui qualifie notre état actuel. Car à l'ennui, s'agrège ce sentiment partagé où l'on ne peut pas se réjouir de la situation, où cet ennui est encore autre chose, un ennui forcé, qui n'est pas de notre fait.  Il arrive pour des raisons de santé, par exemple, que nous soyons obligés de nous arrêter, de laisser le temps nous guérir. Mais là encore, rien à voir avec ces heures pâteuses avec lesquelles nous devons nous arranger.

Plus de temps de trajets, plus de temps de pause, plus de temps à enrouler. Cette matière que les scientifiques essaient de comprendre, nous arrive, depuis quatre semaines, avec une autre force, un autre visage, un état d'esprit différent. Pourtant, des tranches ont été découpées dans ce melon du temps nouveau pour nous. Elles nous montrent l'envers des choses, le temps de prendre le temps vraiment, d'écouter, de voir, de se frotter à la lenteur. C'est cela même, la lenteur. Et la lenteur nous montre des détails, des pans entiers insoupçonnés du temps lui-même. Pour autre chose auquel nous n'aurions jamais pensé peut-être. Alors, on réorganise le temps. On le simplifie. On le filtre. On ne peut pas en garder pour demain, mais ce que nous garderons, c'est la conscience que le temps est ce que l'on en fait, ce n'est pas lui qui nous impose sa course, mais nous qui lui imposons nos priorités. Il est maintenant temps de le reconnaître. 

Jour 26 - Nos changement de priorités. Le confinement nous jeté dans une dimension où la majorité de nos priorités antérieures ne valent plus un clou. Au regard, aujourd'hui, de l'importance presque vitale d'un masque, de gel hydroralcoolique et de gants, il y a eu dévaluation de nos soucis. Une dégringolade monstrueuse dans les bas-fonds du futile. Et du provisoire. Au contraire, d'autres qui s'ennuyaient au bas d'un palmarès ont des valeurs nettement revues à la hausse. Toutes nos préoccupations n'ont pas disparu d'un coup de baguette magique. Mais sur l'échelle de l'intensité, un nouvel ordre s'est constitué. Notre insouciance a été éprouvée, nous l'avons déjà écrit, et nous voilà face à une nouvelle grille de prévalence. Nous sommes passés d'une intense période d'élections municipales avec des brassées de promesses comme s'il pleuvait de la grêle, à la menace préoccupante d'un virus.

Pas de sas de décompression entre les deux. Du coup, à relire les différents articles que nous avions consacré à cette période, il est clair qu'en l'espace de ce confinement, la valeur de nos antériorités a chuté bien bas. A se demander d'ailleurs, si les promesses d'avant le virus pourront être tenues après. A se demander si ceux qui en sont à l'origine, auront encore les moyens pour les tenir. A se demander aussi de quel degrés nos regards auront dérivé de la réalité d'avant le 17 mars, quand une immense porte imaginaire s'est refermé sur le pays. A se demander encore, si ce qui prévalait avant le 17 mars, sera toujours d'actualité après le déconfinement. A se demander enfin, si tout n'est pas à jeter pour repartir à zéro.

Pour l'instant, les questions subsidiaires ne se posent pas. Mais elle reviendront forcément lorsque le quotidien aura repris plus ou moins sa forme initiale. A l'échelle nationale, régionale, départementale, locale, à l'échelle de son quartier, de sa rue, de son morceau de trottoir, il y a comme d'habitude, tant de façons d'aborder la réalité que le virus semble avoir lissé.

Difficile, aujourd'hui, de dire ce qui va prévaloir dans quelques semaines ou quelques mois. Nous retomberons fatalement dans des débats dont il faudra se demander s'ils sont utiles, fondamentaux, cruciaux ? Dans cette ville, par exemple, il y a tant de sujets, de projets, de débats, qui à la lecture de notre quotidien, n'ont plus aucun goût, aucune saveur, aucune importance. 

Dans quelques semaines, d'autres réalités issues des conséquences du confinement et de l'intrusion de ce virus dans nos vies, nous forgeront d'autres angles pour penser, vivre en société, appréhender la démocratie, défendre nos libertés. Alors, certains sujets que l'on pensait d'une formidable acuité, ne sont que des bouts de chiffons sans intérêt que l'on s'agitait sous le nez parce que nous n'avions rien d'autres à évoquer. Disons que le sens des détails a changé de dimension. Cette nouvelle réalité prendra une place prépondérante. Nos priorités vont forcément changer de cap. La politique également, qu'elle soit nationale ou locale. La façon d'appréhender les problèmes de cette ville devront être abordés collectivement. Car le confinement n'a pas concerné que les élites politiques de tous niveaux, il a concerné l'ensemble des habitants de cette ville, du département, du pays et rappelons-le un tiers de l'humanité ! C'est-à-dire que nous formons un collectif qui n'a jamais été aussi vaste pour une même cause.

Et demain, à l'heure où le sang recommencera à circuler dans les membres de cette société, nous ne pourrons plus nous écharper pour un trottoir bancal, un trou dans la route, une fontaine trop chère, des rues qu'il faut repenser. Car tout sera décalé, l'épi-centre de nos priorités sera ailleurs, quelque part, entre le primordial et l'utile, le constructif et la prudence. Un commerce qui fermait avant le 17 mars ne soulevait pas une paupière de la part de nos dirigeants. Mais demain, un commerce qui fermera aura évidemment une autre valeur car nous saurons qui en est le responsable !

Tout ce qui n'ira pas dans les mois qui viennent aura un responsable désigné ! Le nouveau calendrier de notre nouvelle façon de régir notre société commencera le premier jour de notre déconfinement. En espérant que les basses querelles, les récupérations politico-syndicales, les oppositions de principe, les guerres d'ego, les couvertures qu'on tire à soi, les responsabilités comme les irresponsabilités ne redeviendront pas les priorités de quelques uns. Car il y aura du travail, pas des fleurs à se jeter, non du travail pour que le champ de ruines qui nous attend soit moins pire que celui que l'on imagine. Parce que c'est le monde demain, dans lequel nous vivrons. Parce ce sont les priorités de demain qui détermineront si nous sommes assez intelligents pour ne pas croire, comme certains le pensaient au début, que le Covid 19 était une simple gripette et qu'il y avait urgence à ne pas obéir aux consignes sous prétexte que ceux qui les édictaient ne partageaient pas le même point de vue de ceux qui devaient les appliquer à la lettre. Nous en étions là avant le 17 mars. Qu'en sera-t-il après ?

 

 

Jour 25 - Dehors, derrière un masque. Jusqu'alors, en tenant ses distances de sécurité, en sortant ses lingettes désinfectantes et son gel hydroalcoolique, en se croyant barder des ustensiles nécessaires pour ne pas être contaminés, il existait une certaine distance, entre nous et le virus invisible. Pas un sentiment d'invincibilité, non, juste, qu'auréolée de cette cuirasse, certes peu épaisse, on sentait le poids du virus mais pas trop non plus.

C'est peut-être ce qui a manqué dès le début : une panoplie destinée à distinguer le monde d'avant sans le virus et le monde de maintenant avec le virus. Après tout, les super héros ne sont super héros que par la tenue qui les habille. Une tenue Covid 19 pour les citoyens lambdas aurait ramené, sans aucun doute, certains, à une réalité plus épaisse.

Première sortie avec un masque sur le nez. C'est dire si l'intensité de la menace a couru dans ma tête. C'est dire si cette même menace a infusé. Je ne sais vraiment pas trop si ce masque sert à me protéger des autres ou à protéger les autres, mais je le porte. Deux élastiques derrière les oreilles. Désinfection du volant. Des mains. Un masque dans ma voiture, je mesure la gravité de l'instant. J'ai décidé de le mettre et de ne plus y toucher. De le mettre tranquillement, pas dans la précipitation sur le parking de l'hypermarché. Car oui, c'est ma destination. 

En d'autres temps, sans sombrer dans la délectation, les courses ne sont pas véritablement une corvée. Or, en posant mes deux pieds sur le tarmac du magasin, je suis pris d'une étrange angoisse. Inédite elle aussi, mais qu'est-ce qui n'est pas inédit, en ce moment ? Le regard de ceux qui ne portent pas de masques m'indiffère, car d'autres en sont dotés. Et de gants aussi, j'ai vu des gants de bricolage, des gants de jardinage. Et des masques. En respirant dedans, une légère buée sur mes lunettes ponctue mes inspirations et mes expirations. Je me dis que j'entre dans un magasin, pas dans la centrale de Tchernobyl après l'explosion. Pourtant, là, au creux du ventre, un malaise accélère ma respiration, et du coup, la légère buée sur mes lunettes...

Le virus vient de me frapper au plexus. Et m'impose une vision du monde que je n'avais encore jamais imaginé. Faire ses courses devient, subitement,  d'une lourdeur excessive. Ce masque m'obère la vue et pourtant, c'est pourtant sur la bouche que je l'ai mis. Prendre un produit dans un rayon où il y a déjà quelqu'un ouvre un nouveau mécanisme d'urgence : il faut s'en tenir loin. Attendre qu'il en parte. Et prendre sa place. Et ainsi de site. Et s'il tarde, en faire le tour, tenter une approche éloignée, ce qui est un exercice fascinant. Les produits deviennent suspects. Le personnel, réfugié derrière des visières, fait écho aux clients dont les visages sont à moitié dissimulés. Sans compter que j'ai chaud, à force, le pire n'est pas là : il est dans le timing. Il faut être rapide. Ne pas s'enfoncer dans la contemplation d'un panel de yaourts ou d'une série presqu'infinie de fromages. 

Aller à l'essentiel, contourner son prochain, désinfecter ses mains comme un trouble obsessionnel compulsif (TOC). Le rayon des lingettes désinfectantes est vide. Celui des produits désinfectants n'est pas mieux. Derrière mon masque, je suis devenu l'acteur d'un de ses films-catastrophe qu'on se régale à regarder parce que l'on sait que tout à l'intérieur est exagéré... Et je fais mes courses avec un masque sur le nez, du gel dans la poche, des lingettes dans mon sac.

L'angoisse se durcit. Ce lieu, loin d'être de villégiature ou de posséder les charmes d'un bon vieux bistrot de quartier devient, par la force des choses, répulsif. D'ailleurs, tous les endroits où l'on se rassemble, ont désormais ce goût-là. La sociabilité telle qu'on l'a connu, à l'aune de nos fringales de contacts, n'est plus qu'une distanciation sanitaire. Et le pire, c'est que derrière les masques, on ne voit pas les lèvres bouger, les bouches sourire, les mots sortir. Tout devient surréaliste. Alors je presse le pas. Envie de sortir le plus vite possible. Me laver de cette invisibilité menaçante. Et me recroqueviller. Surtout, enlever mon masque pour vérifier que derrière, l'humain que je suis est resté le même.

 

Jour 24 - Cette longue introspection collective. C'est la première fois qu'une aussi longue introspection collective nous est offerte. Un moment inédit d'observation et de réflexion. Jamais, dans une vie, une telle parenthèse peut exister qui met ainsi, tout le monde ou presque, au diapason de l'immobilité. Et de l'enfermement. Individuellement, on peut se retrouver cloué chez soi, pour un temps plus ou moins long. On en profite comme on peut. Mais là, cet arrêt collectif génère autant d'angoisses que de bienfaits. Surtout, il permet des choses difficiles en d'autres périodes. Par manque de temps, de volonté, d'envie, d'enthousiasme aussi. Car finalement, quelque part, ce confinement génère un enthousiasme singulier pour justement, les choses que l'on y fait pour le remplir.

On a vu aussi que, au pied du mur, on développe une autre forme d'imagination, une imagination d'urgence, comme la médecine. Une imagination délirante mais, fait nouveau, à l'ère des réseaux sociaux, une imagination qui espère trouver un public, une audience, des résultats. A ciel ouvert. Du coup, le confinement se meut en un gigantesque spectacle, une scène ouverte sur les vies de chacun, des vies de personnes connues comme anonymes. En temps normal, il existe déjà ce défilé impudique d'existences écartelées sur les tables des réseaux sociaux. Mais là, c'est encore plus flagrant.

Chacun donne son idée du confinement. Ecrit, dessine, chante son confinement. Il existera, d'un point de vue sociologique, de nombreuses études à mener sur le comportement des gens confinés, pas eux-mêmes par rapport à eux-mêmes, mais eux-mêmes vis à vis des autres, du collectif. Il existe des tas de confinements, des tas d'état d'âme, il existe même depuis ce jour, des sondages qui mesurent les confinés, comme on nous mesure, chaque heure de chaque jour, pour des tas d'autres raisons. Entre les confinés passifs, actifs, j'en foutistes, les confinés scrupuleux, négligents. Une foultitude d'exemples selon que l'on habite en banlieue ou dans la campagne profonde, dans un studio parisien ou une maison avec jardin en ville. 

On vit notre confinement à travers celui de tous les autres. Du coup, ce n'est plus un confinement, c'est une suite de confinements plus ou moins bien vécus, une dose d'expérience dans la machine à laver notre patience. Les uns tentent d'occuper les autres par tous les moyens possibles, y compris l'absurdité pour rendre encore plus absurde la situation dans laquelle nous nous trouvons. Rétrospectivement, il faut savoir qu'UNE seule personne, là-bas, en Chine, a développé le virus avant de contaminer la planète entière. Et aussi vite que le virus se propage, nous nous propageons le reflet de nos conditions individuelles qui tombent, toutes, dans l'écuelle du collectif. Le confinement est une autre façon de se montrer puisqu'on ne peut plus sortir. Les écrans sont devenus des fenêtres pas extension sur des rues qui ne passent pas devant chez nous.

Cette longue introspection collective nous plonge dans les abysses d'un quotidien que nous n'avions jamais vu d'aussi près, comme observé au microscope. Chaque geste, chaque habitude, chaque action est frappée du sceau du confinement. Chaque écriture, chaque lecture, chaque fait ancré dans cette période, portera en lui l'esprit du confinement, cette période qui aura réussi à suspendre le temps que l'on n'a jamais mais dont on ne peut pas profiter pleinement. Nous sommes, en quelque sorte, une expérience grandeur nature, le genre de chaos que seule la fiction peut imaginer mais que la réalité n'ose pas mettre en pratique. Sauf qu'elle l'est. Et tout ce qui nous compose actuellement, tout ce qui se passe à l'intérieur de cette bulle, nous montre nus, face à nous-mêmes. Démunis. Désarmés. Face au miroir des autres.

 

Jour 23 - La déconfiture du confinement. En plein confinement, sans même en connaître la fin, sans même en voir le bout, sans même en connaître l'exacte durée, l'idée d'un déconfinement pointe son nez. Pourquoi maintenant ? Pourquoi si tôt ? Va-t-on annoncer à un détenu condamné à une longue peine qu'il sera libéré alors qu'il lui reste encore plus de la moitié de sa peine à effectuer ? Nos esprits volages et irresponsables ne comprennent pas la subtilité d'une politique destinée, non pas à nous annoncer le futur simple, mais à nous habituer au futur lointain. De quinze jours en quinze jours, nous confinons. Dans deux jours, nous serons à une semaine de la sortie de la seconde période du confinement, nos dirigeants reprendront la parole pour nous annoncer une autre période de confinement qui, peut-être, en annoncera une autre.

Nos caractères latins, insoumis comme le voudraient certains pour prendre le pouvoir sans le partager comme les autres, sont sensibles aux mots. A déconfinement, ils se rêvent déjà dehors, le nez au vent, la liberté retrouvée, le coeur au bord de la mer, la convivialité à une table de bistrot. C'est cela dont rêvent nos contemporains, se carapater comme jadis, bien dîner dans un restaurant bondé. Il y a des promiscuités enviables, d'autres moins. Alors, dès que le mot déconfinement a été prononcé, nos concitoyens ont dressé l'oreille comme un chien qui entend le tintement de ses croquettes dans la gamelle. 

Ils ne pensent pas plus loin, il sent qu'on le pousse vers ce qu'il aspire, la reprise en main de sa vie en société. alors, le voilà qu'il tire sur la corde, sort, marche, respire, crache, toussote, à l'air libre. Avec cet axe bien terrien de croire que lui seul avec d'autres ça ne compte pas. D'où le "relâchement" du week-end, un peu de soleil, un peu d'égoïsme, beaucoup d'indifférence, et après tout, pourquoi croire ceux qui nous dirigent, alors on sort, on marche, on crachote, on toussote, avec dans le regard, cette priorité à la désobéissance qui est une seconde nature. Sauf que, lorsque hurle son besoin de justice sur une barricade, ça peut se comprendre. Mais dans le cadre d'une épidémie, qu'est-ce qui ne fait pas contact avec la réalité ? Le soleil affaiblit-il le virus ? La négation d'une consigne qui cloue un tiers de l'humanité chez elle, plus ou moins, ne vaut-elle pas qu'on la prenne en considération ?

Et après avoir profité de l'extérieur comme si rien ne se passait, ont-ils touts, été applaudir à tout rompre, les soignants qui suent leur misère pour sauver des vies ? Il y a un critère dont il faudra reparler, plus tard, c'est celui de la responsabilité individuelle et collective. A partir de quand, un individu ne peut pas ignorer que le sort de la collectivité dépend de lui ? En matière de terrorisme, notre premier réflexe fut de se rassembler, de se coller les uns aux autres, d'être en groupe, un collectif, un barrage humain contre l'inhumain. Oui, c'est vrai, dans les coups durs, et il y en a eu un certain nombre ces dernières années, le TOC c'est de se réunir, de se tenir la main, de s'enlacer. Parce que l'ennemi, n'est pas contagieux, il n,e s'attrape pas dans l'air, ou par les postillons.

Ce virus n'est pas un terroriste, mais il tue, indifféremment, on l'a vu. Il tue aveuglément. Et le transmetteur de cette mort n'est pas un idéologue ou un extrémisme religieux, c'est Monsieur tout le monde, madame tout le monde qui, sous ses airs de ne pas toucher à ce genre d'acte contagieux, fait partie de cette horde d'irresponsables qui, justement, peuvent être potentiellement un vecteur de contagion. Et le pire, c'est qu'ils se déresponsabilisent de cela, en jouant les effarouchés, les "mais je n'ai pas Covid 19". C'est effarant comme notre société reste enfermé, même en dehors du confinement, dans ses vieilles traditions humaines. On entend pour plein d'autres causes : je roule vite mais je sais conduire; je bois mais je tient l'alcool; ah mais c'était juste la rue d'après; ah oui, c'est vrai. On se prend pour des rois. Nous ne sommes que les valets de notre vanité universelle. 

Jour 22 - Tout n'est pas aussi désespéré. En 2013, un livre très étrange intitulé La ville sur le divan, introduction à la psychanalyse urbaine du monde entier parait aux éditions La Contre allée. Son auteur, Laurent Petit, prétend avoir inventé la psychanalyse urbaine. Sa première ville cobaye, on vous le donne en mille, fut Vierzon. Des dizaines de divans avait été installé sur l'esplanade de la Société-Française et les Vierzonnais invités à vider leur sac. De cette expérience menée dans de nombreuses villes, Laurent petit, un farfelu en blouse blanche, en avait tiré un ouvrage dont le premier chapitre, enfin la première leçon s'intitulait : "savoir reconnaître ses erreurs pour en tirer des enseignements". Le chapitre commençait ainsi, "Lettre au maire de Vierzon..." Sept ans plus tard, les errements de mes regards sur ma bibliothèque, inépuisable source d'anti-confinement, me mène droit à ce livre.

Laurent Petit devrait être rappelé à la rescousse pour sortir notre société engluée dans un confinement dont elle ne voit pas le bout mais surtout, dont elle ne voit pas le bout du déconfinement. Rappelons que "Vierzon restera à tout jamais la première ville à avoir été psychanalysée dans le monde entier". Pas sûr que nous en ayons tiré des enseignements. Pourtant, Laurent Petit l'écrivait à l'époque, "Vierzon n'est pas un cas aussi désespéré que ce que nous pension à l'époque." Et si nous ramenons Vierzon à l'échelle du monde, il y a donc, dans cette pensée brutale, de quoi pouvoir engranger quelques espoirs pour la suite.

Combien de personnes ont lu ce livre ? Combien de Vierzonnais l'ont parcouru ? Derrière la loufoquerie d'un projet dingue, Laurent Petit a quand même allongé des Vierzonnais sur des divans pour en ausculter l'inconscient collectif. Ce qui, de toute façon, ne pouvait pas être mauvais, à condition de transformer l'essai. Si l'on s'aperçoit que les névroses vierzonnaises prennent leur source dans des traumatismes chansonniers ou sociaux qui, des décennies plus tard, laissent encore des traces, que ne va-t-on nous trouver, nous, peuplé de confinés, dans cinq, dix, quinze, vingt ans ? De quels sourdes névroses va-t-on souffrir au sortir de cet épisode collectif douloureux ? Douloureux, dans le sens qu'il comprime le champ de nos libertés. 

C'est assez fascinant de croire que l'on va rouvrir nos portails, nos portes, retrouver le chemin des nos anciennes ou de nouvelles habitudes, comme le sang qui recommence à irriguer le corps après avoir été stoppé, sans le moindre traumatisme visible. Laurent Petit pourra revenir nous psychanalyser sur l'esplanade de la Société Française, parions que nos névroses auront changé d'époque d'une part et de nature.

Ce confinement restera certainement une plaie ouverte longtemps. Et même si certains auront à cœur de clore rapidement ce chapitre, quelque chose nous rappellera sans cesse que ce que nous avons vécu fut possible et donc le sera encore. Ce que nous n'avions jamais imaginé pour notre réalité a été rendu possible parce que, justement, il n'existe aucune comparaison possible avec une réalité passée, si ce n'est des comparaisons avec une période sombre de notre histoire. mais à part des éléments de langage, la comparaison s'arrête là.

La trace de cette coupure nette et profonde restera dans nos têtes, par procuration à travers les images des informations télévisées et en direct, avec notre propre perception du confinement sur notre environnement proche : des avenues silencieuses, des rues désertes, des vitrines fermées, comme abandonnées, avec cette interrogation de savoir si tel ou tel pourra rouvrir avec le confinement. Des files d'attente dans les rues, des gens avec des masques et des gants, cette distance dans les rapports humains. Les traces ne partiront pas à l'eau claire. Sans compter les familles frappées par le deuil (voir chronique numéro 21), ces séparations douloureuses, il est impossible que nos êtres complexes ne s'intoxiquent pas de ce passé en préparation. quand la moindre fêlure peut provoquer en nous des dégâts d'une ampleur insoupçonnée.

Cet enfermement collectif n'est pas une simple mesure de précaution, elle apparaît, de jour en jour, comme une véritable mesure de survie avec laquelle s'amusent encore quelques inconscients qui, à l'aune de leur individualisme, ne comprennent pas le sens de cette réalité. On ne sait pas Vierzon, comme le suggère Laurent Petit accueillera un "Grand musée de la psychanalyse urbaine" ou si "Vierzon pourrait vite devenir un lieu de pèlerinage d'envergure internationale comme l'est aujourd'hui Vienne dans le domaine de la psychanalyse classique", mais, rien qu'à l'échelle de notre ville, il faudra dans les jours, les semaines et les mois, certainement, les années, être vigilant pour mesurer l'impact de cet enfermement sur la collectivité. Laurent Petit peut d'ores et déjà préparer une nouvelle expérience et un nouveau livre.

 

Jour 21 - Dans l'intimité familiale. En 2003, la canicule avait silencieusement noirci les pages des avis d'obsèques. Des espaces supplémentaires d'un seul coup pris d'assaut par une vague de décès sans précédent. Dix-sept ans plus tard, ce n'est pas une canicule qui bouleverse l'ordre des choses, mais un virus qui nous oblige à réécrire jusqu'au scénario des enterrements. Dans nos traditions, les obsèques c'est aussi un moment de partage, celui de la douleur, de la tristesse, mais aussi des souvenirs, des bons généralement. Ceux que l'on n'a pas vu depuis une paye reviennent à la surface de nos vies. des visages inconnus surgissent, venus d'un passé parfois très lointain. Une vague connaissance avec le défunt. La mort est rassembleuse.

Sauf que, dans cette parenthèse de confinement obligatoire, voilà que le virus menaçant, en plus passer à l'acte, oblige les vivants à se tenir loin de leurs morts. Les foules aux enterrements n'existent plus en période de virus. Les larmes aussi sont confinées. Le chagrin compressé dans une boîte. Seuls les "intimes" ont un passe-droit, même si le terme est flou. N'empêche que les processions sont raccourcies. L'intimité familiale n'a jamais eu autant de signification. Pour satisfaire aux rites mortuaires, des précautions aussi s'imposent. Et la notion de groupe en souffre.

C'est ainsi que dans les pages d'avis d'obsèques de la presse, des formules nouvelles fleurissent. "Au vu de la crise sanitaire, ses obsèques ont lieu dans l'intimité familiale"; "selon les recommandations sanitaires actuelles"; "en raison des conditions actuelles"; "compte tenu de la situation sanitaire actuelle, une cérémonie religieuse aura lieu ultérieurement." On remet ainsi à plus tard l'hommage qu'on aurait pu offrir le jour même. On déclare le droit au souvenir. Des personnages publics, inhumés dans la plus stricte intimité, feront eux aussi l'objet d'un hommage public, plus tard, quand le virus ne menacera plus.

En plus de la litanie ordinaire des décès, nous aurons un effet rétroactif, pour dire que les morts du confinement, ne seront jamais des morts comme les autres. Ils seront marqués du sceau de cette période inédite, et pourront en fait, partir deux fois : une dans l'intimité familiale, l'autre par procuration. Mais qu'est-ce qu'un hommage sans la présence du corps ? Sans le fait, qu'il entend peut-être ce qu'on lui dit ? Qu'il possède encore une sorte de conscience relais, entre la vie qui n'est plus la vie et la mort qui ne l'est pas encore tout à fait ? Nous sommes attachés à ces corps inanimés, qui, dans le cercueil, lui aussi bien visible, sont la preuve évidente de la disparition de l'être aimé. 

Sans cette présence physique, le rite est incomplet. Les morts d'aujourd'hui sont emportés, pour certains, par une maladie qui, en plus, prive les vivants d'un véritable au revoir. Est-ce, là aussi, le virus et ses conséquences, bouleverseront les rites funéraires ? Ou retrouveront-ils leur forme, une fois le confinement terminé ? Pas besoin d'être invité à un enterrement. On y va de son plein gré, pour celui qui est parti ou pour ceux qui restent, ou pour tout le monde en même temps. Combien de frustrations, combien de deuils non accomplis vont fleurir, c'est le terme, durant cette période douloureuse où l'impuissance de pouvoir assister à un rite funéraire s'ajoute au chagrin ? Mais quel étrange enfermement vivons-nous là. Ce confinement nous rappelle qu'il tient prisonnier des êtres vivants et même si la mort, est à sa façon, un confinement, elle retient en quelque sorte aussi prisonnier mais des êtres sans vie. Le confinement est de toute façon une affaire de vivants, la mort aussi est une affaire de vivants. Dans la stricte intimité familiale. Dans la stricte intimité de son chagrin.

 

 

Jour 20 - Discuter à trois mètres de distance. Très vite, quand on sort pour parer à l'essentiel, comme acheter son pain de la semaine à la boulangerie ou sa viande chez son boucher, les conversations avec le reste du monde deviennent très vite surréalistes. D'abord, le mètre requis entre chaque correspondant est loin d'établir un climat de sérénité. Il y a des postillons rebelles qui peuvent aller très haut, très loin, quand on voit les champions de saut à la perche multiplier les performances, on se dit que la nature est souvent sous-estimée. Donc, il faut multiplier par deux ou trois les distances de sécurité pour s'assurer qu'aucun miasme volant ne percute notre visage, s'immisce dans nos yeux et ne viennent sceller notre destin.

Déjà, cette mécanique de pensée, bien qu'elle aille extrêmement vite, pose déjà un laps de temps très court, certes, mais suspect, entre l'instant de la rencontre inévitable et la conscience que cette rencontre ne va pas s'en tenir à un simple "bonjour de loin hein", parce que l'être humain est ainsi fait, qu'il ne sait pas faire régime. Donc, nous voilà sur le trottoir, face à la boucherie-charcuterie qui n'accueille qu'un seul client à la fois, pour éviter la contamination. D'autant que la boutique est minuscule et que, même seul, on est déjà pressé contre soi-même. Parler dehors, en attendant son tour, à trois mètres de distance, c'est une gymnastique incongrue.

Il faut augmenter le volume de sa voix et surtout, réaliser que le dialogue qui, d'ordinaire, se déroule dans une intimité relative mais une intimité tout de même, est destiné à régaler d'autres oreilles que les nôtres. Il n'en va pas non plus de secrets d'état ou d'alcôves, mais justement, cette limitation dans la profondeur des dialogues émoussent encore un peu plus l'envie de prolonger la conversation. Mais, au moins, cette façon de hurler sur un trottoir devant des gens inconnus en parlant de choses qui ne les concernent pas et de personnes qu'ils ne connaissent pas reste, pour l'instant, la seule méthode de socialisation extérieure. En d'autres temps, on se serait tapé la bise, isolé dans un coin, au mieux, prolonger le bavardage devant un verre. Là, pas question. IL faut s'en tenir aux restrictions sanitaires.

C'est ainsi qu'on parle de notre travail respectif et de ses nouvelles limites, de la santé parce que c'est primordial surtout en ce moment, de la façon dont on peut imprimer des textes à partir de son ordinateur chez soi vers celle de son travail. Bref, de vrais problèmes d'intendance qui, en temps ordinaires, ne se seraient absolument pas posés étant donné l'architecture de notre quotidien d'avant le confinement. Mais, vue de loin, on aurait dit, deux personnes, pas d'accord en train de se passer une engueulade sous les regards alanguis de deux témoins passifs qui semblaient ne pas vraiment se régaler de la scène.

Comme quoi les apparences, en cas de Covid 19, peuvent être trompeuse. Un peu comme si la réalité devenait déformée dans le prisme de ce virus astreignant. Bien entendu, pas d'effusions ni au début ni en fin de conversation, à croire que, déjà, nos corps ont confiné d'eux-mêmes les gestes élémentaires qui accompagnaient jadis, nos formules de politesse.

D'autres, réfugiés derrière un masque, refusaient en baissant la tête, tout début de conciliation orale, comme si nos bouches suintaient d'une humeur noire capable de tâcher jusqu'à l'air qui nous entoure. Forcément, un peu plus loin, dans une voiture, une autre connaissance. Poussé par le réflexe de pouvoir papoter au conducteur par la fenêtre ouverte, c'est en toute illogique, que j'ai fait le tour du véhicule pour le positionner à la fenêtre côté passager pour parler au conducteur. Ce qui est une étrange position pour échanger mais qu'est ce que l'étrange dans l'étrangeté ? Du coup, on se surprend à ne plus être surpris par nos nouveaux réflexes que l'on estime même de bon sens. Et cette intelligence instinctive prouve bien que nos acquis l'emportent sur l'inné. Hier encore, nous aurions tenté le diable en bavassant comme d'ordinaire, dès lors que l'ordinaire éculé nous dicte ses nouvelles lois dans le creux de notre oreille.

De même que le boucher s'en est tenu à sa position verticale derrière son comptoir, sans avancer ne serait-ce qu'une oreille pour sceller mon acte de bienvenue dans une gestuelle désormais moisie. Que serons-nous demain si ce n'est des groins masqués avec des voix de stentor pour parler de l'autre côté de la route, au trottoir d'en face, quand les voitures auront repris leurs ballets. Non, vraiment cette sortie matinale pour des baguettes traditions et des saucisses-merguez vouées à un barbecue dominical m'ont donné un aperçu de nos futures traditions de politesse quand le confinement nous aura desserré ses nœuds de ficelle de rôti sur nos viandes si sensibles. Qu'en sera-t-il de notre convivialité gauloise, autres étreintes et embrassades latines, sans compter que les amoureux du futur devront se séduire façon carte bancaire : sans contact. Nous allons vers des lendemains étranges. 

 

Jour 19 - Applaudir les soignants. A chaque crise ses héros. Le confinement en a désigné de nouveaux : les soignants qui, au risque d'être contaminés eux-mêmes, luttent sans merci pour sauver des vies. Dans notre société où la moindre aile de papillon sur les réseaux sociaux peut se transformer en tempête dans l'univers médiatique, il est tellement simple de dire merci ou d'être beaucoup moins aimable. C'est vrai qu'applaudir ne mange pas de pain, et ça doit forcément réchauffer des coeurs. Mais ce qui est impensable, dans notre société de pays riche, c'est de découvrir notre extrême fragilité.

Celle du monde hospitalier ne fait pas exception. Il faut une crise sanitaire sans précédent pour non pas reconnaître la précarité de notre système de santé, c'est déjà fait, mais pour faire des soignants, tous les échelons de soignants, des héros modernes dès lors qu'eux-mêmes, plongés dans l'absurdité d'un système sans fond, ont dit, redit et reredit, et ce n'est pas à Vierzon que l'on dira le contraire, que l'hôpital craque de toutes parts.

A leur dévouement professionnel, s'ajoute surtout un autre paramètre : ce sont des hommes et des femmes comme nous, qui, s'il n'avaient pas été soignants, auraient peut-être été confinés avec leurs familles, chez eux, en télé-travail par exemple, ou plus compliqué économiquement, au chômage partiel. Mais ce sont des soignants, et derrière chaque masque, quand ils en ont, se dissimule des gens ordinaires avec des parents, des enfants, des maris, des femmes, frères et sœurs. Et cette double-condition renforce un peu plus leur engagement. Alors que dire de cette crétinerie bien française, héritée des années noires de l'occupation, de jeter l'opprobre sur des soignants qui habitent un immeuble ou un quartier sous prétexte qu'ils pourraient être contagieux ?

La connerie qui est plus fort que la bêtise a pourtant cet avantage : elle ne s'attrape pas, mais elle se nourrit, s'engraisse, elle gonfle, prend de la place. Et le confinement ne parvient pourtant pas à la juguler. Ce fond de crasse, comme une ouche de goudron toujours frais, continue d'agiter certains esprits, j'allais écrire certains cerveaux, mais cet organe semble manquer à la constitution de ces prétendus justiciers de la précautions. Certains font donc des soignants des héros, d'autres des pestiférés. La dénonciation reste dans les gênes, l'égoïsme une construction génétique. On pourrait se passer, dans nos conditions difficiles d'enfermement et des conséquences qui en découlent, on pourrait se passer de ce genre de déchirure dans le tissu déjà fragile de notre société en détention.

Mais, il semble que les pires situations semblent glisser sur certaines et certains comme l'eau sur les plumes des oiseaux qui on l'espère, parviendront à chanter plus fort que ces crétins du premier nid. Ces mêmes anonymes se rendront sans doute dans un hôpital dans l'avenir sans se départir de leur âme noire. Mais voilà, ce jour-là, les soignants ne seront plus soupçonnés d'être contagieux. En revanche, les relents nauséabonds accrochés aux principes de nos délateurs zélés, continueront de sentir mauvais. Ces mêmes bouches obscures seront prêts à hurler au scandale parce qu'il manquera quelque chose dans l'hôpital où il pourrait être admis. On les verra hurler leur haine contre le système, alors que le leur porte les traces d'une moisissure qui n'arrive pas à partir au grattage.

Mais l'hôpital et ses soignants seront-ils enfin entendus ? Le système qui régit la gestion des hôpitaux sera-t-il révisé ? Va-t-on faire encore une question d'argent le quotidien des hôpitaux ? A Vierzon, encore, sera-t-on obligé d'entourer d'une chaîne humaine l'établissement pour ne pas que les coupeurs de tête technocratiques en tranchent un bout ? N'y-a-t-il pas un robinet à ouvrir pour les hôpitaux ? N'y-a-t-il pas un robinet à ouvrir pour le bien-être des gens qui vivent, tout simplement ? N'y-a-t-il pas un robinet à ouvrir qui ne le soit ailleurs que dans la gorge de ceux qui engrangent au détriment de ceux qui rament ? Le virus qui tient tête à l'humanité entière n'a aucune frontière, aucun parti, aucun syndicat, aucune vision politique. Mais il adresse un message subliminal, non pas à ceux qui luttent activement contre lui en ventilant des victimes, non un message subliminal aux dirigeants qui, chargés de tout prévoir, le propre de la politique (gouverner c'est prévoir) n'avait pas vu arriver l'ennemi de cette façon-là.

Depuis quelques temps, cette chronique s'éclaire à la lumière des événements et des sentiments qui la traversent. Et pense fermement qu'une partie du système sur lequel nous sommes assis, ne résistera pas aux crampes qu'il nous procure. Il y a, en fond sonore, comme ce rayonnement fossile qui occupe l'univers, trace plus que probable de commencement à travers une méga explosion, une idée qui enfle. Cette idée que la société dans laquelle nous vivons doit nous appartenir un peu plus, qu'elle doit refléter les besoins de chacun et non les exigences de quelques uns. Bien sûr, tout n'est à jeter par-dessus bord, mais les évolutions, les changements doivent être non pas profonds, non, ils doivent être exceptionnels. Le confinement nous donne à voir chaque jour le monde en face, avec en plus le temps d'y réfléchir plus que jamais nous n'avons de temps pour réfléchir à notre condition. Et c'est peut-être la dernière chance que nous avons entre les mains pour redéfinir notre place et accentuer notre pouvoir individuel.

 

 

Jour 18 - Les solutions s'épuisent. On a beau être blindés de ressources, riche de notre imagination, bricoleur à trouver des solutions à nos nouveaux problèmes, n'empêche que les solutions s'épuisent. On a beau brouter l'herbe des réseaux sociaux comme des troupeaux de bovins dans leurs près, on a beau absorbé comme des éponges l'information liquide des chaînes d'infos, on a beau croire que nous sommes des génies, la fatigue l'emporte. A peine s'habitue-t-on au confinement qu'une petite musique monte de nos solitudes.

Le déconfinement risque d'être aussi compliqué à mettre en place que d'ordonner aux Français et à un tiers de l'humanité de rester chez eux. On anticipe tellement que l'on ne comprend plus trop le sens des choses. Nous restons au chaud jusqu'au 15 avril, alors qu'on nous martèle qu'un prolongement se fait déjà jour. Et en même temps, pour reprendre une expression connue, voilà qu'on nous met dans un coin de nos têtes, la sortie de la crise.

Du coup, ne risque-t-on pas d'être démobilisés ? Ne risque-t-on pas que nos efforts pour rester en semi-liberté ne soient ruinés pas la perspective qu'on peut toucher du doigt d'une libération ? Le temps s'étire avec une lenteur telle qu'on a l'impression de faire du sur-place. Là aussi, les solutions s'épuisent, comme la patience, la compréhension. Les coqs politiques se remettent à brailler dans la basse-cour. Les tirs nourris ne vont pas tarder. La grande majorité des business a le nez dans la flaque, certains en revanche doivent se poursuivre. Comme quoi, nos doutes sur ce que sera notre société avant et après le confinement ne font guère de doutes justement. Comment une société aujourd'hui désorganisée comme la nôtre va pouvoir remettre la machine en route ?

Parce que sortir de chez soi, ce sera facile. Retourner au supermarché du coin avec le bonheur de se frotter aux cuirs des clients entassés aux caisses, ce sera facile. Reprendre sa voiture, rouvrir le bureau, ce devrait être faisable. Mais notre société-monde est plus complexe que ça. Même si beaucoup serrent des dents, le flot de critiques et de récriminations n'a pas encore envahi l'estran de notre confinement. Qu'est-ce qui restera après la marée basse ? Dans quel état serons nous tous, décalés, bousculés dans nos habitudes de pays riches, apeurés par les sombres perspectives que des Nostradamus d'opérette déclinent à tout bout de champ.

Autant l'arrêt fut brutal, autant l'arrêt de l'arrêt ne le sera pas. Impossible de lâcher soixante millions de Français, renfermés depuis quatre, six ou huit semaines, dans leurs anciennes habitudes. En aurons-nous envie ? La possibilité ? Quels profonds traumatisme cette situation va-t-elle générer sur le moyen et long terme ? Les nouvelles façons de travailler ne vont-elles pas donner des idées à certains. Car la rentabilité, le capitalisme, le profit, sont des mots qui ne sont pas confinés. Qui nous dit que demain, nous serons en capacité d'être ce que nous étions ? Le déconfinement ne sera pas général, il se fera au compte-goutte. Histoire de nous dégourdir, de reprendre petit à petit le fil notre actualité. Il faudra en dresser un bilan. A la fois individuel et collectif. Car finalement, là, devant nos écrans, rien n'a changé. S'arrêter ce n'est pas changer. C'est juste prendre de l'élan pour aller plus loin mais dans la même direction.  Comme quoi, est-on vraiment si pressé que cela d'être déconfiné ?

 

Jour 17 - L'immobilité ça dérange le siècle. Du confit de Ferré. "L'immobilité, ça dérange le siècle. C´est un peu le sourire de la vitesse, et ça sourit pas lerche, la vitesse, en ces temps." Il n'y a plus rien, chante Léo Ferré. Plus plus rien. 

Camarade tranquille, camarade prospère
Quand tu rentreras chez toi
Pourquoi chez toi?
Quand tu rentreras dans ta boîte, rue d´Alésia ou du Faubourg
Si tu trouves quelqu'un dans ton lit
Si tu y trouves quelqu´un qui dort
Alors va-t'en, dans le matin clairet.

Il n'y a plus rien. Ou presque. Derrière les vitrines qui chantaient, hier encore, tout s'est immobilisé. Rien ne bouge. Pas même une mèche chez le coiffeur. Pas un verre au bistrot. Le giratoire semble perdu dans sa circonférences ennuyeuse. Personne ou presque pour tourner autour. Les objets sont vides. Destitués. A l'heure du confinement, une couche de rien empêche tout de bouger. 

Le désordre, c'est l'ordre moins le pouvoir !

A la différence près que, justement, ici, dans le cas qui nous préoccupe, tout est en ordre, rangé, comme demain on ne revenait pas. Comme si demain était un hier sans espoir. Les abris bus sans bus, les rails sans trains, les rideaux fermés sur des kilos d'heures sans relief. A marcher sur le trottoir vide de sens, on se croirait seul au monde. Paumé dans une ville déserte à tenter de retrouver de vieux réflexes sensoriels. On en serait même à ramasser des mots tombés de quelques bouches antérieures. On est en manque de bruits familiers. En manque de cette drogue dure qu'est notre patrimoine artificiel. 

Les mots, nous leur mettons des masques, un bâillon sur la tronche
A l´encyclopédie, les mots!
Et nous partons avec nos cris!
Et voilà !

Il n'y a plus rien ou presque que l'illusion profondément ancrée que quelque chose d'irrationnel irradie. Pendant de longues minutes, qui s'étirent comme des élastiques prêts à lâcher leur charge, le monde est cru, le monde est désactivé. Et nous mêmes, marchant à pas francs sur les trottoirs évidés, cherchons l'épilogue à cette histoire. Comment en est-on arrivé à marcher à genou ? A courir à plat ventre, les fesses serrées de trouille. est-ce une vraie trouille ou une trouille fabriquée destinée à nous clouer au sol pour nous clouer et nous montrer à quel point notre fragilité peut être mortelle.

Nous arrivons avec nos accessoires pour faire le ménage dans la tête des gens
Apprends donc à te coucher tout nu!
Fous en l'air tes pantoufles!
Renverse tes chaises!
Mange debout!
Assois-toi sur des tonnes d´inconvenances et montre-toi à la fenêtre en gueulant des gueulantes de principe

Si jamais tu t'aperçois que ta révolte s'encroûte et devient une habituelle révolte, alors

Sors
Marche
Crève
Baise
Aime enfin les arbres, les bêtes et détourne-toi du conforme et de l'inconforme
Lâche ces notions, si ce sont des notions
Rien ne vaut la peine de rien

Il n'y a plus rien...plus, plus rien

Je monte le son. Pour que Ferré occupe la place, coule dans le caniveau, déboule dans la rue. J'imagine, dans le silence de la ville, la voix de Léo Ferré hurler "Il n'y a plus rien". Mais que faisons-nous, à part creuser un peu plus l'écart entre l'intérieur de nos convictions et l'extérieur des convictions des autres. L'autre, devenu terriblement un agent infectieux. Je rêve d'un putain de café au comptoir d'un bistrot de quartier, à se frotter le cuir de nos envies sur quelques centimètres carrés de carrelage. Tandis que nos visages sont enfouis sous des masques, nos mains planquées dans des gants jetables, je veux un café au comptoir.

Ils te tairont, les gens
Les gens taisent l'autre, toujours
Regarde, à table, quand ils mangent
Ils s'engouffrent dans l'innommé
Ils se dépassent eux-mêmes et s'en vont vers l'ordure et le rot ponctuel !

Je remonte doucement dans ma boîte, dans cette jolie boîte où nous sommes désormais rangés, classés, étiquetés. Demain, j'irai respirer l'air qui plane au-dessus de la route. Demain, j'irai sans aucun doute appareiller dans un port imaginaire, où la mer descend les marches comme une star à Cannes. Avec un peu d'imagination, c'est ce qui nous reste quand on a tout désinfecté, on entendra la mer charrier nos monologues. 

Nous aurons tout. Dans dix mille ans !

C'est à cet moment-là que j'envie l'univers. Il faut bien des repères pour comparer. Ça changera de nos nombrils conformistes. De nos en-dedans pépères. J'avais une envie indicible, tout à l'heure, dehors : celle de hurler pour savoir si ce cri allait être confiné dans le silence irradié du confinement ou si, au contraire, il allait exporter une autre façon de se sentir vivant. C'est cela la solution, sortir et hurler pour faire reculer le silence. 

Nous aurons tout. Dans dix mille ans !

 

 

Jour 16 - Il pleut d'étranges éclaircies. Quand nous aurons usé, passé, repassé, plié, déplié, replié nos certitudes profondes à propos de nos doutes; quand nous aurons lavé, délavé, essoré, séché, défroissé les draps de nos insomnies à venir; quand nous aurons bu tout le liquide de nos solides arguments destinés à nous rassurer; quand nous aurons envisagé, imaginé, rêvé, pensé, ce qui peut nous arriver de meilleur entre deux portes du pire; quand nous aurons fini de dîner à la table des larmes; quand nous aurons parcouru les kilomètres nécessaires entre ce que nous souhaitons être et ce que nous avons; quand nous ouvrirons juste la porte de nos enfermements, cela signifiera que nous aurons perdu. 

Il pleut d'étranges éclaircies dans notre nouveau ciel, constellé de plafond. Les jours deviennent une habitude et le pire, dans les habitudes, c'est qu'elles ne demandent jamais rien pour rendre leurs aises. Un jour, vous vous surprenez à copier la veille et, sans même le savoir, ça y est, l'habitude a germé, elle pousse les parois de nos intérêts et s'installent au beau milieu des allées de nos fantaisies. Et c'est si fragile une fantaisie que la moindre mauvaise herbe peut en éradiquer des surfaces entières. Les habitudes vous prennent au ventre, au cou, aux mains, aux pieds. Elle marchent dans votre ombre, se coule sans votre esprit.

Il pleut d'étranges éclaircies sous nos parasols précoces. On aimerait tant faire comme si l'enfermement n'existait pas, comme si le couvercle qui nous érafle le haut du crâne, n'était qu'une vue de l'esprit. Comme si nos prisons étaient transparentes. Mais il y a l'habitude, ce chiendent dans le gazon, qui entache la bonne marche du green. Les jours ont pris des habitudes, celles qui demeurent désormais notre horizon. Parfois, comme des gosses, on se lève sur la pointe de nos pieds pour regarder au-dessus du mur afin de savoir ce qu'il y a demain. Mais demain, sera une habitude comme celle d'aujourd'hui, accrochée aux rideaux ou à la porte de la cabane du jardin. 

Il pleut d'étranges éclaircies dans notre force de croire. C'est ainsi, aujourd'hui, il pleut, des gouttes provisoires qui forment des flaques provisoires sous nos provisoires pas. On danse en rond, on marche en cercle, on pense en boule. Les habitudes ont pris l'ascendant. Alors, on rêve de nos habitudes d'avant, de celles qui signifiaient que tout était normal, d'une normalité habituelle, avec son rythme défini par les habitudes de notre vie antérieure. Sans s'apercevoir, finalement, que l'enfermement était peut-être plus pernicieux mais tellement réel. Car enfermé, libre dans des habitudes ou enfermé, confiné, dans d'autres habitudes, ce n'est jamais qu'être enfermé, dépendants de gestes qui nous conditionnent, nous consument et nous donnent l'apparence d'une liberté finalement contrainte. 

Il pleut d'étranges éclaircies sur les trottoirs essoufflés de trop courir après les rares ombres qui les traversent. Une question d'habitude. Marcher, courir, rentrer à l'heure, partir à l'heure, dormir à l'heure. Les habitudes ont, dans le monde libre, une raison de nous rassurer qu'elles ont, dans le monde contraint qui est le nôtre, heureusement provisoire, valeur de toxicité. Et pourtant. Nous n'avons peut-être jamais été aussi libres qu'aujourd'hui. Car nous avons perdu l'habitude de matcher dans nos têtes, de courir dans nos esprits, d'être à la merci des artifices qui nous écartèlent. Nos vieilles habitudes nous guettent et dès que nous serons sortis, elles réintégreront notre corps. Et toutes celles que nous avons confectionné à grands coups de virus menaçant, vont couler dans le caniveau, ruisseler dans la mare à souvenirs. Et nous reviendrons sur nos anciens rails, nos anciennes routes, nos vieilles chaussées poursuivre ce que nous avons commencé. Il pleut d'étranges éclaircies acides qui font des petites trous dans la marche que l'on pensait raisonné de notre monde rationnel. C'est décidé, je n'ouvre pas mon parapluie. Mais mes bras au ciel.

 

Jour 15 - Au rythme des bilans. Le soir, désormais, nous prenons notre dose de bilan. De catastrophisme. De doute. Le nombre de morts, le nombre de personnes en réanimation, le nombre, le nombre, le nombre. Autant nos jours d'avant la pandémie se balançait au rythme des jours, des heures, des semaines ordinaires et des week-end à rallonge. Autant, désormais, nos existences sont rivées sur les bilans. Des bilans nationaux déclinés en bilans régionaux, puis départementaux. Chaque jour, nous vivons l'épidémie comme une voisine, on regarde chez elle ce qui s'y passe. Ce n'est pas de l'indiscrétion malsaine, ni de la curiosité mal placée, mais parfois, on voit les rideaux bouger alors, forcément, on aimerait savoir.

Ce n'est pas non plus du voyeurisme mais certainement une façon de graduer notre trouille, de la calquer sur la courbe des contaminés ou elle des morts, ou celle encore, des malades cloués dans un lit de réanimation. Les guéris ont beau aussi exister, ça ne prend pas. Non, la peur ne peut se nourrir que des bilans qui ne cessent d'augmenter. Jamais une épidémie n'avait été autant scruter presque minute par minute. Et nous, dans notre cocon confiné, nous branchons notre moral directement sur les courbes. Qui grimpent à des hauteurs dont ou nous dit qu'elles devraient encore grimper plus haut jusqu'à tutoyer l'Everest. 

Dès lors, ce qui se passe en France devrait nous suffire à alimenter nos batteries de trouille mais il y a l'Italie, l'Espagne, et plus les jours passent, plus ces mêmes jours ne servent pas à soustraire notre condition mais au contraire, ils additionnent une étrange sensation de durée. Quinze jours d'abord pour ne pas nous submerger d'angoisse. Puis quinze autre jours pour ne pas nous faire crouler sous la dépression. Un mois d'un seul coup aurait été trop brutal pour nos âmes sensibles. De ce mois, on pense au mois suivant. Et dans nos têtes, nous sommes déjà cloués au sol de nos propres maisons jusqu'à la mi-mai, voire fin mai.

Pour l'instant, les courbes grimpent, et puis elles flirtent avec les plafonds, plus le poids de notre confinement se justifie. Et encore, nous annonce-t-on, la vague n'est pas encore passée. Les jours qui viennent vont être encore plus pénibles que ceux qui sont passés. Et les jours d'après aussi car le virus ne va pas tourner les talons aussi facilement. Il y aura les jours d'après le pic épidémique, et le jour d'après le confinement, la reprise, les fourmis dans les jambes, la réalité crûment redescendue sur terre. Et à cette réalité douloureuse qui nous assaille tant chaque soir, à l'heure des bilans, sur le pas de nos portes, il y a l'angoisse du retour à l'anormal. Car jamais nous n'étions passés dans une telle lessiveuse et jamais nous n'avions eu à penser à la fois à notre présent critique et à notre avenir proche tout aussi critique pour d'autres.

Il y aura d'autres bilans, d'autres courbes, d'autres victimes différentes de celles d'aujourd'hui, d'autres difficultés. Le silence du confinement recouvre pour l'instant, plus ou moins, une situation générale. Mais quand les bruits quotidiens reviendront, quand le chant des oiseaux aura cédé de nouveau le pas au bruit des moteurs, quand l'indifférence générale qui nous caractérise sera libre de ses mouvements, les détails nous sauteront à la face. Combien de commerces par exemple pourront rouvrir et surtout, poursuivre leurs activités ? Quelles mesures de protection adopterons-nous après ? Quel sera notre quotidien, entre une existence bouleversée avant et forcément bouleversée après ? Chaque bilan, chaque dizaine, chaque centaine de morts supplémentaires, chaque chiffre officiel ou non, nous rapproche un peu plus de notre double problème : non seulement, pour l'instant, notre présent est incertain mais nous ne pouvons même pas nous reposer sur demain. Car demain aussi charrie déjà depuis nos confinement son lot d'incertitudes.

 

Jour 14 - Une heure de confinement en moins. Il aura fallu le confinement, le coronavirus, un pays sur les rotules, une économie désespérée pour que, cette année, on ne parle pas de l'heure d'été. Voilà un non-événement qui va passer inaperçu, parce que chaque année, on nous ramenait le cerveau, on nous étrillait les oreilles avec le changement d'heure. Le seul bienfait d'avancer ses pendules, cette nuit-, c'est qu'on sera une heure de moins en confinement. Et sur un mois, ça ne pèse certes pas très lourd, mais c'est une heure de gagner; Tout ce qu'on peut gagner sur le temps qui passe, trop vite, trop lentement, mais qui passe quand même, il faut le prendre.

Avouez que nos débats sur l'heure d'été et l'heure d'hiver, ne pèsent plus bien lourd face à la litanie des morts, des infectés, des réanimations, des confinés. Comme quoi, à la lueur de vrais problèmes, des problèmes capables de bouleverser l'humanité comme un virus par exemple, nos débats sont dérisoires. Nos problèmes de pays riches ne pèsent pas lourds face aux vrais enjeux de ce monde. Il a fallu un virus mortel pour nous coller derrière nos fenêtres et constater la misère intellectuelle de certains de nos échanges. C'est consternant. A chaque fois, à la lueur d'un drame humain, on mesure combien nous sommes autocentrés sur nos nombrils verrouillés.

A chaque fois qu'un événement grave nous frappe, on essaie de se dire que plus jamais, nous retomberons dans les méandres de nos infimes détails de riches et à chaque fois, nos travers reprennent le dessus. Franchement, il ne faut rien avoir à faire pour accorder de l'importance à si peu d'importance. Il faut des drames pour draper d'un voile pudique nos propres pudeurs de minables consommateurs d'une société capitaliste. Il faut bien qu'une épidémie nous range derrière nos double-vitrage et nos serrures à multiples points pour s'apercevoir à quel degrés de futilité nous nous livrons à chaque seconde de notre existence de bien vivant.

Le virus, c'est un paradoxe fameux, ne nous grandiront qu'à la force des exigences qu'il engendre. Mais une fois les chiens relâcher, nous irons lever la patte sur les fleurs et aboyer après les trains qui passent, car nos petits cerveaux d'être humains de pays développés sont carénés de telle façon à ce que nos préoccupations quotidiennes ne dépassent pas le cadre de notre moi, de notre surmoi, de notre moi moi moi, du périmètre de notre moi, de la surface de notre moi. Cet égoïsme puissant nous saute à la figure le jour où il n'y a tien d'autre à faire, derrière ses carreaux qu'à regarder le temps qu'il fait et le temps passer. De quelles futilités nous nous nourrissons chaque jour dans notre existence repue, au-dessus de nos assiettes pleines, de nos câbles branchées sur la planète, de nos écrans multifonctions, de nos arts ménagers. Et pendant qu'on se demande si l'épluche-légumes doit être de couleur vive pour éviter qu'il ne parte à la poubelle, notre cerveau occulte les vrais soucis de l'instant.

Mais maintenant que nous sommes à poil, démunis, à la merci de la moindre pénurie de papier-toilettes, de masque et de gel hydroalcoolique, va-t-on s'apercevoir de l'épaisseur de notre futilité, de notre légèreté, de notre incapacité à penser universellement, comme des grands, sans avoir besoin qu'on nous torche, qu'on nous essuie le bec, qu'on nous lave les mains. Mais de quelle société sortons-nous et vers quelle société veut-on aller ? Aura-t-on la lucidité de se départir de notre couche de crasse pour laisser notre peau à vif, dessous, brûler des vrais problèmes de ce monde ? Va-t-on remettre nos pieds dans nos chaussons, et caresser le chat en regardant Cyril Hanouna ? Ou va-t-on enfin tenter de résoudre les vrais problèmes de NOTRE monde ? Nous allons vivre une heure de moins notre confinement forcé. Et demain, quand les serres médiatiques n'aurons plus rien à agripper, on nous rabâchera les mêmes litanies. Et qui osera penser une seule seconde à dire, putain, c'était mieux pendant le confinement. Si un virus ne nous guettait pas au tournant...

 

Jour 13 - Quinze jours de plus. La nouvelle est tombée comme un cheveu sur la soupe de ce confinement : quinze jours de plus, au moins. Tout est dans le au moins. Nos esprits étaient préparés à plus que quinze jours. Ils le sont même à plus d'un mois. Si en mai fais ce qu'il te plaît, il est de plus compliqué que mai soit vraiment synonyme de libération. Car à force de parler de guerre, le vocabulaire s'affuble des mots de circonstance. La libération n'est pas pour tout de suite. Une simple déclaration du premier ministre nous renvoie à nos tristes rôles de confinés. De vulgaire confinés que l'on cache pour éviter que notre inconscience et notre morgue nous emporte dans le grand cercueil commun. Dit comme cela, c'est un peu brutal, mais plus les jours passent, et plus l'envie est grande d'ouvrir la fenêtre est de hurler "mais bordel, restez chez vous". 

Seulement, l'heure n'est plus au constat mais au bilan, de plus en plus terrifiant. Cette deuxième phase de confinement, passé l'étonnement et l'inédit de la situation, va forcément glisser vers la peur. Pas la peur de manquer de nouilles ou de papier toilettes, nos concitoyens ont éprouvé leur légèreté intellectuelle face aux grands défis de l'existence. Non, la peur, la vraie, celle qui vrille les tripes, celle qui vous tord le ventre, la peut viscérale et profonde de choper le virus, de se retrouver avec cette saloperie dans l'organisme et de devoir se demander, si, nous en sortirons vivants. La bonne vieille peur de mourir, celle qui, avec notre société en surpoids et nos canapés moelleux, nous revient comme un boomerang.

Car nous avions réussi, tant bien que mal, à nettoyer la peur de mourir de nos craintes obsessionnelles. Pas le temps de penser à mourir à 160 sur l'autoroute. Pas le temps de penser à mourir en ingurgitant des plats chimiquement répréhensibles. Pas le temps de penser à mourir en suçant la terre jusqu'à la moelle. Pas le temps de penser à mourir en se dépêchant de vivre. Sauf que l'actualité épidémique nous rappelle à l'ordre. Et que masqués, gantés, confinés, nous n'avons qu'une trouille au fond du nombrils, finir notre vie là, bêtement terrassés par un virus dès lors que l'on pourra mourir, demain, d'une courgette glyphosatée, d'un trop-plein de gaz à effet de serre ou d'un réchauffement climatique parce que l'homme n'a pas pu s'empêcher de monter e chauffage.

Franchement, ce serait ballot de mourir de ce virus alors que tant d'autres meilleures raisons nous attendent. Combien de maladies dûes à la maladie de la productivité, du toujours plus, du toujours plus grand, plus vite, plus haut ?  La noblesse de notre société c'est de mourir d'un truc connu, pas d'un virus venu d'Asie qui galope comme un pur sang de PMU sur la planète. Non, la noblesse de notre race humaine, c'est de mourir dignement, pas un masque sur le nez, mais d'un cause financée par notre démocratie, abondé par notre capitalisme, adoubé par notre mondialisme et inoculé par notre connerie en acier. Alors, quinze jours de plus entre quatre murs, ou un mois de plus, ne forceront pas les verrous intimes de notre fonctionnement. Ne nous faisons d'illusion : la domination des marchés, l'acide des politiques contemporaines, le poison des inégalités, n'exigent aucun confinement et pourtant, ils se répandent avec sarcasme.

La peur de la mort n'est pas essentiellement celle de la disparition de nos corps, mais une mort sociale, économique, une mort existentielle, une mort par effacement. Une mort indigne. Mais avant cela, il faut résister. Normal, c'est la guerre. Avant la libération, il y a la résistance. La naissance de nouveaux réflexes. Ne nous laissons pas voler notre résistance puisque tout ce qui comptait, il y a encore trois semaines, ne compte plus du tout aujourd'hui. Tout nos problèmes, de la monnaie de singe. Notre système de réflexion doit changer? Nos sentiments doivent changer. Notre perception de l'air doit changer. Si nous devons rester confinés un mois, un mois et demi, deux mois sans perdre le poids de nos handicaps, nous nous en tiendrons rigueur.

 

Jour 12 - J'ai marché au milieu de la route. Dérogation en poche pour un tour du pâté de maison, je me suis offert le caviar du piéton, le homard du bipède, l'or du libertaire pédestre : j'ai marché au milieu de la route, sur la ligne pointillée.

 

 

Bien au milieu, comme en équilibre sur un fil. Pas une voiture devant, pas une voiture derrière. Aucun moteur à l'horizon. Juste le froissement de mes pieds sur le centre de la chaussée. Juste le silence anachronique d'une ville sous cloche, de trottoirs abandonnés, de rues sans flux sanguin. J'ai marché au milieu de la route pour éprouver l'ampleur de ce que nos vies traversent. J'ai vécu, quelques instants, une existence de voiture. Moi, le piéton qui se dégourdit un peu les jambes dans la fraîcheur du soir. Personne non plus pour me juger, me qualifier de fou. Personne pour me rappeler à l'ordre.

 

 

C'est angoissant, quelque part, ce genre de liberté même si notre liberté, aujourd'hui, est encadrée de murs, fermée par un plafond. On ne marche jamais au milieu de la route de son plein gré, on la traverse, on passe d'un trottoir à l'autre, mais jamais on ne foule, sciemment, ce territoire interdit aux pieds. C'est dire l'ampleur de la catastrophe qui nous traverse de part en part. Il n'y a même aucune ivresse dans cet acte, comparé à celui qu'on peut éprouver quand quelques rares journées mettent la bagnole au clou pour laisser respirer un peu la ville. Et cette afflux de véhicules forme un bruit de fond que l'on n'entend même plus. Sauf que désormais, depuis le confinement, on entend que son absence.

 

 

Un peu plus bas, dans le soleil couchant, un train de marchandise secoue sa carcasse. On dirait les échos de ferraille que l'on entendait, les soirs d'été, du côté de la gare de triage quand les wagons dévalaient la pente pour se coller les uns aux autres.

La gare est quasi-déserte. Il y a ainsi, des choses qui, d'un seul coup, ne servent à rien. Le petit bonhomme vert qui nous dit de traverser, à quoi sert-il quand personne ne traverse ? 

 

 

Que reste-t-il donc des lignes de fuite ? Où mènent-elle sans personne au bout ? Et ces vitrines ornées de messages ? Ces ouvertures en pointillé, comme la ligne au milieu de la route ? Et ces choses, d'un seul coup, éteintes, figées ? Ces fantômes de gens que l'on croise, forcément suspects. Tout prend une couleur étrange. Comme cet automobiliste qui nettoie sa voiture et dont le bruit du jet ultra-puissant déchire le silence.

 

Finalement, rien n'est inamovible. Tout est en sursis, accroché à des fils tendus qui se détendent ou se retendent. Tout ressemble à rien. Sauf le soleil, intangible, qui mollement s'enfonce dans le fracas des rails de la gare, qui s'accrochent aux caténaires, restent en équilibre quelques instants sur un poteau. Une poésie quotidienne qui, elle, change sans changer. Quelque chose se durcit dans le soir. Sans doute la fraîcheur, les volets qui se ferment rappellent que l'on se cloître un peu plus dans notre confinement. C'est étrange, les pas du retour se font plus rapides, comme accélérés par un instinct de survis. Quand tout reprendra sa place, le soleil n'aura pas pris une ride. Nous, sans doute un peu. Cette ride intérieure qui nous raye l'esprit.

 

 

 

 

Jour 11 - Les infinis détails. Le confinement parviendra-t-il à aiguiser  de nouveau nos sens émoussés par trop d'habitudes dénuées de sentiments ? Va-t-on retrouver nos instincts bienfaiteurs, nos réflexes salvateurs et nos envies d'infini ? A rester enfermés entre nos murs, c'est sur nous-mêmes que nous nous replions, à l'écoute de nos propres résonances, de nos propres murmures. Mais, ce que le confinement nous apporte, ce sont ces infinis détails, ces poussières de rien que nos yeux ignoraient, que nos doigts rejetaient sans y prendre garde. A ne plus perdre nos regards dans le camboui quotidien, dans le roulement perpétuel des giratoires, contre les limites de nos horizons, à recentrer nos pupilles sur l'infiniment plus petit, des choses  réapparaissent. Elles étaient là, avant, mais moins évidentes, moins criantes, moins vitales.

On le voit, on le lit, on le mesure, mais, les confinés redéfinissent leur territoire et l'habite dans son intégralité. Ce que nous ressentions à l'échelle d'une ville, d'un trajet en voiture, d'un voyage en train, nous le recentrons à présent sur une surface délimitée par nos velléités de propriétaires, nos moyens de locataires, nos perspectives foncières. Chacun habite son coin, mais surtout, chacun l'épuise. Depuis ce confinement, jamais nous ne sommes autant rentrés chez les autres.

Ce que permet l'instantanéité des réseaux sociaux, le pouvoir des web-cams que le confinement délie à tour de bras, à longueur d'écran, nous voilà chez les uns et les autres, des visites que jamais, une situation normale n'aurait permise. C'est fascinant de constater que, d'ordinaire, nous avons ce besoin de protéger notre intimité et face au revers d'un confinement, voilà qu'on ouvre ce que l'on n'aurait jamais ouvert auparavant.

On distingue alors des détails, des petites choses qui, d'un coup prennent de l'importance. A la faveur d'une visio-conf' (terme très à la mode), nous voilà débarqués à plusieurs chez les collègues. On ne voit que ce qu'ils veulent nous laisser voir mais c'est déjà beaucoup. Et tous ces détails. Sans aller les chercher chez les autres, on se contente des nôtres. Nos yeux se reprogramment sur des murs familiers, une vue quotidienne. Tout se rétrécit peut-être mais l'infiniment petit nous gagne. A défaut de marcher librement dans notre propre rue, on assimile ce que notre périmètre nous laisse voir. L'extérieur devient un vaste d'expérience, on pourrait en profiter pour scruter les étoiles dans une lunette astronomique, mais une autre curiosité nous envahit. Pas malsaine du tout, une curiosité de l'urgence. Celle qui nous force à prendre ce qu'il y a tout près, plutôt que de chercher à prendre ce qui est loin.

Une nouvelle proximité en quelque sorte, une curiosité en circuit cour, ces circuits-courts qu'on nous rabâche à longueur d'année, le respect des saisons, des fruits et des légumes de l'instant. Voilà ce que le confinement opère en nous : une urgence de la proximité. Nos yeux s'habituent dès lors à percevoir une autre lumière, une autre douceur, une autre tendresse sur les courbes et les arêtes de nos vies. Les grandes étendues deviennent d'un seul coup un fantasme quand on sait qu'un tiers de l'humanité est cloîtré chez elle. Vous imaginez cette somme d'infinis détails que nous sommes en train de scanner dans nos mémoires ? Ces infinis détails de rien qui font naître en nous des sentiments jadis étanches. Ces infinis détails qui nourrissent cette nouvelle perception que nous avons des choses et du temps. Des ressources à notre portée qui confirment notre appartenance à ce que nous sommes, à ce qui nous compose. Une manière de revenir aux sources de sentiments éteints, engourdis. Une manière de se sentir efficacement humains.

 

Jour 10 - L'étau se resserre. Huit jours de confinement qui en valent quinze. L'étau se resserre. On sent ses mâchoires d'acier sur notre quotidien. Hier encore, le Premier ministre a rétréci notre champ d'action. Nous voilà au sein d'un monde qui rétrécit. Le temps doit rétrécir encore, pour rétrécir le temps d'exposition de nos organismes au contact de l'extérieur. Même si ce n'est pas l'extérieur qui est dangereux mais les gens qui le peuplent. Nos itinéraires doivent rétrécir encore. Essorés au strict minimum. Du concentré d'utilité. Partout, les murs se rapprochent. Nous sommes acculés aux nécessités des règles sanitaires dont les contraintes vont encore se durcir, c'est évident. 

Pendant ce temps-là, on recommence à s'écharper, polémiquer, gronder, grogner. De là où nous sommes, que pouvons-nous faire de plus. On croirait que chaque sujet est un prétexte pour injecter du venin dans l'air. Il y a les pro et les anti-marchés. les pro et les anti supermarchés, hypermarchés. Les pro et les anti chloro machin-chose, dès lors que la très grande majorité de ce que nous sommes, ne possédons pas l'once d'une connaissance scientifique pour évoquer le sujet. Peu importe. Ce qui compte c'est d'être pour ou contre, comme toujours. Pour le médecin ou contre le médecin.

On s'épuise, comme toujours, dans ce genre de considérations qui permettent surtout, à ceux qui n'ont rien à dire, d'avoir l'impression de dire quelque chose d'intelligent. Et que les réseaux sociaux amplifient, en donnant de l'importance à des postillons qui rêvent d'être des théories de haute gamme. Même confinés, on continue à porter le fer dans la plaie, dès lors que cette occurrence reste le luxe d'une société bien portante. Mais sommes bien-portants, là ? Sommes-nous en capacité d'attraper un complot sous chaque pierre que nous soulevons ?

Pouvons-nous nous permettre de relayer tout et n'importe sous prétexte qu'on s'emmerde. Sauf qu'avant que le virus ne nous tienne en respect, nous faisions la même chose, avec cette morgue que la vérité, désormais, n'existe plus, car on peut en fabriquer des wagons. Et que le simple fait de tenter de démontrer que cette vérité-là est un mensonge, reste le signe le plus évident que ceux qui la professent ont raison !

Partout, à grande comme à petite échelle, des marquis aux souliers cirés, croient tamponner le débat public d'un sceau d'honorabilité car ils participent. Le choix est un impératif, mais il vire à la cacophonie. L'offre est impérative, mais elle vire à la foire du tout et du n'importe quoi. Et le temps que certains perdent à faire le tri, quand ils sont éclairés du bon côté n'est rien à coté de ceux qui ne font aucun tri. Ceux-là ne perdent pas leur temps, ils le font perdre aux autres. Si nous autres, humains, sommes confinés, ce qui émane de nos natures, ne l'est, hélas, pas. Et plus le confinement se solidifie, plus ce qu'il en sort parfois nous laisse pantois. Assommés. Fatigués. 

Il est clair que rien, pour l'instant, ne nous indique une fin proche de ce confinement inédit dont l'étendue des conséquences est chaque jour une surprise supplémentaire. Ce n'est pas seulement une lutte contre un virus qui se répand comme une traînée de poudre, c'est toute la structure de notre société qui est secouée, balancée dans toutes les directions, à savoir si un premier pan va craquer et lequel ? A savoir dans quel sens va se réveiller l'économie ? A savoir si les décisions prises sont les bonnes, ce qui renvoie, encore, aux pro-ceci et anti-cela.

Sans doute que dedans comme dehors, nous avons tous un avis les questions. Et notre impuissance à les exprimer fermement nourrit sans aucun doute les frustrations exacerbées par des interdictions de toutes sortes. Bizarrement, personne ne professe, comme on a pu l'entendre il y a quelques mois auparavant, des atteintes graves à nos libertés individuelles, dès lors que notre principale liberté, celle de se mouvoir, est remise en cause. C'est pourtant la principale. Mais, il semble que face à un virus, la valeur de nos libertés individuelles pèse moins lourd que face à une manifestation anti-ceci ou anti-cela. En attendant de relâcher les chevaux, faisons longuement semblant que ce confinement possède des accents bénéfiques. Sur les visages, les sourires délivrent ce message officiel. Mais dans les têtes, ce doit être sacrément le bordel. Et il en faudra du temps pour tout remettre en ordre.

 

Jour 9 - Ne me dites pas qu'on ne va rien changer ? Putain, c'est lundi. Comme le chantait Jesse Garon en 1983. Un putain de lundi sous cloche. Si ce n'était la légèreté de la chanson, on se prêterait presque à regretter les années 1980. Non, même si les coiffeurs sont tous fermés, on ne peut pas regrette la coupe mulet. Impossible. Si les adeptes de la coupe avaient connu le confinement, on les aurait volontiers invité à rester cloîtrer chez eux. sauf que Jesse avait lui, la banane. Un rocker à l'ancienne dans les années 1980, c'est aussi incongru que des gens qui s'embrassent pour se dire bonjour. Un lundi sous cloche. Déjà le lundi, c'est comme le dimanche, un jour de transition entre deux univers. Mais là, ce lundi-là, il est gonflé, avec sa pointe de fraîcheur sous sa croûte de soleil. Un vrai lundi hypocrite où l'on pourrait presque croire que tout va bien quand, justement, tout va mal. 

On se remet à téléturbiner, à téléviser, à télémédeciner, à télédiagnostiquer, à téléinterviewer, c'est étonnant ce que, d'un coup, la présence d'un écran devient rassurante quand, quelques jours avant, on nous en vantait sa toxicité. Tout passe désormais par l'écran, l'écran est devenu total, pour se voir, pour continuer à vivre dans un monde (un milliard de confinés !) que l'on ne reconnaît plus. Chaque heure qui passe accouche d'une nouvelle initiative, d'une nouvelle façon de faire. A ce train-là, au sortir de cette crise, on aura tout réinventé, sauf le principal : nous-mêmes. Des élans de solidarité fleurissent à heure fixe, comme applaudir les soignants à son balcon. La symbolique l'emporte évidemment quand vous êtes nombreux, mais pour certains, applaudir tout seul à sa fenêtre relève de la schizophrénienie. Nous n'en sortirons pas intacts, c'est sûr. L'être humain n'est pas taillé pour ce genre de pression. Le collectif devient une surface proscrite. La foule, une vue de l'esprit. 

Non seulement, nous allons éradiquer un virus dont on ne saisit pas bien la provenance, mais nous allons éradiquer en même temps, bien plus qu'une saloperie de virus. Ce n'est pas possible, que demain, nous retournions à nos occupations, à nos objectifs, à nos principes sacrés, à nos surcharges pondérales, à nos spéculations, ce n'est pas possible que demain, nous rentrions comme si de rien n'était, dans nos boîtes et que ces boîtes s'empilent sur les rayonnages de nos habitudes anciennes. On ne va pas rester enfermé quinze jour,s un mois, un mois et demi, deux mois, on ne va arrêter tous les mécanismes de notre société, et tranquilles, remettre nos pieds dans nos chaussons. Il y a bien quelqu'un qui va regarder les étoiles différemment, ou juste trouver que, le simple fait de respirer sous un ciel libre, suffit à caresser nos instincts les plus affamés.

On ne va quand même pas reprendre le chemin de nos informations habituelles : les hôpitaux qui crèvent la bouche ouverte, des déserts médicaux, des maternités qui ferment, des commerces rayés de la surface de nos villes, ne me dites pas que nous allons encore lire ça, que la proximité, vers laquelle nous tendions pour éviter de nous éloigner de tous nos espoirs de vivre encore un peu, ne va pas devenir la norme. Ne me dites que nous allons encore consommer comme des cons, suspendus aux enseignes qui pompent notre énergie si durement compliquée à fabriquer. Franchement, si c'est pour retomber, demain, dans la gadoue où nous pataugions si gaiement, alors décrétons l'enfermement perpétuel de notre société. Il nous reste apparemment, encore du temps, pour réfléchir. Pour poser des balises inédites sur nos chemins qui se réouvriront forcément devant nous. 

Et ce temps, nous devons l'employer à tracer les plans de notre futur demain. Car si demain, doit être comme le présent que nous avons laissé derrière nous, pas la peine de continuer d'avancer à reculons. Ne me dites pas que, déjà, dans les têtes, des lumières se sont allumées qui ne s'allumaient pas habituellement. Franchement, depuis une semaine, les trottoirs ont changé de destination. Les rues aussi n'aboient plus comme avant. Tout est changé tant notre environnement est habité différemment. Nous qui gueulions pour des riens, nous qui vociférions pour des détails perdus dans l'enfer intergalactique, pourrons-nous, demain, réagir comme nous le faisions parfois bêtement avant ? Avant, c'est tout le sens de notre chronologie qui est chamboulée. Il faut bien se rendre qu'il y aura un AVANT, le virus et un APRES, ce même virus. Et que si ce n'est pas le cas, c'est à désespérer de la race humaine. Nous perdons nos peaux mortes, en ce moment, nos membres inutiles tombent et, de nouvelles greffes semblent prendre.

Ce n'est pas la nouvelle façon de faire du sport chez soi, de faire travailler les élèves, de maintenir à flot une société par le télétravail, tout ça nous savons faire, puisque nous le faisons, avec parfois une facilité déconcertante. Non, ce sont les rapports humains, les interactions entre toutes les tribus de la société qu'il faut revoir. Il n'y a plus d'espace, désormais, entre le haut et le bas. Nous sommes à la manoeuvre et c'est tout le fonctionnement de nos idioties passées que l'on doit broyer dans des machines que nous allons nous empresser d'inventer, parce que nous aurons tellement besoin. Je ne peux pas croire au simple glissement de nos corps dans nos habits d'hier. Ce que nous accomplissons n'est pas le plus difficile. Nous nous adaptons, comme toutes les espèces obligées de le faire. Mais l'adaptation n'est pas le changement.

Un sixième doigt, si demain il nous en pousse un, ne changera pas radicalement notre vie. Mais la façon de se servir de nos cinq doigts participera au changement nécessaire. Ce n'est pas possible que tout redevienne strictement le miroir d'avant le virus. Nous comblons nos vides, nous recouvrons de terre les crampes de nos habitudes, nous masquons nos manques, mais qu'invente-t-on vraiment de révolutionnaire ? Rien. Rien parce que nous ne créons pas, nous ne faisons que tirer sur les élastiques de nos acquis. La vraie création naît naît de la nécessité à survivre. or, nous ne cherchons pas à survivre, mais à vivre le mieux possible comme nous vivions avant. Je ne pourrais pas franchir la porte sans serrer mes poings pour les envoyer, en cas de besoin, dans le caisson du premier venu qui osera se glorifier du monde d'avant. Sans se demander ce qu'il peut faire pour le retourner comme une chaussette. Et nous avec. C'est étrange. la colère prend le dessus. Et pour la première fois, la colère a du bon.

 

Jour 8 - Un dimanche sous virus. Tandis que les uns et les autres s'échinent, à tout va, à poser sur l'anormalité de notre condition actuelle, des accents de normalité, tout nous ramène aux chiffres, aux statistiques, aux bilans, aux étendues contaminées. A la mondialisation tant rêvée par les uns succède une mondialisation d'une épidémie qui nous appuie sur la tête. Impossible de mettre le nez dehors sans penser au drame italien, à la catastrophe espagnole, aux morts en Iran. Tout est figé dans cette boue de savon et de gel hydroalcoolique dont on sera sevré, au sortir de la crise, pour les vingt ans à venir. Désormais, la conférence de presse du directeur général de la santé est devenu un rendez-vous diffusé en direct sur les chaînes d'informations qui diffusent, plus vite que le virus lui-même, la moindre parcelle de nouvelles.

Mais si en plus, on ferme la lucarne du monde, que nous restera-t-il, hormis un périscope branché sur la planète, pour savoir ce qui se passe ? Coincé devant nos télés, nous n'avons plus aucun moyen d'y échapper, aucune moyen de détourner nos regards, car nous sommes tout entier cimentés dans l'actualité de la maladie. On dirait un bulletin météorologique, sans logique, qui suit, pas à pas, l'avancée d'une tornade d'un typhon ou d'une tempête comme tant d'autres nous ont frappés ces derniers mois. Tout semble lyophilisé pour l'instant. Nous vivons en poudre, dans nos sachets, en attendant qu'une pluie nous délivre de notre statut de poussière de nous.

Plus les heures passent, plus la certitude d'un confinement plus long que quinze jours nous gagne. Tout s'est durcit dehors : les interdictions de circuler sont de plus en plus drastiques. L'enfermement n'est pas une option, mais une obligation que certains, hélas, n'ont pas encore assimilé. Confinement et gestes barrières, cette nouvelle formule - gestes barrières -, sont deux balises qui nous infusent, nous imprègnent. Contrôles, couvre-feu, contraintes, tout ceci, dans nos têtes, se bousculent et installent des repères historiques que nous refusons d'admettre en secouant la tête. Il y a, derrière les sourires, une gravité qui nous commence à sculpter nos traits.

De quoi demain sera rempli ? De quoi sera composé ce piétinement général, cette ligne de départ sans départ, ces espaces eux-mêmes confinés, ces absences de bruits que nous guettons, ces silences fabuleux qui se prolongent. Nous vivons cachés des autres mais surtout de nous mêmes, à l'abri du pire. Nous n'en sommes pas encore à une semaine pile de confinement que, déjà, nous orientons notre patience vers des champs infinis. Car il y aura bientôt pénurie de patience, c'est certain, plus que de papier toilette ou de pâtes avec gluten. Pourtant, nous devons nous conditionner, à recommencer, demain, une nouvelle semaine de telétravail, à laisser le travail pénétrer notre périmètre personnel. Il n'y a plus de frontière, désormais, entre le foncier professionnel et le foncier familial. Il suffit de faire deux pas pour sortir du boulot. 

Mais le pire, c'est l'incertitude et l'inconnu. L'incertitude d'être finalement bien plus léger qu'un fétu de paille, un rien que l'on peut cloîtrer pour empêcher de diffuser le virus. Nous ne sommes que des vecteurs négatifs d'une épidémie. Et dans cet optique-là, l'urgence c'est de savoir à quoi on peut servir. Que peut-on faire pour être utile ? On nous le rabâche, "restez chez vous". Oui mais tous les autres, ceux qui ont les mains dans la maladie, ceux qui, dehors, là, résistent pour que rien ne s'effondre un peu plus, comment les aider ? Que restera-t-il, au fond de nous, de tout cela ? Quelles seront nos nouveaux gestes, nos nouvelles habitudes, notre nouvelle société, notre nouvelle vision du monde ? Se méfiera-t-on encore autant de l'autre ? N'est-ce pas un terreau infini pour l'égoïsme ? Ou nos corps retrouveront-ils leurs réflexes d'avant ? Car nos réflexes aussi se retrouvent confinés.

 

Jour 7 - L'utilité d'être inutile. Derrière nos murs épais, et nos double-vitrage, l'extérieur nous apparaît désormais, très vite hostile. Et ceux qui peuplent cet extérieur, ils sont rares mais il y en a encore, et surtout, point essentiel, sans y avoir une légitimité, donc une utilité à se transporter d'un point à un autre, sont vite mal vus. Les exhortations à rester chez soi comme étant le plus grand service que l'on peut rendre à l'humanité, nous renvoie à notre condition d'inutile. Depuis quand un virus décide que, d'un seul coup, notre utilité passe par notre inutilité. Tandis que, dehors, les professionnels de la santé, des secours et toutes celles et ceux qui sont essentiels au fonctionnement de notre société ralentie (nous ne les nommerons pas tous de peur d'en oublier), s'échinent à être utiles, tous les autres sont devenus hostiles. Hostiles et inutiles. 

Le strict respect du confinement rentre en collision avec un moins strict respect du confinement, mais à l'aune de nos perceptions. La tenue du marché hebdomadaire a déclenché des commentaires hostiles. Si la tenue du marché est une incitation de plus à sortir de chez soi (pour une bonne raison, se nourrir), elle n'apparaît pas plus dangereuse que de fréquenter les hyper et les supermarchés ? Le confinement, on le voit, commence à agacer. A moins qu'il ne fasse peur. Car les commentaires lus et entendus ne reflètent pas la jalousie de ceux qui respectent par rapport à ceux qui prennent leurs aises. Non, il y a la peur. Et c'est nouveau. Mais si la peur pouvait clouer plus efficacement les réfractaires au confinement (qui sont à la marge), pour une fois, la peur éviterait le danger. 

Mais, il faut l'admettre, le virus, pour l'instant, dans notre ville, n'a atteint ni une vague d'habitants et n'a engendré aucune mortalité. Ce qui n'est pas le cas dans certaines régions de France où l'urgence sanitaire est en train de craquer. Ou en Italie, où les morts se comptent pas centaine. Pour l'instant, la présence du virus n'a pas infusé son corollaire, mourir. Disons que la mort n'est pas encore une voisine de proximité. Elle n'a pas frappé dans la ville, dans le quartier, dans la rue, dans la maison d'en face. Elle reste non pas une hypothèse, mais une abstraction. Et cette abstraction tient à distance la peur collective. On voit des gens avec des masques, avec des gants, on les voit pendre des précautions inédites, mais à cause de la crainte d'être à la fois un vecteur de la maladie et un récepteur.

Mais la mort n'est pas encore entrée dans nos têtes. On ne sort pas parce qu'on a peur de mourir, ou de faire mourir un proche, mais parce que le confinement est une notion devenue obligatoire. Certes dérogatoire pour une partie de nos concitoyens. Mais, c'est une voiture de police municipale que l'on croise en train de contrôler des automobilistes. Pas une file de corbillard. cette image existe, en Italie, mais l'Italie, c'est encore loin. Pourtant, son modèle est le nôtre, avec une dizaine de jours de retard, chez nous. Cette mort, certains, à longueur de commentaires, tentent d'éloigner, en comparant la mortalité importante due à la grippe, ou au cancer, ou encore au tabagisme, à la mortalité du au coronavirus. Mais pourquoi cette comparaison ? Elle sous-entend que le prétexte de confinement a d'autres vertus que de juguler un virus inconnu ?

Plus le confinement s'épaissit, dans les têtes, plus la mort que l'on repousse même en pensée, va s'imposer. Avant cela, il y a la gravité des malades, qui sont hospitalisés, puis en réanimation. Puis, peut-être, sera-t-on obligé de "trier" celles et ceux qui pourront vivre et les autres pas. Dans nos villes tranquilles, encore, le confinement a des allures de jeu. Mais ailleurs, ces ailleurs qui sont à nos portes, la légèreté des comportements n'est plus permise. Restez chez vous, nous martèle-t-on. Ce n'est pas de gaieté de cœur qu'un pays tout entier s'arrête, qu'une planète d'un seul coup, marche au ralenti. Il n'y a pas, dans ce confinement douloureux, un seul motif de se satisfaire. On essaie tant bien que mal, de passer le temps. La mondialisation des flux d'informations et de communication nous permettent en temps réel d'être ensemble à l'heure où nous n'avons jamais été aussi si seuls de notre existence. Nous avons jamais été aussi utiles à être inutiles. Tant que nous pourrons éloigner la mort, il ne faudra rien changer. Mais la mort ne vient pas seule. Ne lui donnons pa sle bras pour s'y appuyer.

 

Jour 6 - Liberté conditionnelle. Je me suis signé une autorisation de sortie et je suis sorti pour un motif légitime mentionné sur l'attestation de déplacement dérogatoire. Je me suis autorisé à aller dehors. C'est la première fois. C'est ce qui doit ressembler à une liberté conditionnelle. J'ai traversé des rues désertes. Et au bout de quelques centaines de mètres, je me suis sincèrement demandé ce qui était le plus suffoquant : le confinement entre ses propres murs ou cette ville vidé de ses habitants, aux rideaux baissés, aux regards suspicieux. Même au cœur du mois d'août, la ville n'est pas aussi déserte, écartelée entre la normalité que le soleil nous envoie et l'anormalité d'une tente incongrue dans la cour du centre municipal de santé qui rappelle combien, la situation est tendue et risque de l'être encore plus.

C'est la première fois que je contourne quelqu'un dans le rayon d'un hypermarché. Un réflexe. J'ai respecté, sans réfléchir, une distance de sécurité. Je m'en suis presque voulu. J'ai douté. Comme quoi, le coronavirus est entré dans nos têtes, dans nos réflexes, dans l'ADN de ce qui fait notre sociabilité. Plus loin, j'ai croisé une connaissance, avec un masque sur le nez, des gants pour pousser son chariot. Là aussi, je ne me suis pas approché, on s'est parlé de loin. Tout se fait désormais de loin, à distance, sans contact. Ce virus n'est pas seulement contagieux, il est destructeur. Il engendre le doute, la méfiance, il enfonce dans les crânes quelque chose d'inconnu, il dénude les fils de nos sensibilités.

Il grossit les traits, multiplie le vide, creuse le silence, arme le désespoir, enveloppe les hôtesses caisse derrière du cellophane, interdit les bords de canal, de rivières, les parcs, les jardins, il solidifie le solitudes et durcit les arrachements. Sous les masques de circonstance, il y a des sourires étroits, ce genre de sourires qui existent mais qui ne sont pas appelés à s'étendre car c'est impossible de sourire normalement. Bien sûr qu'il faut tuer le temps, en même temps que le virus? nous n'avons jamais été aussi utiles d'être inutiles. "Restez chez vous", les mêmes exhortations écorchent le bon sens, quand tout nous pousse, d'habitude, à ne pas rester chez nous, à bondir dans le monde, en tout sens. D'un seul coup, le mondialisme est devenu le nombrilisme, un nouveau modèle à l'épreuve de nos fragilités.

Cette histoire est la nôtre. Elle heurte nos repères. Elle bute sur notre incompréhension à ne pas savoir lutter contre une maladie. Il y a tant de guerres, sans arrête, partout, tant de conflits, tant de violence, tant de confrontation que cette confrontation-là nous épuise, petit à petit. Certains y trouvent sans doute leur compte, mais ce n'est que provisoire. Le confinement aussi est provisoire, mais il pèse, comme une chape de plomb, sur nos optimismes les plus fous. Car demain, quand les barrages seront levés, quand les barrières n'empêcheront plus la libre circulation des biens et des personnes, que restera-t-il de nous et de nos réflexes. 

L'étau se resserre de plus en plus, ses mâchoires sont puissantes. On ne peut pas se contenter d'une telle situation, on ne peut pas admettre l'enfermement, même provisoire. C'est une historie de fou, un scénario hollywoodien, une vaste farce de laquelle on se réveillera du rire plein la gorge. Mais non. La nuit est tombée sur la route abandonnée. Jamais l'absence de voitures n'avait été aussi pesant. Jamais le sens de nos conformités n'a été bousculé. Dehors ne nous appartient plus, d'ailleurs, qu'est ce qui nous appartient encore, si ce n'est notre petit territoire personnel. Marcher dehors revient à violer la loi. Il y a un compte à rebours, quelque part, enclenché. Les jours se vident d'eux-mêmes. Les impatiences vont grossir. Mais que restera-t-il de notre humanité, de notre capacité à aller vers l'autre si l'autre continue d'être toujours aussi suspect ?

 

Jour 5 - Juste avant le printemps. L'avenue qui dévale est d'habitude tapissée de véhicules. La circulation, en pointillé, fait monter du bitume, un bruit désagréable. Ce matin, sous le soleil franchement affectueux de ce cinquième jour de confinement, l'avenue se cramponnait au silence. Rien. Juste... rien. Un coma. On entendait presque le feu clignotant, à côté de l'école, au chômage technique depuis de nombreux jours. Sa régularité n'avait d'égale que son indifférence face à notre situation. Il clignote. Insensible. Inamovible. Son alternance était presque bruyante. Gênante même. Comment le silence peut il être troublé par un mécanisme alternatif qui, en soit, en produit aucune bruit ? A tel point, sans doute, que le silence était à fleur de peau, ce matin, comme exagéré. Amplifié. 

Plus loin, en bas de l'avenue, on voyait aussi clignoter la croix verte de la pharmacie. Avec ce même étonnement passif. Cette même gêne. Sa couleur verte à l'orange du feu tricolore, parfumaient ainsi l'air d'un brin de... vie. Nous en sommes à s'agripper à la croix verte clignotante d'une pharmacie, à croire que quelque chose bat encore, dans cet avant-printemps.  On se demande que se passera-t-il le jour où, la croix verte ne clignotera plus. N'empêche que cette crue soudaine de soleil qui roule à toute vitesse sur l'asphalte quasi-printanier ne fait aucun bruit. 

Le bruit est d'ailleurs devenu une denrée rare. Fragile. Le signe d'un autre temps. D'une autre époque. Nous ne sommes ps faits pour le bruit mais nous ne le savions pas. Le bruit de fond de nos existences tapisse ainsi nos habitudes et nous empêche de capter d'autres sources plus apaisantes, d'autres sons moins contraignants. La preuve, c'est qu'on n'arrive presque à entendre le feu orange qui clignote, c'est dire que depuis très longtemps, notre perception s'est émoussée. Nous avons perdu une part de nous-mêmes, dans ce gigantesque bouillon d'habitudes contraintes.

Si le confinement ne nous retenait pas dans son étau, nous aimerions sans doute beaucoup plus, cette sensation d'abandon urbain, cette absence de tant de croisements inutiles. A marcher dans l'air doux, parce qu'il faut s'aérer, on navigue à vue. La ville devient une grande étendue hostile à nos regards trop habitués à la voir gigoter. L'hostilité naît de cette façon inaccessible encore que nous avons de l'appréhender autrement. L'anormalité est suspicieuse. Mais ne faudra-t-il pas remettre en cause nos acquis, nos repères et tout ce qui faisait ce fatras sur lequel nous étions assis ? Le confinement reste une violence, une violence jamais éprouvée, car personne, autour de nous, ne peut en faire référence. Personne ne peut donc nous rassurer.

Nous ne devons compter que sur notre propre perception, nos propres sentiments inédits eux aussi. Comment, en effet, rationaliser cette seule pensée que demain sera comme aujourd'hui, dans ce cloisonnement qui n'en est qu'à ses débuts. Une certaine originalité en découle, mais nous nous en lasserons vite. Pour l'instant, encore, nous faisons mine de nous adapter, de nous mouler dans la situation. Mais quand les jours ressembleront aux jours qui ne ressembleront plus à rien, quelle vision aurons-nous alors de notre quotidien ? Qui peut mesurer la façon dont nos pensées vont nous orienter, nos impatiences nous démanger ? Qui se souvient de ce feuilleton Le prisonnier ? Vous voyez, quand le héros s'éloignait trop une grosse sphère lui roulait après. "Nous sommes ficelés dans nos paquets de viande à regarder passer les révolutions", chante Léo Ferré. Il va bien falloir que les mots sortent, confinement ou pas.

Jour 4 - On va, sans sortir. Le confinement stimule l'imagination. Acculé à une situation inimaginable, et porté aux yeux du monde, à dos de réseaux sociaux, les initiatives se développent. Aujourd'hui, quelqu'un a écrit : "Lundimanche, mardimanche, mercredimanche, jeudimanche, vendredimanche, samedimanche." En même temps, des images folles de villes aux rues généralement bondées nous sont arrivées vides, creuses, presque silencieuses, propres... Les films d'Hollywood ont trouvé un génie dans une lampe qui vient de réaliser les pires cauchemars cinématographiques. D'un coup, comme happé dans une bonde gigantesque, la matière humaine est parie dans des réseaux souterrains. Il ne reste qu'un vaste squelette? C'est tout.

C'est que la vie est ailleurs. Jadis, épicentre du commerce, le centre des villes a été asséché. Nos villes sonnent le tocsin d'une absence hors norme. Et dans des nids habités vingt-quatre heures sur vingt-quatre, cette foule urbaine respire ailleurs, vit ailleurs, comme des satellites, en fait. La promiscuité, jadis signe de bonne santé de notre société, est proscrite. Tout vient de s'inverser, le courant vient de changer de nature. C'est difficile de se dire que rien n'en restera. Il est trop tôt pour ça. Avant, nous devons surmonter nos propres peurs, nos propres craintes, nos propres dépressions, nos solitudes enlacées à d'autres solitudes. La soumission de notre mode de pensée et de notre mode de vie à un enfermement bien que provisoire est contre-nature.

L'ennui nous gagnera vite, malgré les apparences. Il commence déjà à suinter. Les mécanismes de défense se mettent en place : la lutte contre l'ennui est la priorité numéro 1. Comment s'occuper ? Comment occuper les enfants ? Que faire, comment faire, pourquoi faire ? Toute une série de dérivations se connectent pour nous éloigner le plus possible de l'épicentre de nos tourments. Et finalement, la cause de notre stationnement prolongé sur notre place de parking parvient à nous échapper. Ce n'est plus le coronavirus qu'il faut empêcher de se propager, mais notre propre virus de l'ennui, du désastre, de nous-mêmes. Jamais nous n'avons été autant le propre virus de notre condition. Et avant que le chapitre ne se referme, il faudra anticiper les changements inéluctables que ce confinement va engendrer. Et plus encore, les changements prioritaires de toute notre société, nos circuits de santé, nos points de vue sur la politique, nos priorités, nos sentiments les plus profonds, notre façon d'appréhender les catastrophes.

La question essentielle n'est plus, depuis de longues heures, le degré d'apprentissage de notre confinement, mais combien de temps, il va durer ? Car chacun, dans sa tête, a compris que les quinze jours affichés au compteur ne sont qu'une façon de préparer, sans panique, les autres semaines à venir. Il faut se l'avouer : au soir de l'annonce, les quinze jours nous ont laissés sur notre faim. Nous étions déjà conditionnés pour une période plus longue. Quinze jours, tous ces préparatif, ce stress pour seulement quinze jours ? Du coup, le visage du coronavirus nous est apparu différent, moins méchant. Alors, les têtes se sont remplies d'une acceptation à venir, celle de devoir prolonger ce confinement. Prolonger l'avant-goût.

La nuit a tout enveloppé. Le silence est revenu à sa place. En revanche, au matin du cinquième jour, l'irrationalité reprendra sa place. Elle s'amplifiera. Elle gagnera du terrain. Peut-être que certains d'entre nous sortiront pour une raison valable. Sous couvert d'une série de précautions qui retirent à la spontanéité ce pétillant si caractéristique. Mais il faut bien s'échapper, s'évader, faire le mur, la belle. Croire, durant quelques pas, que la liberté, cette liberté à laquelle nous ne pensons même plus, existe encore. Il est quand même frustrant le bruit silencieux des chaines à nos pieds. Mais, c'est évident, on va. Sans sortir.

Jour 4 - Les derniers jours du reste du confinement. Le soleil a toujours été, dans nos têtes du moins, un symbole de liberté. Nous sommes en plein paradoxe, une fois de plus. Le soleil brille, le temps est doux, on croirait que le printemps prend déjà ses aises, et il faut rester limiter dans nos périmètres respectifs. Une sorte de liberté sous bracelet électronique, qui n'est plus tout à fait une liberté mais pas non plus un enfermement définitif. Apparemment, le confinement a fait son oeuvre. Le vide coule dans les rues, les bruits s'épuisent d'eux mêmes. Les voitures se font rares. Les chiens hurlent. Mais la caravane ne passe plus. Les oiseaux chantent. Et on les entend. Dans cette bulle inquiétante, finalement, il y a de quoi se raccrocher. La guerre dont on nous a fait part ne fait entendre qu'une absence d'échos quotidiens. Et des oiseaux qui chantent.

Difficile dès lors de se croire prisonnier. De croire même à la menace d'un virus. Le soleil entame nos certitudes. Mais à longueur d'informations, de réseaux sociaux, pourtant, les mêmes consignes martelées nous font nous tasser sur nous-mêmes. Il n'y a plus qu'à attendre. Attendre. C'est le nouveau mot du jour. Attendre qu'on nous libère. Attendre de revenir à la normale. En tentant de juguler le manque. Car fatalement, le manque ne manquera pas. Manquer des autres, c'est déjà manquer. Le simple fait d'être libre de ses mouvements nous manque. Il y a le manque d'aller boire un café dans un bistrot. Une situation synonyme de normalité.

Il y a le manque de discuter avec nos habitudes. Le manque de prendre sa voiture pour rien. Est-ce un manque ? En fait, le confinement est en train de lisser le superficiel, de renforcer l'utile et de nous imposer l'essentiel. L'essentiel c'est de vivre, de respirer, de pouvoir, pour celles et ceux qui le peuvent, tendre son visage au soleil. L'essentiel, c'est d'être. Peu importe, quelque part, qu'une autorisation de déplacement dérogatoire puisse gérer nos sorties, nous essayons de faire autrement. Rien n'est simple. Mais tout est possible.

Evidemment, le confinement serait plus simple, sans doute, avec la pluie, le froid. Histoire de nous recroqueviller un peu plus. Mais le soleil brille, d'une audace prétentieuse. Il efface l'étouffement relatif du confinement qui ne fait que commencer. Après le choc, les initiatives se mettent en place. L'égoïsme ne résistera pas longtemps au virus, ni le repli sur soi, ni l'individualisme. Il y aura, c'est sûr, u sursaut d'humanisme. Les guerres changent les gens. Les conséquences d'un virus aussi. Car une fois que nous dépossédés de notre utilité, nous en inventerons une autre. ceux qui télétravaillent sont encore raccordés au modèle de société qui faisait bonne figure avant le confinement. Mais les autres ? Tous les autres, qui, comme un effet domino, voient leur entreprise fermé, leur commerce bouclé ? 

Il faudra bien que quelque chose émerge de cette masse informe que que représente cet état de confinement. Il faudra bien que nous émergions nous-mêmes de cet état de fait, avec, au-dessus de la tête, la menace que tout peut se reproduire. Il faudra bien mesurer que la mondialisation à l'échelle d'une rue où plus personne ne passe n'est pas ce qui fait sonner la cloche du village ou nourrit la boulangerie du coin. Nous venons de rétrécir. Nous venons sagement de rétrécir, nous voilà revenus à des dimensions plus raisonnables. Plus humaines. Encore faudra-t-il avoir l'intelligence de faire le bilan. Ce n'est pas non plus gagné.

 

Jour 3 - Quelques heures après le début. Chut. La ville est assoupie. L'ultimatum de midi, plus personne ou presque dans les rues, a vidé ce jour de semaine de sa substance pour en faire un dimanche encore plus sourd que d'ordinaire. Sans s'alimenter à la perfusion des chaînes d'information ou se laisser hypnotiser par les réseaux sociaux, on vivrait presque normalement. si ce n'était ce poids sur les épaules, cette durée indéterminée - quinze jours- dont on sent bien qu'elle n'est que le début d'autre chose. Pas de compteur de victimes dans un coin de nos écrans. Chacun tente de se plier en quatre pour trouver un subterfuge à ce confinement. Puis, il faut bien sortir son chien pour ceux qui n'ont pas de cour ou de jardin. Il faut bien aller faire quelques courses, si ce n'est déjà exagérément fait. 

Quelqu'un, sur un réseau social, a juste écrit ceci : "Confinement, exode, barrages policiers, guerre, attestation de déplacement, sanctions, frontières..." C'est troublant ce que ce choix de mots renvoie comme autre choix de mot, au singulier. Depuis le soir du jour 2, la guerre est utilisée comme nourriture à la raison. Pareil confinement n'ayant jamais eu lieu, il faut une référence solide pour que notre cerveau puisse ordonner sa logique.

Le confinement aurait exalté des candidats à l'exode. On voit bien l'image que suscite ce mot. L'exode en question, ce sont des gens qui quittent un territoire qu'ils estiment hostiles pour un confinement vers un autre territoire, tout aussi libre. Il n'y a pas de zone libre, ni de zone occupée, si ce n'est l'intensité du virus, dans certaines régions. A Vierzon, on sait le poids de la zone libre et de la zone occupée, tant un panneau, nous le rappelle encore à Vierzon-Bourgneuf. "Ici passant, souviens toi, passait la ligne de démarcation."

Le quelqu'un sur son réseau social, a utilisé le mot de "barrages policiers". L'exagération grossit la réalité. Le mot "guerre" vient ensuite. Nous n'y reviendrons pas. "Attestation de déplacement", en revanche, marque les esprits. Pour aller au supermarché, ou chez son médecin, il faut une attestation de déplacement, sorte de laissez-passer en quelque sorte. A Vierzon, répétons-le, cette formule renvoie à l'ausweis qui servait à passer de la zone libre à la zone occupée qui coupait Vierzon en deux. Forcément, la privation de liberté tient toute entière dans ce bout de papier, version 2020, de passeport pour une non pas libre circulation mais pour relier son domicile à un point X. C'est là, sans doute, que le confinement prend tout son sens.

Car jusque là, pour sortir, on ouvre sa porte, son portail et on vaque à sa marche. Là, il y a presque un sentiment de culpabilité à devoir sortir. L'autre mot "sanctions", accentue un peu plus cette privation de liberté. Au risque de sortir sans motifs valables, on pourrait être sanctionné. Dès lors que, quelques heures auparavant, la seule raison de sortir était un motif valable. Un rideau de fer est ainsi tombé, invisible, impalpable, mais réel. Qui nous assaille jusque dans notre architecture de pensée. Une attestation pour se rendre quelque part, une sanction. Autant de balises corrosives sur le chemin de notre indépendance. Enfin, le dernier mot, c'est "frontières". Ces frontières que l'on ferme sont toutefois plus loin, dans notre esprit, que l'attestation obligatoire pour sortir ou les sanctions possibles.

Nous étions, il y encore quelques jours, dans l'euphorie, sans doute injustifiée pour certains, d'un retour aux 90 kilomètres par heure sur certains routes du département, au lieu de 80. Et voilà que désormais, on nous parle de devoir signer un document pour se déplacer, même à pied ? C'est toute l'infortune de notre monde contemporain. Passez, avec une telle rapidité, d'un air léger de flûte à un air grave de basson, avouez que nous sommes les victimes de notre modernité. A l'heure où nous voyageons aussi vite qu'un virus, il n'est pas étonnant qu'il nous rattrape, qu'ils nous encercle, qu'il nous enferme. Et qu'il nous retienne prisonnier de sa menace. 

Nous voilà sous sa coupe, sous ses ordres. Plus rien ne vaut désormais plus rien. Nos certitudes d'avant hier ne sont que des monceaux de carton-pâte qui attendent une autre façon d'être certain pour se mouler dans de nouvelles formes. Ce qui dès à présent est déjà caduc. Caduc. C'était le sentiment avant le confinement. C'est encore celui d'après. Ce sera celui de bientôt. S'il existe une seule chose vraiment certaine, c'est que nous ne devons plus, jamais, être arrogants. 

 

Jour 3 - Quelques minutes avant le confinement. Comme poussé. Comme précipité en avant par un empressement inhabituel. A quelques instants de la séparation d'avec le reste du monde, le centre de la ville sentait un silence étouffé, un silence désertique, forcé, amer. Quelque chose comme une tristesse indéfinie. En dehors des vitrines muettes, des affichettes annonçant l'inéluctable, quelques files d'attente respectueuses se sont formées. Devant le magasin de cigarettes électronique,s la distance de précaution est plus qu'appliquée. Idem devant les pharmacies. La ville sent le sommeil lourd, ce sommeil qui n'est pas réparateur, qui laisse, au réveil, la tête ensuquée de mauvais rêves.

Caduc. Voilà. Le terme arrive au bout de la langue. Il existe désormais quelque chose de caduc dans nos vies. Même si, ce confinement est temporaire, - quinze jours- mais tout de même. Les publicités dans la boîte aux lettres ont un goût anachronique. On sourit même. Il y a encore des publicités pour nous vanter des endroits où l'on ne peut pas aller. La vie s'étire dans l'inutile. Parce qu'à partir de tout à l'heure, il faudra asseoir l'essentiel. Uniquement l'essentiel. "La ville s'endormait", comme le chante Jacques Brel. Un assoupissement d'une étrangeté inédite. il y a des mots, comme inédit, étrange, qui reviendront souvent. Et comme nous n'avons pas connu la guerre, comme la très grande majorité d'entre nous, n'a pas connu la guerre, nous sommes pourtant en guerre, depuis le soir du deuxième jour.

Les visages sont plâtrés. Difficile d'en tirer un sourire. Pas d'exaspération. Juste une façade sans titre, sans fard, sans excès. pour une fois, peut-être, à marcher vers l'essentiel avant de se recouvrir dans nos surfaces respectives, nous n'avons aucun excès, imprimé sur nos lèvres et dans nos regards. Sauf peut-être à vouloir, absolument, arracher à la peur de manquer, ses paquets de tout pour se rassurer. Qui osera marcher ? Courir ? Se déplacer ? A tel point que les trottoirs que l'on trouvait bancals et les routes que l'on trouvaient chaotiques, ont déserté nos préoccupations. Nous ne sommes faits, au final, que d'une somme d'exigences légères, futiles. Sans doute, le virus nous fera comprendre ce que nous sommes vraiment. Mais ne nous leurrons-pas : les habitudes reviendront vite avec nos travers.

Le ciel est lumineux. Malgré cela, la lumière n'arrive pas à percer le sol. Nous sommes devenus gris. Tout est devenu d'un seul coup superflu, optionnel. Même les factures d'eau et d'électricité sont suspendues. Ce qui encombrait la tête, hier, de celles et ceux qui n'avaient que comme objectif principal, de payer leurs factures, a disparu. remplacé par une facture beaucoup plus énorme : un virus invisible qui ne doit pas se nourrir de notre sociabilité. Mais notre solidarité alors ? De quelle façon sera-t-elle éprouvée ? Notre solitude intérieure va-t-elle nous mettre sur le chemin de la solidarité ? Il va bien falloir faire quelque chose de tout cet ennui obligatoire. Il va bien falloir épuiser les heures et les jours, pétrir cette pâte pour nourrir ce qu'un appétit nouveau ne soupçonne pas ?

A quelques instants du confinement, de la régulation de nos transports, de nos transferts, de nos déplacements, à quelques instants du grand basculement, nous voilà comme poussés, dans le dos, par une force à double tranchant. L'un nous dit de vite rentrer pour respecter les consignes, l'autre nous pousse à étirer un peu le moment de la fermeture, du renoncement. Mais, une autre énergie semble naître. Celle qui, justement, s'arrache des impossibilités de toutes sortes, qui puise sa force dans l'humus de l'interdiction, de l'éloignement, de nos libertés menottées. Comme poussé par un impératif : se claquemurer, peut-être, mais savoir qu'à tout moment, on peut crier une joie singulière qui serait transmissible. Comme en Italie, où certains chantent à leurs fenêtres. Il est temps de faire de notre enfermement, la chorale de tous les possibles. Attention, ça va fermer. 

 

Jour 2 - Nous sommes en guerre. Voilà le mot qui, paradoxalement, rassure. Guerre. Voilà un mot qui renvoie à des conséquences, à des justifications. La guerre justifie des comportements hors-normes, irrationnels, comme on les a constatés dans l'après-midi de ce deuxième jour. Dans la guerre, il y a un ennemi désigné. Alors, on peut ne plus sortir, faire des réserves à outrance de pâtes et de papier toilette. La guerre, c'est plus la peur du rationnement que d'un obus de mortier.

Nous sommes en guerre. Et pris dans la nasse dans un confinement de quinze jours qui ne dit pas son nom. L'affolement est aussi un ennemi. Pendant quinze jours, nous sommes contraints de rester isoler les uns des autres. On attendait une durée plus radicale, alors, finalement, ces quinze jours, ne sont pas du tout à la hauteur de nos fantasmes qui ont bouilli, toute la journée, au son des rumeurs qui se propagent plus vite que le virus. Finalement, quinze jours, c'est presque une déception. Ce n'est pas le temps suffisant pour installer l'ennui. Une guerre de quinze jours. 

Est-ce que deux semaines seront suffisantes pour faire ravaler au virus sa morgue qu'il déploie sur nos libertés élémentaires ? Car il s'agit de ne se déplacer que pour trois raisons essentielles, se ravitailler, se soigner, travailler si le télétravail est impossible. On parle de sanction en cas de non-respect des règles. Mais cela n'est censé durer que quinze jours le temps nécessaire à prendre conscience qu'il faudra que ce soit beaucoup plus long. Comment quantifier le temps pour terrasser un ennemi ? Comment quantifier les jours, les semaines nécessaires pour d'un côté, éradiquer un virus "de notre époque" et de l'autre, ne pas laisser un pays s'effondrer.

Nous sommes en guerre. Le Président l'a dit, les yeux dans le poste. Il a parlé de 300 milliards d'euros d'aides, c'est le prix d'une guerre. C'est ce chiffre qui nous fait prendre conscience de l'énormité de ce qui nous arrive. Pour freiner le virus, il faut tout fermer, tout boucler, se replier sur soi et attendre quinze jours. Vivre la désorganisation totale de nos existence, imprimer dans nos fibres le changement radical qu'implique cette maladie pernicieuse. C'est le prix aussi de notre indiscipline à ne jamais croire sur parole les mieux renseignés que nous, au motif que, désormais, l'information se fabrique dans les éprouvettes de laboratoires complotistes. Nous voilà face à à notre miroir, face à nos responsabilités. Nous sommes en guerre.

La guerre est entrée dans nos foyers, se déploie dans nos rues, atteint notre travail. Avant, la guerre, on y partait. Aujourd'hui, la guerre, on y reste. C'est la composition actuelle de nos soucis majeurs : voilà que dans cette guerre, on ne sert à rien, si ce n'est à ne pas servir de courroie de transmission à un virus. Nous sommes congelés dans nos vies, pour une durée déterminée. A ne plus devoir sortir sans un bon prétexte. A tenter d'esquiver le feu de l'ennemi. A devoir faire rempart non pas avec nos corps, mais avec nos précautions. Le sentiment d'enfermement se fait alors moins ferme, moins dense. L'idée même d'un confinement sévère, levé comme une brioche, aurait même des allures de déception. Et si ce n'était pas assez ? Et si nous ne faisions pas assez sacrifice de nous-même ? A ne rien faire, c'est donc comme ça qu'on gagne une guerre ? A ne rien faire ?

 

Jour 2 - Les courses. Comment une idée de confinement généralisé peut éradiquer toute rationalité chez le consommateur ? La peur du manque, la peur du vide, est plus forte que toutes les précautions élémentaires édictées pour éradiquer un virus. En un besoin compulsif de paquets de pâtes et d'huile, de papier toilette et de surgelés, nous franchissons une dimension improbable. Comment faire ses courses de façon raisonnable au milieu de consommateurs déraisonnables ? Jamais un lundi, n'avait connu un tel pic de fréquentation, dans la grande distribution. Là, on revoit les scènes de panique de quelques bons vieux films catastrophe qui, en ces temps largement anxiogène, entretiennent la réalité d'une irréalité qui, finalement, n'est pas si loin de la vérité.

Jamais des files d'attente n'ont recraché autant d'haleines suspicieuses dans un endroit clos. Le moindre postillon est suspect. Une toux criminelle. On voit, à la marge, des masques sur le nez d'une hôtesse de caisse aux mains gantées comme une infirmière prête à réaliser un prélèvement. Les prélèvements sont colossaux dans les rayons, à peine sont-ils remplis qu'ils se vident, à une vitesse vertigineuse. D'un côté, on poudroie des consignes élémentaires de salut sanitaire et de l'autre, on les foule au pied par une impulsivité consumériste qui nous raidit les traits du visage, nous font guetter du coin de l’œil la place qui devient chère. Du coup, on hésite à mettre un paquet de papier toilette dans le chariot sans penser que, peut-être, des regards en biais vont vous accuser d'en faire des stocks. Or, là, une vaste pâte humaine se meut, armé d'un appendice remplit de produits secs. On ne prononce pas le mot, mais on le pense.

La guerre. Quand la première guerre du Golfe a éclaté, on a vu des scènes similaires de consommateurs se ruer sur le sucre, les pâtes et la farine. Là, pas de menace de guerre, seul une bataille à mener contre un virus qui nous renvoie à toutes nos fragilités, humaines, sociales, économiques, affectives. Une bataille qui au lieu de rassembler pour la mener à la victoire, au contraire isole, écarte, distancie les gens que nous sommes. Petit à petit, ce que l'on prenait pour une invraisemblance, devient une vraisemblance et, en l'absence d'expérience en la matière, on se raccroche à des faits concrets. La guerre, la menace d'un conflit, c'est ce qui se rapproche le plus de ce que l'on vit brutalement.

Qu'a-t-on à craindre, pour l'heure, si ce n'est d'être enfermé chez soi, avec toute la technologie qui ramène le monde à la maison. La longueur des files d'attente rappellent que, jamais, nous n'avons attendu aussi longtemps, sauf peut-être pendant la semaine de Noël ou certains samedis, mas jamais la file d'attente n'avait été une telle torture temporelle. L'impatience n'est pas celle de quitter ces lieux mais de les fuir, mettre à l'abri son butin, fermer sa porte comme si le virus avait les clefs. Et attendre. Attendre sans savoir qu'attendre. Jamais, les courses n'ont été aussi précieuses, aussi fondamentales, aussi rassurantes. La peur de mourir de faim détrône la peur d'attraper le virus qui nous met sens dessus dessous. Et qui, petit à petit, nous renferme sur nos propres instincts irrationnels.

 

Jour 2 - 10h30. La mise en place. Ce n'est pas encore le confinement. Juste un prélude. Juste travailler de chez soi, brancher à des tas de réseaux que nous offre la virtualité bienheureuse de notre monde numérique. Un oeil sur les mails, un autre sur un réseau social où nous sommes rassemblés en groupe, un oeil sur les nouvelles déprimantes, un oeil... Je n'en ai pas assez. Comme quoi, c'est sûr, dans 10.000 ans comme le chante Léo Ferré, nous aurons  plusieurs paires d'yeux, plus de jambes, inutiles car plus de déplacement, mais plusieurs bras avec trente doigts.

En attendant cette mutation, le travail qu'on laisse volontiers, quand on le peut, à la porte de chez soi, vient de fracasser les ouvertures de notre habitation. Il ressort par le téléphone, il ressort par tous le spores de la peau qu'on n'espère surtout pas, prochainement, fiévreuse.

C'est dingue comme l'extérieur possède des apparences hostiles. Et pourtant, nous devons faire sortir à partir de l'intérieur, ce qui se passe à l'extérieur tout en évitant d'y être trop. C'est presque kafkaïen. Un nouvel horizon de l'ordre des choses et des pensées. Le plus difficile, c'est cela, penser seul. Penser dans un univers qui n'est pas fait pour ce genre de pensées. Et nous ne sommes qu'à, quoi, allez, deux heures de ce qui nous attend dans les jours et les semaines qui viennent. On sent, avec anxiété, que nous tentons de maintenir debout un édifice qui va, de toute façon, s'écrouler fatalement. Il y aura une limite à celle que l'on veut dépasser. Mais pour l'instant, il faut donner le change, s'organiser de chez soi avec les autres qui sont chez eux, montrer brique par brique ce que l'on monte chaque jour. 

Mettre au défi notre utilité, notre ruse, notre imagination. Notre capacité d'invention. Jusqu'à ce qu'on nous arrête, peut-être, complètement. Ce qui est extrêmement curieux, c'est cette énergie inconnue qui prend possession de nous. Un mélange de crédulité, d'excitation face à une situation complètement inédite, de volonté farouche à ne pas céder à l'effondrement personnel. Chaque individu, prostré dans son antre familier, cherche au nom du groupe, à se hisser pour faire front. On imagine les bureaux vides, comme dans ces films catastrophe sur netxflix, un virus qui nettoie la surface de la Terre. Et nous, là, on se tricote une chape virtuelle sous laquelle on tente la continuité du service. Rien ne semble changer et pourtant, depuis quelques heures, tout a changé. 

Un café solitaire. Un mot qu'on ne prononce pas faute d'auditeurs. Des sentiments fugaces. L'impression tout de même qu'on nous voit, parce que ce que l'on réalise, là, est normalement vu de tous, ouvert aux autres. Ouvert est devenu fermé. Les autres sont devenus nous-mêmes. Pourtant, il y a cette envie de témoigner, de dire, d'aller voir, cette curiosité viscérale qui nous durcit en nous comme du ciment injecté dans nos veines. A la fois la prudence nous retient mais la curiosité nous pousse. Etrange paradoxe dans une parenthèse autant paradoxale que la pluie qui vient en plus ajouter à la grisaille invisible de nos solitudes, la grisaille réelle des nuages qui nous surplombent. Les mots n'ont pas fini d'être épuisés.

 

Jour 2 - 1h20. Lundi (avant le sommeil). Personne ne voulait partir le premier. Parce que partir, ce soir, signifiait vraiment, "ne pas savoir quand nous reviendrons." Ca y est. La cellule professionnelle a explosé. Nous avons été réunis, dans l'après-midi, et la main sous le menton, pour la plupart, nous avons appris que demain, nous ne pourrons pas venir travailler là où nous venons chaque jour. Il faudra rester chez soi, travailler de chez soi, inventer quelque chose d'autre, rester en contact malgré tout, chacun de son côté mais ensemble.

Jamais, nous n'avons vécu ce type d'absence, surtout prolongée. Sans savoir quand nous pourrons revenir. Et c'est là, finalement, au bord de cette sphère professionnelle que nous avons dû quitter pour un temps incertain, que nous avons fait corps. Ne pas partir le premier. Ne pas partir tout court. Parce que, partir, là, c'est abandonner quelque chose. Et le paradoxe le plus fameux, c'est que ce milieu professionnel que nous cherchons souvent à fuir, là, nous retient. 

Ce ne sont pas des vacances, ni des congés, ni un arrêt maladie. Non, c'est une désertion. Chacun a pris ses affaires, rempli un sac et chacun est parti, sachant que demain, il ne reviendra pas. Interdiction. Pour la première fois de notre existence, on nous interdit de nous rendre sur notre lieu de travail. Et comme l'esprit de contradiction nous nourrit comme l'eau nourrit le monde, on se dit que puisqu'on nous l'interdit, on a envie de venir.

C'est fascinant ce qu'un éloignement obligé nous rend nerveux, un éloignement que l'on n'a pas décidé, ni espéré, imaginé, rêvé. D'un coup, on se rend compte que l'on n'est plus maître de ses décisions et que, finalement, venir travailler, c'est un gage de liberté. Travailler, c'est la normalité, le sens logique des choses, le mouvement qui va de l'avant. Or, en nous interdisant l'accès à cette normalité qui peuple cinq jours de nos semaines, quelque chose nous échappe. Nous voilà enfermés, mais dehors, en dehors de cet espace de travail qui, à force d'être une seconde peau, parvient à nous gratter, à nous irriter, à nous obliger à imaginer autre chose, et dès lors qu'on nous oblige à ne plus porter cette seconde peau, voilà que la roue tourne à l'envers.

En d'autres circonstances, pourtant, c'est sûr que nous aurions de quoi nous réjouir. Face à une tempête de neige, un phénomène météorologique, une cause palpable mais là, rien n'est palpable dans le virus qui menace. Tout est supposition, prudence feutrée, et dès lors que le virus n'est pas à proximité, il est cependant menaçant. Et ils nous cloisonne, nous sépare, le voilà qu'il trie nos vies, qu'il écartèle nos habitudes. Et dans l'instant du départ, où chacun s'étiole à l'extérieur, une force nous en empêche. Nous retient dedans, comme si, au bout des minutes qui passent, on attendait une décision contraire et tout rentrerait dans l'ordre Or, l'ordre n'est pas au rendez-vous. Pas pour tout de suite. Cela ne fait que commencer. Alors, curieusement, il est impératif de prolonger le jour même, de l'émarger sur le jour d'après, en toute conscience. Parce que tout à l'heure, à l'heure où nous nous trouverons seuls devant nos écrans, il sera trop tard. Nous aurons versé dans la réalité. Et la réalité sera simple : il y aura, un vaste open-space désert.  Et nous, tout aussi désert. 

 

Jour 1 – Qui l’aurait cru ? Qui aurai cru que, justement, sous le soleil cru de ce dimanche printanier, il pleuvait une somme d’interdictions ? Comme celle de s’installer en terrasse pour boire une café ? Ou de s’attabler dans un restaurant ? Les mesures de fermetures des commerces non essentiels à la vie de nos "concitoyens", comme l’écrit Camus dans la Peste, ne sont pas encore vraiment mesurables, un dimanche. Un dimanche, finalement, les commerces sont fermés, les gens du dimanche vivent tranquillement leurs dimanches. Ce sera pareil lundi, jour de fermeture hebdomadaire.

Mais mardi… C’est mardi que chacun prendra la pleine mesure des choses, face au virus, invisible, partout et nulle part. Il n’y a pas vraiment de psychose palpable, de l’incrédulité, des doutes, des interrogations, autant de sentiments normaux. Mais pour l’instant, le sentiment d’enfermement ne prend pas le pas sur le reste. On sent, dans l’air, une gravité évidente. Quelque chose que l’on n’a jamais connu, jamais éprouvé. Certains font mine de s’en moquer, de nier l’évidence, nier l’existence même du virus. Les réseaux sociaux, comme d’habitude, amplifient les théories douteuses.

Mais ils véhiculent aussi des messages bienfaisants. Mais en vrai ? En vrai ? C’est l’achat d’un journal, au Monop’ de la gare de Vierzon où les chaises sont sur les tables pour éviter que quelqu’un s’y installe qui montre un signe évident de désaccord. Ce sont les bar-tabacs sans bar, au rideau tiré sur le bistrot mais à la porte ouverte sur le tabac. Ce sont les restaurants fermés sur les rendez-vous du dimanche et ceux qui vont suivre. C’est pourtant le grand soleil, avenue de la République, avec ses votants qui partent voter, ses gens finalement souriants dans la nasse qui se referme.

C’est étrange une ville sous cloche, une ville dans laquelle on se sent libre et pourtant, une ville dans laquelle il est impossible de pousser la porte d’un café. Jamais, sans doute, une telle restriction n’avait atteint le plus profond de nos esprits citoyens. Car entrer dans un bistrot, boire un verre, discuter, c’est l’humus même de notre sociabilité. Or, là, on nous somme de couper les ponts, les routes, les groupes. On nous somme de rester en dehors des autres, en dehors de la société, en dehors de ce qui fait notre fonction de groupe. Nous en sommes réduits à la faculté d’individu, c’est-à-dire, d’individualité. Une sorte de solitude qui n’en est pas une mais qui y ressemble. Une solitude groupée.

Comme si, chacun, se refermait sur lui-même, pas tout à fait d’ailleurs, mais sur son intimité familiale, sur les siens. L’horizon se retrouve rétrécit, nourrit de notre seule proximité avec les nôtres. Les autres, ceux qui tapissent la ville, les rues, les commerces, l’univers professionnel, tous ceux là sont réduits à la méfiance, à la suspicion, ce sont ceux dont on doit se méfier car c’est par eux que le virus peut arriver. C’est aujourd’hui dimanche, premier jour après la décision de tout fermer, sauf ce qui est essentiel. Sauf ce qui est vital. Bien que l’on puisse en discuter, mais discuter, déjà, revient à échanger et l’on a bien compris que ce qui est impossible, c’est d’échanger entre nous, de se transporter ailleurs, de relier un point A à un point B, d’éviter de bousculer l’air, de déposer nos flux sur autrui.

Tout cela, voilà que l’on y pense, qu’on l’intègre avec une certitude désespérée. Toutes les habitudes sont cisaillées, les mains qui par réflexe continuent de se lever, les joues se tendre sont remplacées par des mains gantées et hydroalcoolisées, par quelques bouches masquées. D’un coup, on nous retire la possibilité d’aller vers les autres et que les autres viennent vers nous. Ce qui faisait sens ne le fait plus. Les évidences tranquilles sont bousculées, balayées. Ce n’est pas la guerre, c’est un virus. C’est une menace dont on ne sait pas trop d’où elle vient. Et ce soleil rageur, sur Vierzon, sur l’avenue de la République, sur les visages, sur les devantures ds commerces qui ne rouvriront pas de sitôt. Comment y croire ? Comment admettre ? Comment faire sinon respecter les consignes qui, c’est certain, seront suivies par d’autres, encore plus draconiennes, plus fortes.

Ce qui fait société est remplacé par ce qui fait barrage. La virtualité que l’on dénonçait pour son côté néfaste, tueur de réalité palpable et heureuse, est désormais la règle. On ne doit plus se voir mais s’appeler, se skipper, se « voir » d’une autre façon, s’entendre autrement. Le sans-contact a dépassé la carte bancaire. Nous sommes devenus nous aussi des « sans-contact ». Pour combien de temps ? C’est cela la question. Nous sommes dans un tunnel inconnu, pour combien de temps ? Et au bout ? On efface tout sur le grand tableau, les chicaneries, les polémiques, les duels, les batailles, la politique même, réduits à rien parce que la somme de ces futilités n’équivaut pas nos actuelles préoccupations. Nous nous recentrons sur nous-même, sur nos surfaces familiales, nos priorités. On se raccroche à de petites choses qui s’étaient effacés. On va devoir vivre autrement, pendant un certain temps. Regarder dehors. Sortir dans son jardin. Aimer les autres sans les voir. Et se nourrir sans fin des dernières informations. Immergés dans ce flot ininterrompu de nouvelles. Nous sommes au beau milieu d’une crise. Ici Vierzon. Comme ailleurs. 

 

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Coumel 18/04/2020 20:13

Oh que je partage votre analyse sur le jour 35, même à Nîmes, loin de Vierzonpour l'instant, l'analyse est tout aussi pertinente.
Cordialement, JFC

Leon 13/04/2020 17:09

Faut être gonflé pour écrire un virus arrive et tout se délite... on a juste fermé 100000 lits d’hôpital depuis 1993... ; nos voisins allemands ne l’ont pas fait et ils ont constitué des stocks de masques et de tests... résultat : pas de confinement, pas d’industrie au ralenti, nombre de victimes ?
On n’est pas une affirmation douteuse près sur ce blog !

vierzonitude 13/04/2020 18:06

Le Tout se délite n'était pas destiné au milieu hospitalier. L'avantage dans la lecture, c'est qu'on y lire ce qu'on veut même ce qui n'est pas écrit.

pierre de vierzon 29/03/2020 23:12

"Car demain aussi charrie déjà depuis nos confinement son lot d'incertitudes."
Merci pour vos textes.

LoL 24/03/2020 19:47

A cette allure, on va tous finir à l'électrique avec ce gouvernement, deux piles bâtons de 1.5v dans le derrière, et nous voilà rechargé pour deux mois !! :-)

Ah hélas, on va regretter maintenant qu'il n'y ait pas de Fouquet'S ouvert dans toutes les villes de France, on ne se poserai même plus la question de savoir si on va manquer de quelques choses dans nos assiettes !! :-)

pierre de vierzon 19/03/2020 01:23

Aujourd’hui, moins de voitures et je n'ai pas entendu de scooter enragé, passer a toute vitesse devant la maison, il n’y a plus de pizza à livrer ni d’herbe peut etre. Je perçois le son de la chute d'eau au barrage a bonne distance pourtant et le chant des oiseaux empli le ciel abandonné par les avions, il n'y a plus de trace dans le ciel. On commence enfin à respirer, l'humain serait il devenu raisonnable, Greta en a rêvée le virus l'a fait.
Remettre en cause le comportement humain sur cette petite planète et un petit virus inconnu surfant sur notre incompétence bouscule notre supériorité d'humain.
On a peur de tous mourir alors que la planète sauvage vibre de pouvoir de nouveau respirer.
Aucune réunion international COPxx n'a eu le moindre résultat, et là enfin la réussite ; on va atteindre en quelques semaines la réduction de l'effet de serre.
Aller Greta concentre toi, encore un petit effort et on va y arriver.
Evidemment il a quelque défauts ce petit virus, il ramène bien les hommes au bercail mais
Mme Marlène Schiappa est térrorisé par la présence d’homme à plein temps au foyer.
En attendant, J’imagine dans la forêt de Vierzon des cerfs des biches des sangliers surpris de ne plus entendre l’humain même pas un coup de feu. Les canards du plan d’eau déçus qu’il n’y a personne pour leurs jeter du pain pourri. 135€ cela fait chère pour du pain.

afred 17/03/2020 22:15

Très beau texte , bravo !

pierre de vierzon 17/03/2020 00:09

incroyable texte

Phénix 16/03/2020 17:28

j'ai tous de même une pensée pour ces petits commerces à qui l'on impose de fermer le rideau
ils venaient juste d'acheter leur collection de printemps et toujours le loyer à payer
comment ils vont faire pour se relever

Lusor 16/03/2020 09:54

En vous lisant, je pensais aux sentiments qu'ont pu ressentir ceux de la Pointerie, de Fulmen ou de la Case le jour où ils ont vidé leur casier sachant que le lendemain la porte leur serait fermée et que leur usine tel un tombeau serait plongée dans un silence éternel.

LoL 15/03/2020 20:45

D'ici-là,je vais me chercher rapidement une noix de coco , et faire comme Tom Hanks dans seul au monde ,trouver une petite île déserte dans un coin de Vierzon, et m'adapter à la solitude imposée , ça me fera passer le temps plus vite comme cela ! :-)

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