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Vierzonitude

Le blog que personne ne lit... mais dont tout le monde parle


Journal du futur : juste après le cauchemar...

Publié par vierzonitude sur 17 Avril 2022, 07:02am

Journal du futur : juste après le cauchemar...

Le jour vient juste de se lever et, lentement, je défroisse mes yeux enfermés derrière mes paupières. Petit à petit, je retrouve l'usage de mes doigts, de mes mains, de mes bras. Mes jambes sont encore engourdies mais je sens que le sang commence à reconquérir des espaces perdus.

Par le hublot, je n'aperçois qu'un coin de ciel lavé de tous nuages et une parabole de terre herbeuse. D'ici, ce joli cadre qui aurait pu être accroché à l'un des murs de ma chambre, me donne l'impression d'un petit coin idyllique, comme je pouvais les aimer Avant.

Quelques souvenirs flous viennent frapper à la porte de mon crâne jusqu'à me murmurer, en pointillé, les raisons qui m'ont poussé ici. Je vais faire sauter la porte de ma capsule, dans quelques instants. Les indicateurs qui mesurent l'air extérieur sont au vert. Et, mon pouls, ma température, ma pression artérielle, mon encéphalogramme ainsi que que tout ce qui est mesurable dans mon corps semble correspondre aux critères d'une bonne santé. Je ne sais pas combien de jours, de mois, d'années, j'ai pu rester ici, en attendant que dehors soit redevenu vivable.

J'ose à peine croiser le compteur temporel qui se trouve à droite de mon œil droit. Une légère rotation de la tête, dans mon casque, suffirait à me donner l'ampleur du temps qui me sépare d'hier à aujourd'hui. J'ai entendu les dernières recommandations du Gouvernement d'urgence. 

J'ai conscience que j'ai pu traverser le Drame en toute sécurité même si, ma conscience, n'a jamais failli pour que je puisse me souvenir de tout en restant intact. Je dois suivre le protocole strict d'un reconditionnement sous hautes précautions politiques. Mes bras ne sont plus ankylosés. Mes jambes encore lourdes répondent cependant présentes. Avant de sortir de mon cocon, il me reste mille détails à affiner. Mais le jour est venu. Qu'en sera-t-il de l'extérieur ? Je viens de jeter un regard au compteur du temps qui s'est écoulé. Je n'y crois pas moi même. Mais j'y étais préparé. 

L'herbe est bleue et le ciel est vert. Ou l'inverse. A force de ne plus faire appel aux couleurs, on en perd l'usage, les pigments, la nature, l'utilité, la liberté, la démocratie, l'ouverture. Un grand soleil berce le jour d'Après.

Une tendre chaleur enveloppe ma combinaison, il y a longtemps que je n'avais pas ressenti cette sensation qui tranche avec le froid intime de la capsule. Ainsi ouverte, entre les deux allées gravillonnées d'épaisses couches de mousse et d'herbes que plusieurs années ont recouvert, la capsule ressemble à une boîte à conserve, béante sur n'importe quoi, béante sur n'importe quand.

J'ai passé ma journée d'hier, à réveiller ce qui faisait de moi un homme, à respecter les différents protocoles de réadaptation, cette première goulée d'air extérieur aux senteurs de démocratie, dans mes poumons, cette reconnaissance visuelle de mon environnement familier, la clôture fatiguée des voisins d'en face, le haut sapin à ma gauche, tout semblait en ordre pour que je me remette moi-même en ordre.

Un bruit sourd persistait pourtant. Le moteur du froid de la capsule ? Un souvenir de l'ancien Monde avant mon enfermement qui resterait ainsi, au creux de mes oreilles, comme un mirage ? A moins que ce ne fut un acouphène, conséquence de la pression extérieure et de la pression intérieure de la capsule qui a su me garder en vie et à l'abri des dangers pendant tout ce temps ? 

Mais je reconnais, cependant, le bruit domestique d'une tondeuse à gazon dans le silence du quartier. Y-aurait-il encore une vie ici ? Y-aurait-il encore quelqu'un pour répondre à mon appel ? Je n'ose m'avancer le long de la route dont j'imagine le bitume fracturé par la pousse sauvage d'arbres rendus indociles. Sans compter les trottoirs fracturés par les pluies torrentielles qui ont dû laver l'atmosphère et coller les mauvais souvenirs au fond des égouts.

Mais n'est-ce pas, légère comme une barque molle sur un fleuve impétueux, le roulis aquatique d'une balayeuse qui descend avec la lenteur d'un pachyderme, le long de la colonne vertébrale de ma rue ? Je ne suis donc pas seul, soumis aux anfractuosités du temps qui s'est écoulé ?

Je m'avance et le croise l'étrange engin qui coulisse avec un rythme léger, sur l'asphalte à peine écorné par quelques pissenlits invasifs. De sa cabine translucide, un homme ose un geste suspendu dans l'air, ce qui ressemble très fort à ce que nous pratiquions, avant, dans l'ancien Monde, un salut de la main. Je vois son bras amorcer cette montée, qu'accompagne ce que je devine être un sourire curieux. La lourdeur de ma combinaison m'oblige à réagir tardivement à ce geste civilisé.

L'engin s'éloigne, et je me prends à douter de ce que je viens de voir. La route est d'une propreté redoutable. Et dans le bruit du moteur qui s'éloigne au rythme du frottement des brosses sur le bitume, je découvre un caniveau rutilant. La chaleur m'oblige à me découvrir, je quitte ma combinaison, et je m'aventure, au-delà du portail de guingois que je m'étais promis de réparer si j'avais le temps.

Le temps, voilà bien une affaire qui me concerne. J'aimerais juste que l'on me dise si le compteur de ma capsule est raccord avec la réalité temporelle du Monde dans lequel je suis réapparu. Un bruit de serrure claque dans l'air bleuté. Une porte s'ouvre dans la maison d'en face qui ne semble n'avoir pas souffert. Un homme ouvre de larges yeux : lui aussi lève un bras et prononce des mots que je ne comprends pas, quelle langue parle-t-on désormais ?

Ses yeux doivent s'habituer à la lumière, je le vois, à moins que ce ne soit le soleil qui le frappe en pleines pupilles ? Je n'ose lui répondre, par crainte qu'il ne saisisse pas le sens de mes propos. J'ai encore mes anciens mots, bonjour, ça va et cette main qui, dans un geste compulsif, se dresse pour en attraper une autre.

L'homme me dit encore des phrases dans sa langue avant de rentrer et de fermer la porte. Pour la première fois, je me sens étranger sur mon propre sol. Tandis que remonte la balayeuse de l'autre côté de la rue, je me décide à rentrer dans ce qui fut jadis, ma maison. Je me sens d'une solitude glaciale. Mais n'est-ce pas ce que j'appelais avant un facteur qui descend de son vélo ? 
 

(à suivre)

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L
Vite ...... un doliprane !
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L
On aura des masques ? Les promesses n’engagent que ceux qui y croient.<br /> En tout cas, une chose semble acquise / l’école ne sera pas obligatoire ; elle servira de garderie
Répondre

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