Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Vierzonitude

Le blog que personne ne lit... mais dont tout le monde parle


Vierzon, ma ville, ma rue du Champanet

Publié par vierzonitude sur 6 Octobre 2022, 09:43am

Vierzon, ma ville, ma rue du Champanet

Une rue peut vous contenir tout entier. On ne se rend jamais compte à quel point, les lieux vous assimilent, vous prennent ce que vous fûtes pour ne jamais le restituer. Il y a dans cette rue du Champ-Anet, la première vingtaine d’années de mon existence. La maison, jadis appuyée contre le haut marronnier, n'y est plus. C'est fou ce que cette rue, aujourd’hui, ressemble encore à la mienne, hier.

A la mienne, je veux dire, à celle qu'enfant j'ai pu boire de ses défauts, de ses trottoirs, de ses maisons voisines dont les formes n'ont pas bougé. Certaines lignes sont intactes, comme figées, comme si elles attendaient mon retour, un geste pour retrouver la fluidité du temps qui les a ainsi cimentées.

J'y repasse souvent pour voir, si quelque part, il n'y aurait pas un gosse qui joue encore à être ce gosse qui jouait. Un gosse à qui je demanderai s'il ne m'a pas vu, ici. Mais il n'y a personne. Personne du moins que je ne reconnaisse. Cette rue n'est pas une simple rue. Elle est l'architecture de ce que je suis et, à chaque passage, je ressens une profonde émotion. Ce n’est même pas une émotion, d’ailleurs, mais une sorte de fluide, suffisamment liquide pour me suivre et porter en lui, ce qui ne se voit plus. 

Si j’arpente encore ces lieux, c’est sans doute parce que je m’imagine pouvoir y trouver quelque chose d’hier, quelque chose qui serait tombé de la poche du temps et qui viendrait chanter à nouveau, à mes oreilles. Mes propres cris d’enfant, mes propres pas, mes allers et venus chez les voisins, mes parcours d’écolier, de collégien. Ou juste une forme, une forme encore vivace qui flotterait de toute son ombre. 

J’avoue que face à cette résidence qui remplace aujourd’hui la maison de mon enfance, quelques repères me font défaut.

Le marronnier n’a pas survécu. Bizarrement, l’environnement très proche de cette maison est resté intact. Avec peu d’efforts, je pourrais presque sentir les années refluer tant certaines façades, certains couleurs de volets, certaines masses foncières n’ont pas bougé d’un centimètre.

Souvent, je m’immobilise sur le trottoir et, j’attends, l’espoir d’une représentation, comme au spectacle. Je sollicite sans succès, la qualité de spectateur de mon temps, comme si l’adulte que je suis, regardait l’enfant que je fus. Qui n’a jamais rêvé de cela ?

Parce que, on a beau essayer de retenir dans ses filets, les prises de son passé, les plus petites, les détails, ceux qui, disons n’ont pas la maille, fuient avec le courant des années.

Il ne reste, dès lors, que des grands traits, de vastes directions, des soupçons de quelque chose. Parfois, au milieu des portes fermées, des façades muettes et des allées désertes, une infinité de broutilles m’envahit, comme un essaim de mouches que je traverserais. C’est dense, mais inutile. Ce dont j’aimerais me souvenir avec exactitude, ne me revient pas avec netteté.

Je dois faire des efforts énormes pour convoquer si peu d’énergie. Des noms me parlent, d’autres me fuient. Comment compiler autant de temps dans une pause aussi courte ? Comment ramener à la surface, autant d’émotions quand la prise est débranchée ? Et si je parviens à me connecter à quelques endroits plus bavards que d’autres, il me revient moins de moi que de ce que le passé retient. Pourtant, l’exercice produit son bénéfice.

Plus je m’enfonce délibérément dans ce magma, plus j’en ramène des morceaux solides, des pistes pour plus tard, des chemins évidents pour d’autres chemins moins abordables. Des étés entiers me sont servis, ou plutôt, des sentiments d’été quand sur mon vélo rouge, je bravais le sens interdit de ma rue, sur un trottoir, pour rejoindre le chemin qui longe le Cher, direction le jardin de mon père, à l’Abricot, c’était le nom du quartier. 

Seul, sur mon vélo. Seul, c’est une constante. Avec le recul, elle m’a permis de sonder mon imagination pour être plusieurs à la fois. La solitude, enfant, ne m’a jamais vraiment pesé. Elle a, au contraire, électrifié mon besoin d’inventer, d’imaginer, de m’occuper. Bien sûr, je me suis ennuyé, en tournant dans les girons de ma mère dont la formule avait le don de m’agacer :
- « Maman, je sais pas quoi faire »
- « Quitte ta chemise et danse dessus », me répondait-elle.

    Imparable. 


Alors, je repartais à l’assaut de mon ennui, occuper le terrain que m’offrait la vaste cour dans laquelle se trouvaient ma maison et son indéracinable marronnier. Je me demande encore si, l’arbre et la maison, n’ont pas imposé leur reflet ineffaçable sur les surfaces alentours. Peut-être qu’en grattant l’une d’elles, j’y découvrirai comme une sorte de peinture, une impression du temps.

Je n’ai pas eu cette présence d’esprit, enfant, de me constituer pour plus tard, le roman photo auquel j’avais droit. Si j’avais su, j’aurais tout photographier, chaque pièce, chaque détail, chaque meuble, chaque objet. Aujourd’hui, je n’aurais plus qu’à me connecter pour en extraire le suc précieux. 

A la place de quoi, je presse mon cerveau comme un citron pour n’en récolter que d’infimes gouttes imparfaites, incomplètes, floues. Je ne pensais vraiment pas, dans l’orgueil de mes âges successifs que j’allais oublier avec autant d’insouciance. Mais surtout, que cet oubli, presque irrémédiable, allait me peser autant.

Bien sûr qu’enfant, nous n’avons pas la conscience de l’adulte que l’on sera. Mais l’adulte n’a pas tout à fait la conscience de l’enfant qu’il fut non plus. Et cette incomplétude est au croisement de tant d’incompréhension, de vide, de manque, de trous d’air que l’on passe, finalement, tant de temps à reconstituer cet improbable puzzle de nous-même. 

La rue du Champ-Anet possède cependant encore des détails, certes infinitésimaux, qui sont de véritables voyages dans le temps. Je pourrais presque sentir vibrer mon double, il doit encore se balader sur les trottoirs, chez les voisins, imprimer de ses pas, la terre meuble de cette rue. On ne m’enlèvera pas de l’idée que les souvenirs ne sont qu’un empilement d’images au bon vouloir de notre mémoire.

Les souvenirs sont solides, ils traversent les dimensions mystérieuses du temps parce qu’ils ont existé et imprimé, je ne sais pas où, une surface que je ne sais pas encore lire. Je le sens, je sens que je suis au bord d’une matérialité si proche mais dont j’ignore la forme et le contenu, les couleurs et les parfums. 

Finalement, si cette certitude n’était tout simplement que le mécanisme du souvenir ? S’il fallait, justement, accepter la logique de la fragmentation, de l’imperfection, du partiel pour que la logique de se souvenir puisse entrer en action ?

C’est cela, sans doute se souvenir, puiser dans une réalité devenue irréelle, les éléments objectifs d’une réalité qui s’est bâtie sur ces fondations. D’ailleurs, rien qu’en écrivant ces lignes, combien d’autres souvenirs se sont allumés et que j’ai noté, soigneusement, pour y revenir, en détail, pour les explorer, les épuiser, en allumer d’autres qui, aujourd’hui, ne savent pas encore qu’ils vont me revenir. Comme on frappe à une porte. Que j’ouvre.

J'avais, cette gourmandise, enfant, tout au bout du pont Molière, lorsque j'allais à l'école Charot, de surprendre un lézard (était-ce toujours le même ou se relayaient-ils) qui se dôrait le cuir au soleil, sur le bord d'un orifice qui avait fait son trou dans le béton du trottoir du pont.

Je ne dirai pas "à cette époque", les détracteurs de cette chronique y trouveront leur miel pour tartiner de dénégation, les motifs qui me font écrire ces mots. Non, "à mon époque" sent trop la nostalgie, la naphtaline et cet angle de "vieux con" dans lequel certains trouveraient plaisir à enfoncer leur pied de biche pour pénétrer par effraction dans mon Vierzon d'avant pour oser dire qu'aujourd'hui c'est beaucoup mieux. Je ne me range pas aux côtés de ceux qui affirment, tranchant qu'avant c'était mieux. Forcément différent, mieux, c'est autre chose.

Bien sûr, les décennies ont imposé leur dictature du temps qui passe. Elles ont usé des murs, remplacé des pans entiers de quartier, démoli des rues, ouvert des voies, modelé, retourné des lieux comme une vieille chaussette. A tel point que sans l'aide d'une image "d'avant", il est difficile de se rappeler ce qui fut. Mais les formes, les masses, les axes, ne sont pas les seuls à s'être soumis au fouet dissuasif d'une certaine modernité. Mon bonbon, enfant, déroulait son papier doré de la rue du Champ-Anet (oui en deux mots !) jusqu'aux portes du Monoprix.

Un univers entier tenait dans ces centaines de mètres, déroulés à pied, ma main dans celle de ma mère. Puis, tout s'est entassé, comme des strates, des sédiments qui, petit à petit, ont érigé une montagne de souvenirs eux-mêmes enfouis dans une couche d'à peu près, parce que la mémoire ne peut pas garder chaque détail de chaque instant que l'on a vécu. Il faut s'appuyer sur des lignes concrètes, des murs palpables, des angles familiers. Le pont Molière en fait partie, la rue des Ponts, la rue de la République, autant de balises contre lesquelles je m'appuie, pour enrouler, sans l'emméler, le fil de tout ce que je peux me souvenir.

Un calque, imprécis bien sûr, mais suffisant pour distinguer le bénéfice du déficit que le temps, (mais pas seul), a opéré sur les choses de cette ville. Il faut l'aimer pour en parler, il faut en sentir le pouls, la fièvre, la tension, il faut être relié, pas seulement dans l'expectative ou l'admiration mais aussi, et surtout, dans la conscience d'un effilochement, d'une perte plus que suggestive. Pour en parler ainsi, il faut avoir un lien qui ne soit pas d'intérêt, mais un lien comme peuvent l'avoir les gens entre eux, les voisins d'une même rue, les gens d'un même quartier, les passionnés d'un même intérêt.

Le chemin de la rue du Champ-Anet jusqu'à l'école Charot existe toujours, le sentier de la rue des Ponts également. Mais, c'est justement, en y brisant mes pas, récemment, que j'ai pris conscience de sa déliquescence. J'ai beau projeter sur les murs éteints et les façades transformées, les images même partielles de ce que mon logiciel d'enfant me renvoie, ça ne suffit pas.

Sauf peut-être un détail, un infini détail qui suffit à allumer d'un coup, tous les lampadaires jusque là endormis. C'est sous l'enseigne Patrigeon, aux lettres bouffées par une sorte de lichen que d'autres, en ce moment, érige en œuvre d'art sur d'autres murs de la ville, qu'un morceau de film m'est revenu, puis d'autres, et d'autres.

Jusqu'à sentir, la vibration élégante d'un enfant qui marche vite pour suivre les traces de sa mère, pressée d'aller chez Glaume, la boulangerie à la façade en briques, pour un flan aux cerises dont je n'ai jamais retrouvé la magie ailleurs.

Les pas se sont perdus. Pas le goût du gâteau. Rien ne fera revivre la rue des Ponts, pas même tous les budgets de rénovation urbaine. Son âme s'est évaporée et le constat est douloureux. La parcourir, c'est entamer une démarche d'archéologue, de caresser des vestiges avec un pinceau, après les buldozers de ces dernières décennies. 

(A suivre).

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
c'est Détroit !!! belles photos, ça donne envi d'aller voir
Répondre
C
Pourquoi Champ-Anet en deux mots ?
Répondre
M
C'était l'orthographe originale.

Archives

Articles récents