Bellevue. Fallait il donner du rêve pour avaler dix-huit étages de béton, plantés comme un tournesol solitaire au milieu d'un parc. En 1969, la haute tour côtoyait encore une longue maison que l'on devine bourgeoise.
Elle en avait gardé cette orgueil que son état, pourtant, faisait descendre d'un rang. Petit pois de pierre au pied du haricot géant, poussé là comme un signe évident du progrès : salle de bains, ascenseur, salon, cuisine.
Le tout dupliqué plusieurs fois par niveau lui-même multipliée par autant d'étages. De là-haut, la vue était belle, cheveux au vent, regard à 180°. On dominait Vierzon dans une sorte de courant d'air.
Et on redescendait dans la réalité.
A la fin des années 1960, Bellevue se hérisse. Ce devait être le temps du confort, du mieux, quand la ville abritait encore des baraquements, faute de logements. Des familles empilées entre des murs sains valait mieux que des familles entassées dans des logements trop petits avec les toilettes dehors.
Plus de vingt ans plus tard, j'allais entrer au cœur de Bellevue, au cœur de la tour, propriété de la feue société Berry-Sologne, par l'intermédiaire de ma sœur qui allait s'installer au cinquième étage.
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Du Champ-Anet, mes parents et moi partions le soir pour aller dîner en hauteur, grimper la route de Neuvy, tourner à droite vers la tour, impressionnante, à se casser le cou pour lancer son regard tout en haut.
Nous ne prenions pas l'ascenseur, un sentiment de défiance persistait encore à l'encontre de cette machinerie. Et puis, cinq étages, c'était vite fait, mes parents avaient la forme, et moi j'étais môme avec des jambes qui n'avaient pas encore servi. Puis nous redescendions, vite fait, parce que mon père, les hauteurs, il n'a jamais aimé. Se sentir enfermé comme ça. La porte s'entrée s'ouvrait sur un petit couloir, avec la salle à manger en face, la cuisine en bout, la chambre à l'autre bout.
C'était confortable, mais je préférais ma maison du Champ-Anet, ma cour, mon arbre, ma liberté. Combien de fois ai-je pu m'y rendre ? De nombreuses fois, jusqu'à ce que le temps fasse de moi un jeune adulte, un jeune pigiste à la Nouvelle-République, le canard local en concurrence directe avec le Berry-Républicain. Bellevue avait changé : ma sœur y campait toujours au cinquième étage mais en bas, le hall avait souffert, les boites à lettres défoncées, l'urine dans l'ascenseur.
Le rêve avait vrillé, il avait défleuri, fané, la tour n'avait plus sa prestance originelle.
Pour parer à la décrépitude, Berry-Sologne a fourni la peinture pour créer une fresque. Du "lien social" a été émietté mais rien ne fut vraiment suffisant. Ici, comme ailleurs, comme d'autres cités de Vierzon, et pas seulement propres à Vierzon.
Un mouvement de fond a retourné l'engouement des constructions neuves et des rêves qu'on pouvait y semer à tel point que le constructeur des cités vierzonnais a été le démolisseur de ces mêmes cités. Une parenthèse, finalement, une bulle spéculative qui a eu ses heures de gloire et ses longues minutes de défaite.
Bellevue a explosé, on a fait de son dynamitage, une fête, un rendez-vous singulier pour toutes celles et ceux qui avaient habité là, pointaient du doigt l'étage où ils avaient grandi.
La tour, nue, a disparu dans un épais nuage de poussière, l'une des premières d'une longue série comme si, finalement, rien n'avait existé, comme si les tours, les barres, les immeubles avaient été posées là, pour une durée limitée, puis retirées de la surface de la terre comme les pièces d'un échiquier.
A Vierzon, les cités ont poussé comme des champignons, elles se sont effondrées comme des rangées de dominos.
R.B.
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