Episode 1 -
La nuit coagulait lentement dans tous les recoins de la ville. Les ombres se mélangeaient à l’obscurité pour ne faire qu’une vaste soupe froide couleur d’encre dans laquelle on se prenait les pieds.
La lune distillait la juste dose de lumière pour recouvrir d’une couche grisâtre les objets touchés par sa pluie. Le silence obliquait vers des dimensions absurdes, je ne parvenais pas à comprendre comment une ville pouvait à ce point être avare de bruits.
Dans une rue qui grimpait légèrement, mes oreilles perçurent comme un glissement, un chuintement comme le déplacement d’un animal agile et rapide, la ressemblance était frappante, me suis-je dit, à ceci près, ce léger grattement.
On eut dit que les pattes du soi-disant animal étaient granuleuses et raclaient sur le sol, mais avec timidité, de façon lointaine et toutefois perceptible. Je marchais encore, et j’entendais ces mêmes bruits singuliers, à moins que ce ne furent que les échos du premier, souvent on s’invente des histoires pour se rassurer.
Mes yeux perçurent, dans des endroits plus sombres que d’autres, des formes oblongues que je ne parvenais pas à connecter avec des images réelles. La fatigue sans doute, l’envie de rentrer au plus vite peut-être, faisaient que la nuit parfois, devenait hostile.
***************
Je ne parvenais pas à croire ce que je lisais : « Un ripper dans un état critique après avoir été mordu par une poubelle. » J’étais pourtant bien calé sur l’application de mon canard local, ce n’était ni le Gorafi, ni aucun autre site parodique. Nous n’étions pas le 1er avril, et j’étais bien réveillé, je n’avais pris aucune substance toxique. Hormis le café qui, à la longue, peut être un vrai poison. Un ripper mordu par une poubelle…
La fenêtre de la cuisine donnait sur la rue principale qui elle-même offrait le spectacle désolant d’une armada de poubelles clouées sur les trottoirs, jour et nuit, chaque jour de la semaine. Les décideurs locaux, ceux qui gèrent une ville de leur bureau ou de ce qu’il voit du dehors dans un champ plus que rétréci, avaient décidé de raréfier le ramassage des ordures. Pour pallier le manque, ils avaient distribué de nouveaux conteneurs plus larges quand à d’autres endroits, ils remplaçaient des sacs transparents. Du coup, la population locale des poubelles avaient presque doublé.
Ainsi, les rues étaient constellés de bacs à roulettes moche, les uns avec un couvercle vert, d’autres avec un couvercle marron, d’autres encore avec un couvercle jaune. Je me servis un autre café, la matinée était fluide, j’avais dormi comme un bébé, je m’étais levé tôt, pris un premier café, lut longuement, prit un autre café en lisant la presse que j’avais confondu avec une vaste blague.
Mais à la lecture de l’article, un ripper s’était vraiment fait mordre par une poubelle, je croyais à un effet de style, dans le sens où « mordre » aurait signifié qu’un ripper s’était blessé.
Mais pas du tout. La poubelle avait bien mordu l’homme qui devait la vider dans la benne du camion.
Je jetais un regard par la fenêtre de la cuisine, l’instant de comprendre ce que je voyais, une femme, seule sur un trottoir, passait à côté d’un « couvercle jaune » quand la poubelle bondit et happa la piétonne à la moitié du corps. Les yeux collés dehors, je vis la moitié d’une femme tomber par terre et une poubelle s’enfuir à toutes… j’allais dire à toutes jambes mais elle avait des roulettes.
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L’instant de revenir les pieds ancrés dans le sol, une vraie pagaille s’empara de la rue. Les gens couraient dans toutes les directions, traversant sans regarder, se faisant heurter par des voitures elles-mêmes percuter violemment par des poubelles comme enragées.
Une explosion inonda le fond de la rue, et un silence pesant s’appuya à la fenêtre. Je devenais fou, ou j’avais des hallucinations, sans doute avais-je atteint la limite d’un cauchemar d’où l’on ne revient pas. Je devais être coincé dans une semi-réalité parallèle au monde que j’avais l’habitude de fréquenter.
Bientôt, plusieurs cadavres gisaient sur les trottoirs, des poubelles à couvercle vert vomissaient ordures comme s’ils se vidaient l’estomac et attaquaient avec une violence inouïe tout être humaine à leur portée.
La rue était jonchées d’ordures, de morts, de blessés qui faisaient les morts, d’une foule de poubelles devenues folles, attaquant, mordant, arrachant des membres, percutant toute âme qui vive.
Paralysé devant ma fenêtre, j’eus le réflexe d’allumer la radio, elle crachait des voix paniquées qui relataient des attaques meurtrières de poubelles comme s’il s’agissait d’une attaque traditionnelle.
Je venais de sombrer dans une réalité folle, brutale, où des poubelles qui tuent n’étonnent personne. Un journaliste qui paraissait essoufflé ou terrifié, je ne savais pas trop, expliquait que c’est probablement un virus contenu dans le plastique qui aurait muté et transformé les innocentes poubelles à roulettes en déchiqueteuses d’être humain. Des poubelles-zombies qui se contaminaient entre elles, et avaient, d’après la radio, envahi toutes les communes autour de Vierzon.
Je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête, je me suis servi un nouveau café, et posté devant ma fenêtre, je regardais l’horreur s’accomplir. Combien durent ceux qui nous avertirent qu’un jour, nous serions submergés par nos propres poubelles. Ils ne voulaient sans doute pas dire cela de cette façon. Ironie de la scène : un camion-benne tourna de la rue voisine, il se dirigeait tout droit vers ma fenêtre, une poubelle jaune tenta de s’attaquer au conducteur.
Une autre parvint à pénétrer côté passager.
Au même instant, j’ouvris les yeux. Il faisait nuit. J’avais en main, la poignée de ma poubelle jaune que je traînais sur le trottoir. J’avais eu un sacré moment d’absence, bon sang de café. N’empêche, je perçus un léger mouvement de son couvercle. Je me mis à courir dans l’épaisseur obscure. Derrière moi, j’entendais le bruit lourd de ma poubelle qui venait de me prendre en chasse.
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Episode 2 -
C’est dingue comme la réalité peut vous péter au nez. L’instant d’avant, vous naviguez dans un cauchemar, une fois sorti, vous souriez à la vie, vous expirez toute la peur que vous aviez emmagasinée, vous hochez la tête en pensant que vous vous êtes fait bien avoir par ces satanés sursauts d’inconscience qui se forment sous la forme de terreurs nocturnes et l’instant d’après, vous êtes pris à la gorge par cette foutue réalité qui ressemble comme deux gouttes d’eau à votre cauchemar précédent.
Vous avez encore l’infime espoir de vous dire que vous n’êtes pas dans la vraie vie, que c’est une ruse de votre sommeil pour vous maintenir dans cet état d’angoisse mais très vite, vous vous apercevez que votre inoffensive poubelle, objet répugnant sans âme, est en train d’essayer de vous mordre.
Bien sûr que j’ai la trouille, bien sûr que ma rationalité m’empêche de croire ce que je vois. Léo ferré disait : l’âme de certains individus m’empêcherait toujours de croire tout à fait en Dieu. Pareil.
Pourtant, je la vois qui tente de me chiquer, et je me demande de quoi cette poubelle est animée, la vie c’est impossible, une âme encore moins, un esprit malin qui prend l’apparence des objets sûrement pas. Elle est pourtant là, et moi tétanisé, coincé sur le trottoir, à me pincer très fort pour m’extirper de cette mélasse.
J’ai l’avantage sur elle, je peux courir, pour l’instant, elle grogne, elle ouvre son couvercle dans des gestes compulsifs, je suis en train d’assister à la naissance d’une poubelle vivante, peu à peu, elle s’agite, et très bientôt, je vais devoir prendre une décision primordiale pour ma vie : m’enfuir ou m’enfuir, aucun choix possible.
Pourtant, cette soirée est douce comme un caillou poli par la caresse d’une rivière. Sa légèreté en fait un instant délicieux, on se sent si bien que l’envie de s’asseoir sur le trottoir, le nez vers les étoiles, a constitué l’une de mes options avant de m’apercevoir que l’enfer pouvait surgir à tout moment d’une minute d’exception. Je ne vois qu’une solution crédible : rentrer chez moi, m’enfermer, bloquer les issues.
A moins que je ne débloque, car qui, sur cette Terre, a peur de sa poubelle ? Mais qui en a vu dans cet état-là ?
Je jette un regard circulaire, des masses sombres s’agitent, comme lorsqu’on sort du lit, le long du trottoir, très long, elles forment des articulations lancinantes, comme un long serpent avec des phalanges. Les grognements additionné aux grognements forment un brouhaha comme si nous étions en pleine journée, avec l’agitation urbaine, les voitures, les camions, les scooters, les cris des piétons contre les trottinettes électriques.
C’est le jour mais en pleine nuit, la nuit des poubelles vivantes. Putain, je me vois en train de raconter ça demain matin, à mes copains de bistrot, devant mon café crème. Je me vois en train de leur dire, les gars, hier soir, je me suis retrouvé plongé en plein cauchemar.
Ils vont se marrer comme des baleines, et l’image de sa grande gueule ouverte en train d’avaler des tonnes de plancton en une seule bouchée, ma rappelle que le couvercle de ma poubelle est ouvert en grand et qu’il claque, comme des mâchoires qui ont faim.
Je m’en vais pour bondir hors du trottoir, en direction de mon portail, quand un container à couvercle vert me barre le chemin. « Dégage », je lui dis. Et là, j’ai su que je versais dans l’horreur la plus pure, c’est l’instant dans les films d’horreur où les victime se mettent à utiliser le vocabulaire courant pour s’adresser à des phénomènes surnaturelles. Comme dans Walking Dead ou World war Z.
La vie est normale et d’un seul coup, sans savoir pourquoi, elle tombe dans le chaos le plus sombre. Comment tuer une poubelle ? Un zombie, j’ai compris, un coup de crosse dans le crâne et hop. Mais une poubelle ? Bordel, je deviens cinglé. Et l’autre devant moi qui s’agite comme s’il voulait me bouffer.
Dans un geste instinctif, je lui balance un coup de pied dans le coffre, il valse sur la route, renversé, et dans une contorsion qui n’appartient qu’à la science fiction la plus horrible, il se remet sur ses roulettes, dans une posture de défi, je cherche son regard, mais il n’en a pas.
Sauf ce couvercle qu’il fait claquer dans un bruit sec. J’ai le temps, vu la distance, de foncer à mon portail, je le ferme, je grimpe chez moi, verrouille la porte. J’allume la lumière dehors pour voir l’étendue des dégâts. Une dizaine de poubelles, couvercles jaunes, verts et marron, sont placées en demi-cercle sur la route, dans ma direction et toutes, claquent du couvercle comme avant une charge de cavalerie.
Puis elles partent, dans l’obscurité de la rue. Alors que j’entends, des cris de gorge percer le coffre-fort des mus épais de ma maison : la voisine d’en face, une grand-mère sympathique qui me tient la jambe à chaque fois que je sors, gît sur son trottoir, salement mordue, je pense, car de là où je me trouve, je ne vois pas bien ses blessures. Elle bouge, je vois ses jambes s’agiter, et ses cris montent du plus profond de sa terreur.
Je n’ai pas le choix. Il faut que je sorte.
Episode 3 -
Hélène est une ancienne institutrice en retraite depuis plus de trente ans. Un jour qu’elle m’avait invité à boire le café, elle m’avait montré des photos d’elle quand elle était jeune femme.
Puis toute la galerie de sa famille, les disparus comme les vivants. C’est une petite vieille agile et pétillante mais ce que je vois sur le trottoir ne lui ressemble pas. Sa jambe gauche est repliée sous elle et sa tête se perd dans l’obscurité du trottoir où la lumière n’arrive pas.
Une sourde agitation l’enveloppe, derrière le filtre de ma fenêtre. Si je ne vais lui porter secours, elle va rendre l’âme devant chez elle, au milieu de poubelles qui ne pensent qu’à mordre… Déjà, quelque chose ne va pas dans cette phrase, des poubelles qui pensent et surtout qui mordent.
Ce matin, quand je me suis levé, le soleil caressait l’espoir d’une journée agréable. Et des heures plus tard, un chaos indescriptible règne dans cette rue et j’imagine, au de-là de cette rue, dans toute la ville. Ailleurs encore ? La radio continue de cracher ses voix paniquées et surtout, l’incompréhension serre les gorges. Il n’y a rien de plus terrible que d’être confronté à l’inexplicable.
J’ai dit bonjour à la voisine d’un « Bonjour Hélène » et elle m’a répondu avec ses mots souriants. La voilà, sous mes yeux, comme désarticulée sur le trottoir, ce n’est pas la place pour une vieille dame comme elle qui enseignait le français et les mathématiques à des mômes qui sont sans doute devenus des hommes et des femmes responsables et qui, sans y penser chaque jour, doivent leur statut social à cette dame qui agonise face à moi. Et c’est à cela que je pense en ce moment au lieu de me précipiter dehors pour la ramener ici.
Avant de sortir, je passe par le garage pour armer mon bras droit d’un manche de pioche, je ne sais pas si cela me servira mais je ne peux pas sortir les mains nues face à des poubelles affamées. Bordel, comment en arrive-t-on à penser à ce genre de choses. J’en ai vu des films sur la fin du monde, sur des catastrophes naturelles ou moins naturelles, des épidémies, des virus, des aliens, des intelligences qui viennent pomper nos ressources. J’ai même vu un film dans lequel il pleuvait des requins ! Mais là, des poubelles-zombies, c’est du grand n’importe quoi. Même en film, celui-là je ne l’aurai pas regardé.
Je reviens à ma fenêtre, mon manche de pioche dans une main et l’autre sur la poignée de la porte que j’ouvre frénétiquement. Je fonce sans réfléchir vers ma voisine, j’écarte d’un coup de pied rageur une poubelle qui me fonçait dessus, j’en bousille une autre avec mon manche pioche et j’arrive jusqu’à Hélène.
Elle respire encore, ses yeux sont ouverts mais aucun son ne sort de sa bouche. En me penchant pour l’arracher à son trottoir, j’ai le temps de regarder à gauche et à droite, dans la rue, je vois des lueurs que je prends pour des incendies, et des formes couchées sur la route, ce doit être des victimes.
Il n’y a pas de cris, du moins plus, j’entends les bruits des couvercles qui claquent, le son si typique des roulettes que mon autre voisin sort quand le jour se lève et remplace allégrement mon réveil.
Hélène est légère comme une plume, je la soulève et je fonce vers mon portail, une poubelle à couvercle jaune me barre la route et semble me défier, je rêve ! C’est ma poubelle, je la reconnais à l’autocollant en forme de fleurs que j’y ai collé, petit signe distinctif pour ne pas la confondre avec les autres.
L’instant d’un instant encore plus bref, je compte m’adresser à elle, mais ce projet s’effondre aussi vite qu’il est né en moi : vous me voyez en train d’amadouer ma propre poubelle pour ne pas qu’elle me bouffe ? Vous me voyez dialoguer avec un objet en plastique pour la persuader de me laisser rentrer chez moi avec Hélène dans mes bras ?
Avant, je n’avais qu’un conteneur à couvercle vert pour les ordures ménagères, les déchets ultimes. Pour le tri sélectif, on nous distribuait des sacs jaunes biodégradables fabriqués à base de maïs. Les déchets verts pourrissaient lentement au fond de mon jardin, à côté d’un composteur pour les déchets alimentaires et les coquilles d’oeufs.
Mais quand les décideurs locaux ont changé le rythme des collectes, ils ont lâché dans les rues, une armada de poubelles à couvercle jaune, de grosses poubelles ventrues capables de contenir un éléphanteau. Bientôt, il y avait autant d’habitants que de poubelles.
Elles occupaient l’espace public, en grappes, en troupeaux, elles squattaient les trottoirs, les façades, de plus en plus nombreuses, de plus en plus voyantes. Parfois, en passant près d’elles, quatre ou cinq, côte à côte, on entendait presque leurs murmures, comme des attroupements qui se seraient moqué de vous en passant.
Personne n’avait rien vu, à encombrer petit à petit rues par rues jusqu’à ne plus jamais entrer, elles avaient imposé leur présence et l’impuissance publique avait fait le reste. Elles débordaient, puaient, elles polluaient à double titre la ville, elles faisaient partie du paysage qui les avait absorbées.
Avec la nouvelle organisation de la collecte, elles se sont encore multipliées, elles étaient devenues des organismes indépendants, elles faisaient société, s’organisaient entre elles, surveillaient, obligeaient les piétons à marcher où elles voulaient qu’ils marchent.
Le comble dans cette histoire, c’est qu’au nom de la réduction des déchets, on a multiplié le nombre des poubelles dans les rues ! Le plastique investit dans leur fabrication annihile les bienfaits du tri que l’on nous impose. Comment expliquer aux générations à venir, que pour trier mieux, pour sauver l’environnement et l’intégralité de la planète, il faut céder de la place, de plus en plus grande, à la dictature des poubelles qui chassent, de leur présence, l’être humain des lieux qu’ils fréquentent habituellement.
C’est qu’on appelle un paradoxe, et en 2025, l’être humain était capable de mourir pour un paradoxe.
Episode 4 -
Je renonce à dialoguer avec ma poubelle. Je la bouscule avant qu’elle n’oscille, l’effet de surprise est flagrant, j’ai le temps de franchir mon portail et de m’engouffrer dans ma maison dont j’avais la porte entrouverte. Je pose Hélène sur le carrelage de l’entrée, je verrouille la porte et je me jette devant ma fenêtre. Les poubelles caquettent comme des poules qui auraient trouvé une batterie de couteaux. Je sens en moi le ridicule de cette situation, l’irréalisme dans lequel je suis plongé. J’ai beau investir l’irrationnel, me dire que la réalité est subjective, qu’avec ce que les romanciers et les cinéastes ont inventé,,il se peut qu’une petite part de fiction finisse par entrer dans notre monde, qu’il est possible que nous soyons pas seuls dans l’univers, que les zombies peuvent exister pour une raison singulière.
Mais des poubelles qui veulent nous bouffer, non. Ce scénario est si absurde mais pourtant, si réel devant mes yeux, que tous mes barrages cèdent, un par un, devant l’horrible spectacle dehors. Hélène respire difficilement, elle râle, elle saigne mais je ne sais pas d’où. Ses yeux sont révulsés, une écume blanche envahit un coin de sa bouche. Dans un instant de pure folie, je me demande si les poubelles sont contagieuses, non, non, je remue la tête dans un signe de dénégation, je ne veux avoir cette pensée-là. Je fonce dans la salle de bains, je dois avoir un semblant de trousse à pharmacie, avant je pose Hélène sur mon canapé, un coussin sous sa tête. Ses yeux reviennent à la normale, elle semble me regarder. Je ne peux même pas quantifier mon degré de panique mêlé d’absurdité et de solitude.
Dehors, c’est le chaos, dans mon for intérieur c’est le chaos, sur mon canapé, c’est le chaos. Je n’ai pas d’autre choix que de tenter de soigner Hélène avec un œil dehors, pour vérifier que les poubelles n’envisagent pas de donner l’assaut. La rue est vide d’humains mais grouillante de bacs en plastique qui se traînent comme si une intelligence artificielle les faisait se mouvoir. Bordel, je repense aux puces qu’elles ont dans dans leur… leur plastique, une puce destinée à recueillir des informations comme l’adresse, le poids, bref, rien qu’une petite puce de rien du tout, ne peut pas avoir transformé les poubelles de cette rue, de cette ville, (de ce monde?) en psychopathes aveugles, sourdes et muettes mais dotés d’une féroce envie de nous bouffer pour nous digérer ?
Nous prennent-elles pour des ordures ménagères, des déchets, nous êtres humains, est-ce ainsi qu’elles nous voient ? Et est-ce pour cette raison qu’elles veulent nous assimiler à leur fonction ? Il va falloir que je ressorte, il va falloir que je me rende compte de l’étendue des dégâts ? Hélène a les yeux fermés maintenant, elle respire normalement, je regarde si elle est blessée, mais je ne vois rien de particulier, ni à sa tête si à ses membres, si son dos, ni son ventre, rien. Est-ce son sang ? Je mets un linge mouillé sur son front et je lui parle, en lui disant qu’elle est en sécurité et que je vais devoir sortir.
Pour aller où ? Pour faire quoi ? Allez chez mes proches voisins pour savoir s’ils sont vivants. Je ne m’en étais pas rendu compte mais ma radio est toujours allumée, les voix qui en sortent sont chargées d’une panique viscérale, au point qu’elles sont rauques, comme si elles étaient éructées, comme si ce qu’elles disaient l’étaient sous la menace d’une arme, ou d’une détresse absolue.
« Notre reporter… mort… affreux… combien… victimes ? » Au moins, je ne suis pas seul au monde à devoir rechercher des survivants pour recréer une communauté et tenter d’éviter l’éradication de la race humaine. Mais bon, cela vient juste d’arriver, mais j’ai tellement de séries et de films de fin du monde en tête que je m’aperçois, en fait, que je ne suis pas si surpris que cela, que je peux tout croire avec une facilité déconcertante. Si un appareil extra-terrestre atterrissait dans la rue, je n’en serai pas plus surpris. A se demander si la production audio-visuelle et littéraire ne nous a pas habitué, petit à petit, à l’idée que la fiction n’en était pas une ?
Je jette un dernier regard sur Hélène et je m’apprête à sortir, mon manche de pioche est resté dans la rue mais j’ai d’autres ressources dans mon garage. Faut-il viser le couvercle ? Quelle question stupide. Quand d’un seul coup j’entends qu’on tambourine à ma porte.
(images générées par l'IA)
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