Ma chère maman,
que de joie et de sourire dans ta dernière lettre, comme un pont jeté entre nos deux époques. Je voudrais à mon tour, t’envoyer quelques lignes de bonheur, simple, fort, un bonheur qui a le goût des autres et du café également, le goût des heures qui passent sans ennui et des jours sucrés.
Voici mon café préféré, maman, ce petit bout de terre à part, comme une ambassade bistrotière en terre vierzonnaise.
On a rendez-vous là, et nulle part ailleurs.
Ailleurs, c'est ici, là-bas, c'est ici, tous les horizons possibles se rejoignent au même endroit, toutes les lignes droites, toutes les lignes courbes, toute la théorie sur le temps et l'espace se concentrent sur les quelques mètres carrés d'un territoire que je foule, avec mes amis, mes connaissances, les gens d’ici avec la même intensité, à chaque fois, comme si c’est toujours nos premiers pas sur la lune.
Tu sais, maman, il y a dans la vie de chacun, toujours un bistrot accroché comme une médaille au revers d'un veston, toujours un coin de banquette ou de table qui concentre, on ne sait jamais pourquoi, l'essence de toutes les vérités sur nous même.
Nous, c'est le Paris-Bar, une petite armée singulière, sans Dieu ni maître, où nous nous permettons de noyer toutes les certitudes possibles dans la profondeur d'un verre, pourvu qu'il ne fût jamais d'alcool.
La sobriété dans laquelle nous nageons à grand bruit n'a pas pour origine, une addiction que nous devons combattre.
Nous sommes sobres par goût, pas par défi, par envie, par conviction, nous buvons des cafés en humant son parfum qui danse au-dessus de la tasse, nous nous réchauffons au soleil de nos discussions parfois si appuyées qu'elles débordent dehors, dans cette rue de la République qui tout en étant dehors, est surtout dedans, dans la ville.
Nous vivons en groupe, dans un endroit commun, nous avons fait du Paris-Bar, le socle de nos matinées, la base de nos après-midis quand quelques uns parviennent à se détacher de leurs tâches alimentaires et bien sûr, nous fermons la boutique en prenant soin d'être les derniers à gober la nuit avec avidité.
Ma chère maman, ce n'est pas une lubie d'être là, mais un besoin, un témoignage, une sorte de balise dans le temps et l'espace. Sans nous le dire, nous avons fait le serment silencieux d'être toujours au même endroit, le plus nombreux possible.
Ainsi, sous les parasols l'été et derrière la baie vitrées l'hiver, nous regardons Vierzon vivre et s'étirer, pleuvoir, neiger, venter, cuire, grelotter, parler, respirer.
Les jours passent avec la même régularité métallique et chaque semaine ouvre une brèche dans la suivante. Le Paris-Bar est un terrain d'expérimentation, nous sommes à la même place, mais pas dans le même schéma temporel, puisque bien sûr nous vieillissons, mais au même endroit, de la même place, et avec nous, devant nous, ce qui passe devant nos yeux, change mais à la même place.
Le Paris-Bar doit être éternel. Combien de patrons, de clients disparus, d’événements mineurs qui égayent nos habitudes. Il est là, comme nous, ou presque comme nous, car certains ne reviennent plus, d'autres ne reviennent pas, encore d'autres ne reviendront jamais. Sauf moi.
Il me semble être le seul pour être le dernier à devoir respecter le serment qui est le nôtre. Chaque jour, je viens, je reste, je pars, je témoigne, je suis le représentant de ce que nous sommes et avons été, et je sais qu’à toutes les époques c’est le même rythme d’existence.
Un jour, peut-être, le Paris Bar fermera. La rue fermera. La ville fermera. Le temps fermera, replié comme une fleur au soleil qui se couche. Dis à papa que je transporte avec moi, cette phrase qu’il a prononcé un jour, pour la beauté du mot : "Un dernier pour la route !"
Je la continue, la route, maman.
Le Paris-Bar restera éternellement le bistrot de ma vie.
Votre petite Vierzonnais à travers le temps.
R.B.
/image%2F0987651%2F20251121%2Fob_9d61c1_scan-0042.jpg)
/image%2F0987651%2F20251121%2Fob_69f723_scan-0043.jpg)