Plus que la peur, le sentiment de peur, et plus que le sentiment de peur, la peur exagérée, survendue, la peur électoraliste qui invite au repli sur soi. La peur qui engendre une menace sans visage qui planerait au-dessus de chaque tête et dont la solution serait contenue dans le seul mot « sécurité ».
Plus affûté qu’une lame de cutter, voici maintenant « l’enjeu sécuritaire » qui débarque à Vierzon, comme si tous les problèmes de cette ville pouvaient être résolus dans l’armement des policiers municipaux et la création d’une surveillance H24 de chaque coin de Vierzon.
Comme si, sur chaque lèvre vierzonnaise, fleurissait l’écho d’une trouille qui paralyserait le système économique et social de cette ville. Et comme par magie, la sécurité revenue permettrait de gommer les années noires des crises successives.
Plus vicieuse, il existe une autre peur, irrationnelle, fantasmée, celle d’être « déclassée », mais pas au détriment d’un plus riche (ce qui pourtant était le fondement de la révolution française, l’abolition des privilèges, l’effacement de la bourgeoisie spoliatrice etc) mais d’un plus pauvre.
On en veut au bénéficiaire du RSA, des allocations familiales, des allocations logement, ou des indemnités de chômage. On en veut au plus pauvre que soi au lieu de désigner le plus aisé, pour ne pas dire le plus riche qui est au-dessus de chacun. On pense que celui qui touche 500 euros menace celui qui en touche 1.000.
On en veut au migrant qu’on accueille, plus démuni que n’importe qui, aux chômeurs qui ne ressemblent pas au standard de l’homme blanc, aux allocataires qui pratiquent une autre religion que le clocher de l’église voisine, on en veut aux communautés qui vivent à leur façon et pas à la nôtre, on en veut aux sportifs trop noirs pour une équipe vierzonnaise, on en veut au défilé du 14 juillet, bigarré, vivant, non amidonné par l’habit militaire, la force du drapeau et la rutilance des armes, on en veut à la couleur des poupées dans les vitrines des magasins.
A Vierzon. Pas ailleurs. Ici.
Au lieu de dénoncer le travail qui ne paye pas assez, le travail qui « produit » des travailleurs pauvres, au lieu de s’en prendre à ceux qui amassent des richesses proportionnellement à la misère abyssale d’autres, certains se font une joie de désigner des boucs émissaires, des ennemis de l’intérieur qui mettraient en péril notre modèle social et culturel.
Dans cette peur-là, de l’autre qui touche de l’argent sans travailler et qui serait plus heureux que le travailleur ; dans cette illusion de « bonheur » universel dans « l’oisiveté » et le minima social ; dans les plis de ce fantasme, une autre peur a durci : celle qui fait croire que l’autre ne mérite pas ce qu’on lui donne parce qu’il n’est pas d’ici, pas français « de souche », étranger, migrant, d’ailleurs et qu’il serait une menace pour le bronze des cloches des villages et l’héritage des Francs. Parce que ceux-là veulent ostraciser, diviser et trier les êtres humains à la surface de cette ville.
Les décennies ont maquillé Vierzon d’une vulgaire façon. La ville a perdu sa principale substance, le travail, plus difficile à trouver, plus compliqué à générer dans cette cité pourtant traversée de part et d’autres, comme on l’a déjà dit, par trois autoroutes et deux transversales ferroviaires. Vierzon, Vierzon, tout de monde descend mais personne ne remonte. L’illusion ne fonctionne plus. Entre les railleries des Chevaliers du Fiel et le mépris d’une autrice qui ne voit dans la gare de Vierzon que l’aversion profonde qu’elle en a, comment peut-on lutter ?
De l’extérieur, Vierzon nourrit une image négative, elle n’est pas la seule ville, mais curieusement, elle est la plus exposée. Même Châteauroux a changé de standing. Que s’est-il passé pour nous ? A quel moment les priorités ont-elles changé de sens, à quel moment les courbes du bon sens se sont-elles inversées ? Pourquoi un tel aveuglement face aux évidences ?
Fatalement, de l’intérieur, cette ville cache ses atouts sous une épaisse couche d’insatisfaction. On ne voit plus sa douceur de vivre dans un cadre naturel, entre l’eau, la forêt, ses jardins, mais ses difficultés à vivre quotidiennement. Le centre-ville paupérisé est une réalité, les deux mille logements vides en est une autre, le nombre d’habitants qui ne cesse de fondre, l’état des rues, des trottoirs, la propreté malmenée, autant de réalités visibles par les citoyens de Vierzon, autant de sujets méprisés par les élus qui la dirige.
Alors, quand autant de sujets primordiaux ne sont pas pris à bras le corps, un sentiment de ras le bol grandit. S’y agrègent d’autres colères plus profondes, plus sociétales, plus radicales. Les dirigeants locaux ont pris cette habitude de désigner un responsable de nos malheurs pour éviter d’endosser la responsabilité de leurs propres échecs. Ainsi, avons-vous droit, à chaque conseil municipal, à d’infinies diatribes sur la politique nationale qui permet de détourner l’attention sur autre chose que les manquements locaux.
Les citoyens de cette ville sont écartés des décisions, on leur donne l’illusion qu’ils participent, en leur octroyant des subsides pour mettre des pots de fleurs ici ou des sculptures là. Mais fondamentalement, ils subissent plus qu’ils ne participent. Le pouvoir local est centralisé, fermé à double tour et ce n’est pas les semblants de concertation qui servent surtout à vanter les mérites municipaux qui changeront les choses. Or, aujourd’hui, rien ne change, et pourtant, tout est en train de changer dans le mauvais sens, sans qu’aucune leçon n’en soit tirée. Sans que l’évidence ne frappe au front ceux qui, finalement, ont des responsabilités dans le virage politique que prend aujourd’hui Vierzon.
Ce qui n’était qu’une démangeaison est devenue un ulcère.
(à suivre)
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