Ma chère maman,
j’espère que tu découvriras cette photo avec le même émerveillement que je l’ai vécu à la prendre. Comme tu es désormais habituée à Vierzon, je te laisse deviner un peu l’endroit. J’ai encore, dans les oreilles, le martellement métallique des pas des chevaux sur les pavés et le frottement circulaire des roues des voitures. Tu sais combien j’aime le Vierzon des années 1950 et 1960 tout autant que son attirante animation des années 1970. Mais je dois avouer que je suis tombé amoureux de cette époque, des gens, de leurs silhouettes, de cette ville percutante qu’elle est.
Cette époque est d’une autre nature, elle présage le Vierzon que l’on connaît tous, dans ses formes, ses découpages fonciers, dans ses commerces qui traverseront le temps, dans ses cafés. Oh maman, si tu savais l’ambiance qui règne dans les cafés de cette photo, j’y entre comme on visite un musée alors que je ne suis qu’un simple client lambda. Il y a pléthores de cabarets, de caboulots de toutes sortes, de tous ceux dont j’ai entendu parler et qui ont forgé la légende bistrotière de cette ville.
Mais il y a mieux, les rues de Vierzon, comme des croquis de ce qu’elles ont à devenir, où les échoppes font du coude à coude, où l’on peut croire au silence, en l’absence des voitures mais pas du tout, il y règne un brouhaha qui ne dérange pas les oreilles, au contraire, il y a le rythme des chevaux, de leurs conducteurs qui les hèlent, il y a ces Vierzonnais à pied et à vélo au milieu des rues, et qui coulent sur les trottoirs.
J’ai remonté la rue de la République avec une curiosité contenue pour ne pas avoir l’air ébahi à chaque pas, j’aurais voulu que la rue entière puisse entrer dans mon appareil photo pour te la montrer, sous toutes ses coutures. Avec ce que je sais de Vierzon à différentes époques, j’ai pu retranscrire avec précision, ce qu’étaient devenues les boutiques que je découvrais.
Fondamentalement, ce Vierzon-là est le brouillon abouti du Vierzon moderne, en fait, tout est déjà en là, les places, les rues, les masses, regardes à gauche, c’est le café du Mail qui a traversé le temps. C’est étonnant, j’y suis entré, instinctivement sur la pointe des pieds comme si j’entrais dans un lieu sacré. Le patron a dû me prendre pour un original.
Ah maman, sais-tu combien j’ai erré de joie dans le centre de la ville, combien j’ai souri, soupiré, combien de fois je me suis dit que j’aurais tant voulu partager ce privilège, avec toi, avec vous. J’étais un véritable gosse comme au milieu d’une fête déguisée, comme lorsque j’ai lu le Grand Meaulnes, perdu dans cette fête étrange.
C’était un peu pour moi une fête étrange que de découvrir Vierzon à cette époque-ci, ce Vierzon finalement tant fantasmé par celles et ceux qui ne l’ont jamais vécu. Encore une fois, le bruit des fers sur les pavés est véritablement le détail qui marque cette époque. Ah et comme je me l’étais toujours demandé : il y a bien de la couleur dans le Vierzon d’avant !
Je t’écris cette lettre sur le bord d’une table d’un bistrot qui deviendra plus tard La Civette. Je sais désormais, que lorsque j’y retournerai, il y aura un peu de moi inscrit dans ces lieux.
Je vous embrasse très fort.
Votre petit Vierzonnais à travers le temps.
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