J'ai fini, une fois de plus, il y a quelques jours, la lecture du Grand Meaulnes, j'y consens régulièrement pour ancrer mes pieds à la terre qu'a pu fouler Augustin. D'abord, cette lecture irrigue des émotions multiples, je me souviens avoir lu ce livre, alors que mon oncle m'avait emmené en vacances, à la montagne, je devais avoir onze ou douze ans. Je me souviens de ce pincement après l'avoir terminé et cette mélancolie merveilleuse qui avait suivi.
J'avais sans aucun doute rêvé d'être un Grand Meaulnes envieux du vrai, pour sa façon de partir sur les routes, d'errer au milieu d'une fête étrange, à sa façon charnelle de tenir ses promesses, dussent-elles lui coûter le bonheur de sa propre existence. Mais surtout, j'étais parvenu à sentir les odeurs de la classe, le froid dur de l'hiver, le chaleur du poêle, la main amie de Meaulnes sur l'épaule de François.
Et surtout, la lecture rappelle que je suis du même territoire, de cette gare de Vierzon, d'ailleurs, qu'une écrivaine de discount a cloué au pilori quand Alain Fournier en fait une destination pour venir y chercher les grands-parents de François.
Plus d'un siècle plus tard, cette même gare garante d'une histoire que beaucoup de villes nous envient, (Bourges la première qui pour être Préfecture n'en est plus moins une gare de moindre importance que celle de Vierzon) devient un enjeu littéraire de basse œuvre pour un journal bouchant les trous béants d'une actualité raréfiée par des figures de style qui, au lieu d'encenser un lieu, le démontent pièce par pièce.
Il n'y a évidemment aucune comparaison entre Alain Fournier et l'autrice scélérate. Mais à sa diatribe de fast-food, dans son édifice pseudo-littéraire aussi vite digéré qu'il a été avalé, je lui tends le Grand Meaulnes, œuvre de douceur et d'amitié, de mystère et de chemins creux, d'amour et de tristesse profonde, tout ce qui fait du livre unique d'Alain Fournier, mon univers et mon décor.
Une fois arrivé à la dernière page, il y a quelques jours, j'ai ressenti cette vague qui m'avait éprouvé devant les montagnes de mes vacances enfantines, à ceci près que le livre est toujours à ma portée, que je peux l'ouvrir à tout instant pour retrouver la gare de Vierzon, la fête étrange autour de Nançay, la classe de M. Seurel, et tous les autres fantômes.
Il y a ainsi, des livres qui coulent dans les veines. Et des personnages qui restent près de vous, comme des proches.
R.B.
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