Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Vierzonitude

Le blog que personne ne lit... mais dont tout le monde parle


Jacques Brel résonnera dans la cathédrale de Bourges... et Vierzon ?

Publié par vierzonitude sur 10 Octobre 2017, 16:36pm

Jacques Brel résonnera dans la cathédrale de Bourges... et Vierzon ?

Parce que les chanson de Brel vont résonner dans la cathédrale de Bourges et non à Vierzon... Parce que France Brel, sa fille, sera à Bourges, si près de Vierzon...

 

 Cher Jacques,


     L'aube pissait sa lune sur les charbons ardents du soleil grossissant. J'avais le front collé à la vitre du train. Et mes yeux émiettaient la fatigue par-dessus les balcons de la gare de Vierzon. Je n'avais pas de bagage, hormis le souci constant de tenter de reconnaître l'inconnu. Si demain, j'avais à partir de nouveau, je le ferais avec élégance. Le sourire aux lèvres et le mot à la bouche. J'entends le crissement de la ferraille qui s'arrête le long du quai avec beaucoup de mal. Le convoi est lourd de tout : du temps à rattraper qu'on ne rattrape jamais; du temps à coudre et du temps à repriser. Cela me fait penser qu'il va falloir que je descende si, une fois de plus, je ne veux pas rater la correspondance avec cette ville. J'efface tout et je recommence.

     Disons que ma vie commence ici. Et que ma mort est derrière moi. J'ai envie d'une table, d'une chaise, d'un café. Et d'écrire comme un besoin de rationnaliser ma nouvelle existence. Vierzon, Vierzon, tout le monde descend. Correspondance pour Vesoul, Honfleur, Hambourg, Anvers, la gare Saint-Lazare... Ca y est, je crois avoir trouvé de quoi j'ai envie vraiment, à cet instant précis : voir si j'existe encore chez les autres. Considérer le degré de ce que j'ai laissé hier dans les corps que je croiserais aujourd'hui. C'est étonnant de partir en quête de soi. Trente ans après avoir éteint la lumière derrière moi. Je suis redevenu un soir d'été. En toutes saisons. A côté de cette sensation, l'éternité d'où je viens n'a aucune saveur. Seule, compte désormais, l'éternité dans laquelle je vais aller : celle que m'accorde encore les vivants sur cette terre. Vierzon, Vierzon, tout le monde descend. Correspondance pour Vesoul, Honfleur, Hambourg, Anvers, la gare Saint-Lazare....

     Mais qu’est ce que tu leur as donc fait ? Qu’est ce que tu leur as écrit de si terrible ? Qu’est ce que tu leur as chanté de si horrible pour qu’ils t’en tiennent à ce point rigueur ? Pour qu’ils aient effacé de leur vocabulaire jusqu’au nom propre prononcé par ta bouche ? Pour que tu sois devenu, malgré la qualité de ce que tu représentes, un fantôme criblé de reproches étouffés mais toujours aussi vifs ? Pourquoi un tel anathème à l’heure où ta popularité bienfaitrice fait surnager, dans cette époque dévolue à la facilité et à la consommation de masse, une certaine idée de rareté, de don et de génie, d’implication et avant toute chose, de plaisir.

       Je suis né en même temps que ta chanson Vesoul     . Ou du moins  presque. J’avais à peine trois mois lorsque tu l'as enregistrée pour ton album « J’arrive ».  J’étais en formation intensive échoué dans le hasard. Sexe encore inconnu de mes parents. Secoué comme un poisson rouge dans son bocal de mai 68. A l’abri dans le ventre d’une petite ville de province que tu as pris pour cible. Loin de la Sorbonne et des matraques fumigènes, j’ai du capter, dans la ouate amniotique qui me servait de pagne, le tumulte lointain de la grogne. Franchement, je n’en ai rien retenu. Du moins, en apparence. Qui sait ce que ma mère a pu me transmettre de cette époque- là par l’intermédiaire de ses connexions et de ses réseaux branchés en direct sur ma petite personne.  


Cher Jacques,  


      Le quai est sourd à mon premier froid. J'avais oublié cette tendance douloureuse aux ressentis de toutes sortes. La dureté de l'air, la cruauté de la lumière à mes yeux déshabitués, le sort rigoureux de la marche en avant. Je prends la direction du passage souterrain : je n'en suis plus à une plongée près entre deux murs d'écaille. J'entends les roulettes des valises, les pas pressés de l'heure qui tourne, une voix off qui rebondit dehors. Tout le monde a des impératifs horaires, des contraintes accrochées au bout de leurs bras lourds. Il n'y a que moi qui suis allégé du monde dans lequel je me retrouve acroché. Vierzon, Vierzon, correspondance pour ailleurs. C'est ici que je m'arrête.


         Je marche d'un rythme anachronique. Disons que je prends le soin d'absorber mon décor. Au bout de la voûte, un escalier. J'ai un besoin irrépressible de m'asseoir à une table avec des gens, des visages sur qui glisser, des sourires à seconder. En fait, j'ai besoin de bruit, de mouvement, d'agitation, de cris. La gare n'a plus de buffet... "T'as voulu voir Vierzon..." L'écriture n'est jamais morte. Elle dort. Elle respire si doucement que sa poitrine se soulève à peine, comme pour ne pas déranger le calme des saisons. Puis un jour, elle revient comme un balancier avec un élan incroyable car tant retenu.Trente années sans écrire... Vite un lâcher de mots. Je prends le premier bar qui me tombe sous la main. Je n'en connaît aucun, je n'ai pas d'à priori. Et comme pour étancher une soif éternelle, je me mets à écrire pour me prouver que j'existe. J'ai un réflexe étrange: je tends mes mains pour les regarder comme si j'avais peur que le stylo ne les traverse. "Un café s'il vous plaît." Dire que je ne suis plus mort...

Mais qu’est ce que tu leur as fait ? Qu’est ce que tu leur as écrit de si inconcevable à leurs oreilles pour qu’ils t’en tiennent à ce point rigueur ? Qu’est ce qui a bien pu conduire une ville entière à fuir l’inévitable ? Pfuit !!! Le mystère demeure quarante ans plus tard avec une rare violence d’ailleurs. Partout, les contours de cette ville devraient respirer TA chanson. Partout les reliefs sont des creux où tu t’y perds. Tu es absent d’ici. Rejeté de là. Ignoré des quatre points cardinaux. Banni de l’enceinte de cet espace. Et avec une infinie curiosité, tu as pénétré ailleurs, dans les têtes, le nom de Vierzon comme aucun autre publicitaire, même surdoué, aurait pu imaginer le faire. C’est simple : dites Vierzon et voilà que l’interlocuteur interloqué se met à fredonner T’as voulu voir Vierzon… Avec un sourire malicieux qui en dit long sur la condition toujours ambiguë de TA chanson. J’y reviendrais évidemment. On revient toujours sur ses pas quand la sensation du vide domine, ne serait-ce même que très peu.

 Quatre décennies plus tard, et à travers le tamis des générations, le nom de Vierzon sonne encore au son de Vesoul. Tu as posé un doigt sur nous. La comparaison s’arrêtera là ! J’ai voulu voir Vierzon et j’ai donc vu Vierzon. J’ai été conçu sur place. Je suis né sur la place chauffée au soleil. J’ai grandi à ma place au point que je ne l’ai plus quitté. J’ai appris à devenir vieux sans devenir adulte, sans presque bouger de place. Il y a des univers insolents qui, sans charme apparent, sans mer ni montagne, sans reliefs insolites, vous dictent malgré vous des choses très précises. Et vous cherchez sans cesse, dans ces brouillards épais, la trace indélébile qui vous mène à votre quête.  

Sans rire, avec le recul des années et la précision géométrique de certains souvenirs qui s’emboîtent avec une perfection évidente, j’ai cette impression nette d’être resté… pour toi ! Comme une sorte de veille. Une petite lumière témoin dans le noir qui descend pour nous avaler. On a les convictions qu’on se fabrique. J’ai celle-ci et j’en suis plutôt fier. Je suis resté dans mes propres pas pour défendre un jour ta cause, sans savoir quand, ni comment. En faisant confiance au hasard. Aux rencontres. A la vie simplement que tu as quitté un jour sans l’avoir quitté vraiment. Je suis resté pour imposer comme une majuscule à cette ville un peu boiteuse, ta silhouette de cheval, ton sourire de canyon, tes phrases indestructibles. Pour réhabiliter ton œuvre éternelle. Perdu et entêté, j’ai attendu des années et des années avant de comprendre cette vérité. Ma naissance tombée d’un arbre ; mon enfance solitaire au milieu de moi-même ; mon adolescence poétique dans des vapeurs obscures…  Puis cette difficulté à rejoindre l’adulte que j’aurais du être et qui devrait se présenter un jour. Je le sens, il marche encore à côté de moi. Je ne sais pas si je dois cultiver l’esprit de l’enfant qui s’éloigne de ma mire ou l’âme de cet adulte en partance pour nulle part. Je sais juste qu’une chimie complexe s’est mise en route dès que je t’ai rencontré dans tes vapeurs de chansons.


Cher Jacques,


        Mais qu’est ce que tu leur as fait ? Qu’est ce que tu leur as dis pour qu’ils t’en tiennent à ce point rigueur ? Pour qu’une ville entière, au détriment de l’image que tu lui as offerte, te boude, t’ignore, te renvoie dans les cordes de l’indifférence ? Qu’est ce qui a fait, dans ta chanson, que Vierzon se soit autant sentie humiliée, mal chantée, mal servie ? Et qu’est ce qui fait que, quarante ans plus tard, l’horizon de tes mots soit toujours aussi brouillée dans l’esprit de cette ville ? Dire que tu es seul derrière, dire que je suis seul devant. Dire que Vesoul s’enorgueillit et dire que Vierzon s’en défend.


         Malgré sa nombrilique position géographique, la ville avait pourtant tout à gagner. Ville ordinaire ? Peut-être pas… Puisque rien que son nom évoque déjà le tien. J’ose à peine imaginer ce qui se serait réellement passé si tu n’avais jamais cité Vierzon dans ta chanson. Si une autre ville avait raflé la mise. Si au lieu de dire non, au lieu de fermer ses oreilles et ses yeux, au lieu de se sentir atteinte dans sa dignité de ville moyenne, ouvrière et industrieuse, Vierzon avait ouvert ses bras, sa scène, ses places, ses portes de gloire et ses fenêtres de notoriété à cette notoriété toute neuve que tu lui offrais.

 

T'as voulu voir Vierzoul et on a vu Vierzoul. 
T'as voulu voir Veson et on a vu Veson. 
T'as voulu voir Honvers et on a vu Honvers. 
T'as voulu voir Hamfleur et on a vu Hamfleur.
T'as voulu voir Anbourg, on a revu Hamfleur,
J'ai voulu voir ta soeur et on a vu ta mère
Comme toujours.
 
T'as plus aimé Vierzoul, on a quitté Vierzoul. 
T'as plus aimé Veson, on a quitté Veson. 
T'as plus aimé Honvers, on a quitté Honvers. 
T'as plus aimé Hamfleur, on a quitté Hamfleur
T'as voulu voir Anbourg et on n'a vu qu'ses faubourgs
T'as plus aimé ta mère, on a quitté sa soeur
Comme toujours.

Et je te le dis, je n'irai pas plus loin
Mais je te préviens, j'irais pas à Paris,
D'ailleurs j'ai horreur, de tous les flons-flons
De la valse musette et de l'accordéon.
T'as voulu voir Paris et on a vu Paris...

Alors, alors....

T'as voulu voir Vierzoul, donc j'ai créé Vierzoul. 
T'as voulu voir Veson, j'ai inventé Veson. 
T'as voulu Honvers, il est sur le marché. 
T'as voulu voir Anbourg, c'est à une lettre près. 
T'as plus aimé Vierzoul, j'ai effacé Vierzoul. 
T'as plus aimé Honvers et j'ai gommé Honvers. 
T'as plus aimé aimé Hamfleur, j'ai arraché Hamfleur. 
T'as voulu voir Anbourg, j'ai planté ses faubourgs. 
Pour ta soeur et ta mère, je n'ai rien pu y faire. 
T'as plus aimé mes rêves, j'ai cessé d'en avoir.

Jusqu'à ce jour étrange. 
T'as voulu voir Vierzon et on a vu Vierzon. 
T'as voulu que je chante, j'en ai fait une chanson. 
T'as voulu voir Vesoul, c'est devenu un titre. 
Mais je te préviens, je n'irais pas plus loin, je n'irais pas plus loin...


Mais qu’est ce que tu leur as fait ? Qu’est ce que tu leur as chanté de si irréversible pour qu’ils t’en tiennent à ce point rigueur ? Qu’as-tu mentionné, de façon si maladroite, qui soit aujourd’hui encore interprété comme un crime sauvage ? Un crime de lèse-majesté. Finalement, je t’ai connu quand tu n’étais plus là. L’avantage de mon époque, c’est qu’elle permet l’éternité sous toutes ses formes sauf la plus palpable évidemment. Je sais peut-être plus de choses sur toi que toi tu ne sais de choses sur toi-même. C’est l’avantage de la pluralité des technologies : elles ont une mémoire exponentielle qui intègre les oublis volontaires ou pas, les actes manqués, les versants négatifs, les coins inaccessibles et surtout, surtout, cette grande place de toi que tu as laissé chez tous les autres et dont tu n’as pas conscience.

       Pour un peu, ces technologies liraient dans ton cerveau éteint pour en extirper des vérités nouvelles destinées à coller à mon époque. Ainsi, je pense souvent à toi, avec cette formule habituelle : s’il avait été là, qu’aurait-il dit ou fait ? Comment aurait-il chanté tel ou tel sujet ? Avec quels mots ? Quelles grimaces ? Quel dégoût ? Quelle joie ? Quelle sueur ? Vraiment, quel homme aurais-tu été si tu avais atteint la rive des années 2000 ? Jusqu’à moi. Jusqu’à ce que je cherche à te voir, à te rencontrer, à te parler.


       Les mots pris individuellement n’ont en fait aucun talent. Ce qui les différencie de leur plat pays, c’est cette conjugaison parfois miraculeuse avec la magie du groupe. Encore aujourd’hui dans tes chansons sues par cœur, je surprends encore et souvent ce tutoiement facile que tu avais avec les mots, épluchés de leur sens, nus dans leurs serviettes entre leurs consonnes à petits pas et leurs voyelles sous le lustre à facettes, tous, soudain mâchés et recrachés, riches d’un pouvoir qu’ils ne se connaissaient pas.

Ainsi, ta silhouette brélienne, ton grand corps de soldat dans le champ de tes batailles, tes phrases magnifiques qui faisaient que lorsque tu parlais tu chantais encore, tout cela est à ma disposition quand je veux, où je veux, aussi longtemps que je le veux. Quand je te vois, en images, mimer ta chanson Vesoulavec un air légèrement précieux, j’imagine un instant l’effet de cet effet de style dans les cerveaux de province. Je souris.

Tu n’étais pas Parisien, tu n’aimais pas beaucoup Paris. Mais la Belgique, vue de Vierzon, était aussi Paris, comme toutes ces grandes villes plus grosses que la nôtre. Plus loin que notre centre, que notre nombril. Tout ce qui était, c’est simple, au-delà de nos frontières géographiques, avaient des relents de parisianisme nauséabond, de pouvoir arrogant, d’atteinte au droit du travailleur, de valeurs désavouées. Bref, toi le Belge avait un arrière-parfum de Parigot venu, (Vierzon le soupçonne encore), se perdre dans l’entonnoir du centre-ville, un jour de départ en vacances, lorsque la nationale 20 et la nationale 76 s’épousaient dans l’enfer de bouchons mémorables.

Alors, ce grand gars chevalin dont l’accent s’est pendu et qui, un jour, s’est mis à chanter Vierzon, Vesoul, Honfleur, Hambourg, Anvers et j’en passe, forcément, c’est louche, c’est douteux, c’est mal. Surtout, que, tiens toi bien, tu as eu l’arrogance éclairée de mettre Vierzon en tête d’affiche. Car si c’est Vesoulque tu as choisi pour titre, excuse-moi, c’est quand même Vierzon que tu chantes en premier. Autre mystère épais dans ton épaisse belgitude. C’est à Vierzon que tu pensais. C’est Vesoul que tu as anobli. C’est Vierzon qui ouvre ta chanson. Et c’est cela que l’on retient.


Cher Jacques,  
      

     Il faut s'y résoudre : les chansons survivent au corps, à l'esprit, à l'humain, aux acides de toutes sortes, aux coups fatals des autres, à sa propre censure. J'ai demandé un troisième café pour tapisser mon intérieur d'une décoration terrestre. C'est fou ce que respirer peut engendrer comme conséquence. Cette rythmique si simple et si spontané m'octroie, de nouveau, ce statut d'homme auquel j'avais échappé. C'est dire qu'en mourant, le moindre détail se dématérialise. Le sol de Vierzon ne m'a pas encore avalé. Je m'attendais au pire. 
        Le temps de traverser la route pour rejoindre ce bistrot et les grosses mains de cette ville auraient pu se refermer. Il ne s'est rien passé, conforme à mes appréhensions. J'ai déroulé mes pas dans le velouté de l'air, même froids les frissons sont délicieux. Comme une vague électrique qui me traverserait. On ne se rend jamais compte de nos vraies compétences, je veux dire celles qui font que nos corps tiennent debout. On se tient vertical mais on couche sur le papier... Le bruit. J'ai soudain plongé dans un magma de conversations, entrelacs de mots inaudibles, ondes discordantes à mes oreilles. Bon Dieu que ça fait du bien d'étaler ses richesses, je veux parler de sa vie, de cette putain de vie qui vous coule du nez et qui vous pisse des yeux. Qui vous remplit de partout, qui vous écrase un peu mais qui vous aime surtout. Je suis redevenu un soir de toute saison. 
         Une banquette s'échappe d'un coin de lumière tordue. Je l'assaille pour lui dire, je ne te lâcherais pas. A force d'être mort, on devient un objet qui parle à des objets qui ne nous répondent pas, qui ne vous regardent plus. Les réflexes sont têtus mais je vais m'habituer à revenir moi-même sur les chemins aigus. J'ai voulu voir Vierzon, m'accrocher au présent. Voir si je peux encore prétendre tutoyer le désir, le plaisir et l'envie. Toucher Vierzon de mes yeux, la prendre du bout du coeur, la saisir dans l'étreinte ou juste la frôler. Il y a des hasards sans mérite et d'autres singuliers qui valent la peine de croire à leur juste valeur. L'odeur du café monte le long de mes narines et s'accroche au sinus de cette belle journée. La soucoupe, la cuillère, le sucre, l'intimité d'un plaisir sans grande âme et pourtant, je le sais. Quand mes lèvres toucheront le bord de cette tasse, je sais que j'aurais peur une dernière fois... 

Pourquoi, toi, le gaillard à grande bouche, as-tu osé avec un texte paradoxal, déranger Vierzon dans son confort politique, né du progrès social, baignant dans sa place Maurice Thorez, sa rue Karl-Marx et son square Lénine, ses textes de Jean Ferrat, son 1er mai divin, ses luttes des classes et ses ambassadeurs russes reçus comme des tsars, son foyer des travailleurs et son repas des vieux ?

Je vais te dire franchement, Vierzon a cru que tu te foutais de sa gueule. Au suivant ! Au suivant ! Au suivant ! Et dire que je n’avais pas l’âge de parler, d’agir et de comprendre. Dire qu’avec leurs faces d’enterrement, ils ont poussé, mille pieds sous terre, ta musique et tes paroles, dans un abîme sans fond. Dire que je n’étais pas de ton époque. Je m’en excuse. J’avais juste dix ans quand tu es mort. L’âge de rien pour te rendre service. L’âge de rien pour te connaître un peu. Si j’avais pu, je serais né vieux. A dix ans, je n’ai même pas eu conscience de ta mort, de cette immense disparition et de cette souffrance, laissée en héritage, à celles et ceux qui partageaient, en direct, la moindre de tes chansons.

 Sans t’avoir physiquement ressenti, tes images, tes textes, tes confidences, tout ce qui compose le terreau de ta personnalité est là, entre mes mains, comme si aujourd’hui était ton hier, du temps de ton vivant. Comme si tu ne pouvais plus m’échapper une seconde. Je ne suis pas un amoureux des héros, des icônes, des lumières sur le chemin, des divinités bégotiques qu’on encierge à coup de chapelet. Je crois juste à la savante proportion des autres en chacun de nous parce que nous ne sommes pas des gens compliqués, finalement, nous les êtres humains. Nous sommes surtout des êtres complémentaires. Tu te nourris d’un tel et je me nourris de toi. Ainsi de suite. Au suivant ! Au suivant ! Au suivant !

Mais qu’est-ce que tu leur as écrit de si profondément négatif pour qu’il t’en veuille à ce point-là ? Je pleure tu sais. Je pleure parce que certaines de tes chansons ont gardé en elles l’émotion incarnée qui permet à la mienne de s’exprimer sans pudeur. Même trente ou quarante ans plus tard. La braise couve encore. Je ne sais pas comment expliquer cette étrange connexion mais je sais qu’à un instant donné, dans une situation donnée, « ta » chanson couvre avec exactitude la dimension de mes perditions et de mes attentes, de mes folies et de mes excès d’amour. Une seule note pour tout bâtir ou pour tout détruire. C’est ce que signifie ton talent.

       Et j’en parle en connaissance de cause car les années qui passent ont cette incroyable faculté de faire comprendre, avec une acuité fabuleuse, le sens extrême de toutes tes images. J’ai découvert tes chansons dans leur ensemble puis, au fur et à mesure, phrases par phrases, mots par mots, jusqu’à l’obtention d’une multitude de secrets. C’est de cette façon, vite résumée, que j’ai pénétrée dans ta sphère. Que j’ai tiré sur tes mondes jusqu’à en faire les miens. Je suis vraiment un soir d’été. C’est de cette façon que j’ai tenté de te comprendre car ne nous voilons pas la face : on ne comprend jamais tout dans son intégralité. On s’en garde toujours un peu pour le plaisir de la découverte.

 

Cher Jacques,

 

C'est toi qui as raison. Ou plutôt, c'est à travers toi que, finalement, Vierzon, a peut-être rencontré sa raison. Il y a, vois-tu, des peut-être insoupçonnables qui valent toutes les certitudes du monde. Le conditionnel est sans doute le temps qui a le plus d'imagination, contrairement au présent ou au passé.


La mémoire a parfois d'encombrantes vérités, de trop lourdes certitudes, et il faut lui reconnaître, une puissance que le conditionnel n'a pas : elle est, à quelques exceptions près, indéformable si chacun et chacune, chargé de la dérouler, s'en tient à une rigueur académique.
 

Une page s'est tournée.


Et nous savons, désormais, dans notre espiègle ignorance, que tu as pu tourner au coin de cette rue; tu as pu frôler tel bâtiment inscrit dans sa masse de pierre; tu as pu t'accouder au Buffet de la Gare; tu as pu soupirer dans une file de voitures; tu as pu venir. Et si ce n'est pas sûr, c'est quand même peut-être. 


Et ce peut-être là, dans le mélange savoureux de nos rêves, de nos fantasmes, de notre capacité à faire de toi, une part de notre propriété privée; dans ce mélange fabuleux des années qui sont passées, du souvenir qui ne s'éteint pas, de cette expansion étrange que représentent ton prénom et ton nom sur l'accent de cette ville; ce mélange contribue à nous exonérer, enfin, de l'histoire officielle qui doit de toute façon exister quelque part, pour une histoire toute particulière, faite de contributions humaines qui convergent vers un unique but : t'offrir une vie, ici, que tu n'aurais même pas imaginé.

Car c'est bien cette imagination dans laquelle tu te servais qui est à l'origine de notre préoccupation commune : ce lien que tu as tissé (malgré toi peut-être, tiens encore un peut-être) entre Vierzon et ton éternelle présence. Il y a dans cette éternité autre chose qu'une simple fantaisie bondieuriste. Pendant cinquante ans, depuis toi, la pluie a lavé cette terre vierzonnaise avec une passion humide, parfois torrentielle. Les eaux ont lessivé jusqu'à la croûte des réalités alors, que faire avec cette légende que tu es venue poser, sans la moindre autorisation d'ailleurs, un beau jour de mai 68 ?


A partir de maintenant, donc, je ne dirais plus peut-être, parce que c'est acquis. Mais j'affirmerais que tel jour, à telle heure, tu as croisé, les limites d'une ville qui ne demandait rien, si ce n'est à vivre un peu, beaucoup, à la folie.

A Vesoul, tu as promis. A Vierzon, tu n'as rien dit. Rien fait. Il y a juste eu, cette transhumance de mots, ce parcours de musique, cette interpellation insolite, un beau matin, dans le tourbillon d'un accordéon. Alors tu es venu frapper aux portes. Avec des gestes doux. Et, bizarrement, personne ne t'a ouvert. Au contraire. Les serrures ont claqué, derrière le doute. Le doute est forcément malsain. Les ombres, ce matin-là, se découpaient avec une perfection surnaturelle. La lumière sans doute, du dehors, du dedans, de ta chanson, de la rive agrippée au destin de cette ville. Puis après l'explosion de ta chanson, plus rien. Plus un bruit. Plus une ombre. Plus la moindre allusion. Ou peut-être égarée, sur des lèvres ennemies.

Les années ont passé. Dehors, plus vite que dedans, entre les murs épais du silence établi. Vierzon ne s'est pas ouverte comme une fleur d'aube. Elle s'est fanée, petit à petit. Sans chercher le soleil. Parce que le soleil est bourgeois. Et les bourgeois c'est comme les cochons...


Nous voilà arrivés. Cinquante ans de voyage. Le quai est désert. Et je m'apprête à descendre, ma valise remplie d'histoires.


Celles qui, pendant cinq décennies, ont couru le long des murs, descendu les avenues, fleuries les décisions qui n'ont jamais été prises. Des histoires plus enracinées qu'on ne le pense, plus profondes dans le sol des consciences. Car ce qui compte, aujourd'hui, c'est d'avoir conscience que devant, il y a ce qui reste à construire. Et l'on dira, pour apaiser le feu des remords, que pendant tout ce temps, si l'on a mis un éteignoir sur ta chanson, c'est pour mieux en écarter les braises aujourd'hui.


Le feu n'en sera que plus nourri. Que plus dévorant. Car l'appétit de la revanche est énorme. Revanche ? Les histoires à venir ont tellement de choses à raconter qui te concerne...

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Archives

Articles récents