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Vierzonitude

Le blog que personne ne lit... mais dont tout le monde parle


J'ai dédicacé dans une laverie automatique, mais quelle laverie !

Publié par vierzonitude sur 25 Novembre 2018, 21:55pm

Didier et Marie-Simone habitent dans leur laverie, baptisée Lav'Zen, avenue Henri-Brisson, un petit studio au bout de la salle principale où ronronnent, derrière leurs gros hublots, les machines à laver et les sèche-linge. Depuis douze ans, cette laverie atypique car habitée par les corps et surtout les esprits de leurs propriétaires, est un point de fixation de la convivialité et de la chaleur humaine, un endroit décalé, vivant et vivifiant.

 

 

On y lit un magazine en attendant que les tambours aient fini de jouer avec le linge. On boit un chocolat chaud ou un café du distributeur automatique. On discute. C'est fou ce qu'une laverie sert de carrefour à tant de gens. J'ai dédicacé là, ce samedi matin, une pile de bouquins sur une table,

 

 

dans ce qui fut, rappelons-le, une librairie, la plus ancienne de la ville, punaisée face au lycée Henri-Brisson que Jean-Pierre Calligari a tenu jusqu'au bout du bout. Jusqu'à la fermeture inéluctable. Quelque part, la laverie prolonge l'esprit de la librairie car le temps à attendre se remplir non pas d'ennui mais d'une sorte d'élasticité humaine dans laquelle des coeurs battent de se connaître aussi bien.

Joaquim, dit Le Portugais, lunettes sur la visière de sa casquette, vient boire un chocolat avec une régalurité de métronome.

 

 

Pas un caleçon à laver, pas une serviette, rien. Pour lui, la laverie est un lieu de rencontre. Il y côtoie l'Américaine, ici les surnoms font office d'état civil, parce qu'on traverse une autre dimension où les patronymes officiels ne collent plus à la peau. Les vies sont croisées de courants d'air chargés de la vie de chacun. La laverie ouvre à 7 heures, ferme à 20 heures. Didier et Marie-Simone sont toujours là, ce n'est pas une laverie fantôme. Le matin, il y a les mômes du lycée qui s'abritent un peu avant d'entrer en cours, surtout quand il pleut ou qu'il fait froid. Puis, il y a le flot de clientèle habituelle.

 

 

Ce samedi matin, comme régulièrement, Michelle et Thierry charrient leurs gros sacs de linge sale, avec toute la fatigue de la semaine. Salariés dans une entreprise des Forges, ils ont fait le choix de ne pas acheter de machine à laver.

 

 

Sinon, ils seraient obligés de trouver un prétexte pour venir quand même à la laverie, cela n'aurait aucun sens. Un non-achat délibéré qui vaut un passeport pour les autres. Thierry vient lire l'Equipe et le Berry posés sur les tables. Puis le couple va faire un tour et revient pour le séchage et le pliage sur les tables, pour une grosse tranche de discute. On s'embrasse et on se dit bonjour comme au bistrot du coin, sauf que le bistrot du coin a du plomb dans l'aile et que si la laverie n'a pas de comptoir, elle a tout du troquet de quartier. Thierry lit aussi Vierzonitude parce qu'à l'Usine où il bosse, son épouse aussi, des gars le lisent également et lui ont dit d'aller voir. Alors il a vu.

 

 

Joaquim est toujours là. Il connaît tout le monde. "Le bistrot, ce n'est pas mon truc", dit-il. Il vient tous les jours humer l'air de la laverie, le propre du linge qui sort, le propre de chaque personne qu'il y croise, le propre de l'homme en fait. Thierry et Michelle viennent parce que "c'est convivial". Qui aurait cru ça d'une laverie avec le chrome froid des machines, le linge qui donne le tournis. La pile de bouquins interpelle, alors on cause. Un livre, ça peut faire causer, un trait d'union pendant que les fringues de moins en moins sales tourneboulent dans les tambours sans trompette, ça fait mousser la littérature. 

 

 

Marie-Simone a des idées plein la tête. "Nous aimons Vierzon superstar", c'est son idée, un slogan, un truc qui peut grossir, elle le sent.  Une convergence des optimismes comme d'autres espèrent la convergence des luttes, là, dans sa laverie, elle en rêve de cet agora où les voix s'uniraient pour le bien de la communauté vierzonnaise. Parce que Vierzon, elle connaît. Le café du Coin, à Vierzon-Villages, qu'elle a repris avec sa mère alors qu'elle n'avait que 21 ans. Puis, un boulot dans un magasin de bricolage de la ville avec son mari. Puis leurs licenciements, la reconversion douloureuse, la laverie, leur univers. Thierry avait l'idée de racheter la Poterne, le bistrot de Villages pour en faire un bistrot sans alcool-mais avec laverie, mais le projet n'a pas vu le jour.

 

 

Alors ça entre dans la laverie dont la porte vitrée porte un gilet jaune. Solidaire. Une retraitée, dans le fond, près de la porte, lit un magazine, comme chez le dentiste. Solitaire. Une conversation arrive jusqu'à ses oreilles comme le gazouillis des oiseaux à travers les branches. On parle de commerces, de sympathie des commerçants, de Vierzon, de librairie fermée... Elle n'a plus de machine à laver, alors elle vient ici. Marie-Simone, ce samedi matin, paye le café et des petits bouts de pains au lait avec des pépites de chocolat  dedans achetés chez le boulanger d'à côté.

 

 

Parce que les circuits courts, c'est sa philosophie. L'écologie du quotidien aussi. Elle peste contre l'inertie politique et veut aider, à Vierzon puisqu'elle y habite, à la création d'emplois. Comment ? On y réfléchit avec Marie-Simone dont les deux nattes agissent comme des antennes qui captent les idées dans l'air du temps, il va falloir aboutir. "On est assis sur des trésors". La, elle parle des trésors insoupçonnés de cette ville qu'on tarde, selon elle, à mettre en avant. 

 


Elle veut que sa laverie devienne un  lieu public de discussion, de réunion, où l'on pense, on lit, on écrit, on agit, où l'on fait tourner les tambours de nos cerveaux, on l'on essore chaque goutte d'idée, où l'on sèche nos incapacités à se décider à agir. Parce que l'époque n'est plus à la causerie individuelle mais à la réflexion collective. Au sens des autres. Elle a lu "Ma Belgitude, ma Vierzonitude" deux fois pour saisir tout le sens du texte qui parle de Vierzon, de Jacques Brel, d'un absent, d'un rendez-vous manqué. Marie-Simone adore lire, elle a repris goût à la lecture et en même temps, veut partager cette saine habitude avec d'autres.

 

 

Louis arrive sur son scooter, casque-bol sur sa tête ronde, son sac de linge au guidon. Il embrasse tout le monde. Connu comme le loup blanc. 

 

 

Bon sang, Louis regarde la couverture du livre et le nom de l'auteur lui évoque quelque chose. On était voisins de rue. Mais bien sûr, Louis habitait la rue du Champ-Anet. J'habitais la rue du Champ-Anet. La maison du Champ-Anet est dans le bouquin, Louis connaissait la première, mais pas le second. Il me parle de Gueules de zincs, qu'il aimerait lire et relire parce que les bistrots, il en connait tout du sol au plafond. Alors, Emmanuelle, autre pilier de la laverie, voisine de l'avenue Vaillant, sort un billet de vingt euros et offre le livre à Louis. Puis un autre à Christelle et François, François dit Dalton, qui s'occupe de l'éco-pâturage en ville. C'est qu'on en rencontre des gens fascinants dans cette laverie.

 

 

Le temps s'essore à une vitesse vertigineuse. La matinée tambourine de sacrés tours. Je dédicace dans une laverie et, je me rends compte, qu'ici, l'humain n'est pas une marchandise, parce que l'on ne vend pas un produit dans un rayon, mais un service, une lessive, un séchage, un temps de pause, une compagnie. C'est très étonnant de voir ce mélange des genres se nourrir de chacun.

Un Vierzonnais qui ne vient pas laver son linge franchit la porte.  C'est le seul moyen de trouver le livre et son auteur. Christian Lebon, artiste chanteur, Vierzonnais des Forges, ami de Charles Trénet, vient chercher son bouquin.

 

 

Sans doute n'aurait-il jamais eu l'idée d'entrer dans une laverie pour acheter un livre, mais voilà, c'est fait. Et on peut le faire. Et on le fera encore. Il boit un café, discute avec des des inconnus qui le sont moins désormais. Un couple entre également, sans linge à laver. Pour la parlotte. 

 

 

Un autre Vierzonnais fait de même. Il veut un bouquin, quatrième dédicace. L'air est rempli de mots de toutes sortes, de l'odeur du café, il est midi, mais ce n'est pas midi, par que les tranches horaires ont d'autres symboles. Les feuilles dehors recouvrent le trottoir. Certains sortent fumer. En plus du linge, ils ont un livre dans leur bagage. La laverie n'en est plus une, c'est un commerce hybride, un carrefour, une place publique. Thierry et sa grande silhouette veillent sur les lieux, Marie-Simone accueille chacun avec la même chaleur. Leur petit studio où tous deux rangent leurs vies débordent jusque dans la salle des machines à laver et sécher. Partir devient difficile. Parce que partir signifie aller dehors. Et dehors, comme l'a rapporté, dans l'une de ses brèves de comptoir, Jean-Marie Gourio, "on a rien à se dire."

 

J'irai laver tous mes mots sales
Aux bouches de la laverie
Cet automatique animal
Qui avale l'asymétrie
De mes rêveries anormales,
De mes obscures raffineries.
J'irai laver mon pull verbal
Et toute ma quincaillerie,
De rimes enroulées en spirale 
Autour d'une librairie,
Dont la disparition locale
Ressemble à celle des aciéries.
J'irais laver mon verbe étale
Dans le tambour de l'industrie
Dont le réflexe machinal
Est de rétrécir en série
Jusqu'à ce que les succursales
Essorent jusqu'à la pénurie.
J'irai laver mes phrases banales
Jusqu'à l'usure des boiseries,
Jusqu'à ce que leur jus axial
Tombe dans la tuyauterie.
J'irai laver l'aube en métal
Pour en faire du papier jauni
J'y coucherai le moindre mal
Celui qu'on s'achète à crédit,
Assis sur un siège banal,
Comme un loup dans la bergerie,
J'accoucherai du primordial,
Ecrire dans une laverie.

J'irai laver tous mes mots sales
Aux bouches de la laverie
Cet automatique animal
Qui avale l'asymétrie
De mes rêveries anormales,
De mes obscures raffineries.
J'irai laver mon pull verbal
Et toute ma quincaillerie,
De rimes enroulées en spirale
Autour d'une librairie,
Dont la disparition locale
Ressemble à celle des aciéries.
J'irais laver mon verbe étale
Dans le tambour de l'industrie
Dont le réflexe machinal
Est de rétrécir en série
Jusqu'à ce que les succursales
Essorent jusqu'à la pénurie.
J'irai laver mes phrases banales
Jusqu'à l'usure des boiseries,
Jusqu'à ce que leur jus axial
Tombe dans la tuyauterie.
J'irai laver l'aube en métal
Pour en faire du papier jauni
J'y coucherai le moindre mal
Celui qu'on s'achète à crédit,
Assis sur un siège banal,
Comme un loup dans la bergerie,
J'accoucherai du primordial,
Ecrire dans une laverie.
R.B.

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Ange 25/11/2018 18:36

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